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D'oeuvre en Oeuvre : Littérature
Une narration en chair et en maux
(Las muertas, de Jorge Ibargüengoitia)
Dans Sombra de la sombra (1985, Paco Ignacio Taibo II), le protagoniste Manterola s’interroge sur les raisons qui l’ont poussé à devenir journaliste de faits divers ; après réflexion il en déduit que « l’on y trouve la véritable littérature de la vie »...Delfina et María de Jesús González Valenzuela, deux péripatéticiennes, gérantes de maisons closes à Lagos de Moreno dans l’État de Jalisco et à San Francisco del Rincón dans l’État de Guanajuato, furent, entre autres, accusées de traite des blanches, de délit d’entremetteuse, de détournements de mineurs, d’homicides volontaires, de séquestrations et de trafic de drogue. Leur funèbre carrière de meurtrières et de délinquantes débuta en 1954 et s’acheva en janvier 1964, date de leur arrestation... Jorge Ibargüengoitia reconstruit cet événement tel qu’il aurait pu se passer dans le Mexique d’alors.
Titre : Las Muertas

Auteur : Jorge Ibargüengoitia

Editeur : Editorial Joaquín Mortiz, México

Sortie : 2000
Dans Sombra de la sombra (1985), de l’écrivain mexicain Paco Ignacio Taibo II, le protagoniste Manterola s’interroge sur les raisons qui l’ont poussé à devenir journaliste de faits divers; après réflexion il en déduit que « l’on y trouve la véritable littérature de la vie» (1). Le fait divers, en effet, présente une photographie immédiate et condensée d’un fragment de notre environnement; il montre de façon violemment synthétique les manifestations troublantes et pulsionnelles de la vie courante (2). Ces événements du jour, qui de par leur redondance quotidienne possèdent leur rubrique dans les médias, liés à un crime, un accident, un délit, sont en quelque sorte les baromètres optimistes ou pessimistes de la société. Sans un goût prononcé pour le morbide et le sanguinaire, Jorge Ibargüengoitia (3) se plongeait fréquemment dans ce type de lectures, miroirs, selon lui, du panorama moral de notre temps. Cet intérêt pour ces nouvelles, révélatrices d’un monde perturbé et disloqué, s’avère patent dans son antépénultième œuvre, Las muertas (1977). L’humour de l’auteur s’y vêt de noir et sa plume trempe dans une affaire réelle et sinistre qui eut lieu dans les années soixante, « l’affaire Poquianchis », une sordide histoire de prostitution, de faim et de mort.

Delfina et María de Jesús González Valenzuela, deux péripatéticiennes, gérantes de maisons closes à Lagos de Moreno dans l’État de Jalisco et à San Francisco del Rincón dans l’État de Guanajuato, furent, entre autres, accusées de traite des blanches, de délit d’entremetteuse, de détournements de mineurs, d’homicides volontaires, de séquestrations et de trafic de drogue. Leur funèbre carrière de meurtrières et de délinquantes débuta en 1954 et s’acheva en janvier 1964, date de leur arrestation. Dans son ouvrage consacré aux disparitions récentes de plus de trois cent femmes dans la ville de Ciudad Juárez (État de Chihuahua), Huesos en el desierto (2002), Sergio González Rodríguez (4) établit un schéma historique sur les plus grands crimes perpétrés contre le sexe féminin et cite le cas des Poquianchis (5).

Cette histoire nauséeuse va commotionner l’ensemble de la nation mexicaine et la presse à scandale va en faire son gagne-pain, entraînant la population dans une véritable frénésie. La revue à sensation Alarma qui atteignait à peine les 140.000 exemplaires par semaine avant la révélation de ce cas morbide, tire, trois mois après la capture des deux femmes, à 500.000 (6
). Les Poquianchis sont les marraines de son succès. Cette feuille de choux transforme alors les victimes et les criminels en héros et vilains, amplifie les résultats de l’enquête, use d’un langage affectif, paternaliste et moraliste afin d’éviter les questions gênantes, et occulte ainsi les véritables causes de ce drame. La façon dont fut présenté le sujet par les moyens de communication, le jugement qui eut lieu, la manière dont il fut compris et reçu par le public, les possibles liens entre le monde politique et la prostitution, incitèrent Jorge Ibargüengoitia à reconstruire cet événement tel qu’il aurait pu se passer dans le Mexique d’alors.

L’œuvre se met alors au service de la réalité, mais sans perdre son statut fictif. Au début de son récit, juste avant l’incipit, l’écrivain a introduit la note suivante : "Algunos de los acontecimientos que aquí se narran son reales. Todos los personajes son imaginarios" (7) . Les événements (« los acontecimientos ») forment les épisodes du cas des Poquianchis sur lesquelles s’est basé l’auteur pour structurer les péripéties, tout en y greffant un univers actanciel imaginaire. Fiction et réalité sont donc étroitement imbriquées ; l’histoire issue de l’esprit créatif de Jorge Ibargüengoitia, parvient au bout du compte à capter toute la corruption d’un système et à flirter davantage avec la véracité des faits.

Dans ce roman, Serafina et Arcángela Baladro, deux maquerelles unies par les liens du sang, modèles donc des sœurs Poquianchis dans la fiction, administratrices de plusieurs commerces du sexe, se voient contraintes de cacher leur personnel dans une maison close désaffectée, lors de l’application d’un décret interdisant l’ouverture des maisons de tolérance. Cette fermeture inattendue va générer des conflits fiévreux parmi les employées recluses et inactives, interdites de liberté de mouvement, si bien que certaines disparaissent d’étrange façon, d’autres doivent supporter des actes de torture afin d’apprendre l’obéissance et la discipline imposée par leurs maîtresses. Les scènes de Las muertas, comme dans d’autres romans de Jorge Ibargüengoitia tels que Estas ruinas que ves ou Dos crímenes, naissent dans le mythique État du « Plan de Abajo », qui serait la représentation littéraire de la région du Bajío, vaste plaine du haut plateau qui s’étend principalement sur le territoire de l’État de Guanajuato d’où était natif l’écrivain.

Le roman policier et en particulier sa variante noire a intronisé et a sculpté la figure de la prostituée sous diverses normes : fille de la nuit, du jour, du vice, princesse du plaisir, entremetteuse, mère de la syphilis, garce, indic, cendrillon à l’âme tendre ou poupée de mafiosos, elle accompagne le récit de la disgrâce, de la violence et du désamour. Dans Las muertas, les sœurs Baladro sont vues comme de véritables femmes d’affaire, qui côtoient aussi bien la pègre que les hautes instances administratives, pour financer leur commerce sexuel et garantir la sécurité de leur négoce illicite. Pieuses, rancunières, vengeresses, vêtues de noir, elles mènent à la baguette leur entreprise, la dirigent avec poigne et rigueur. Les règles semblent aussi rigides que celles d’un couvent et s’opposent à l’atmosphère de débauche qui détermine souvent la prostitution. Le personnel ainsi que les consommateurs disposent de droits, mais également de devoirs : interdiction de danser au-delà de la zone autorisée, de s’asseoir à une table sans consommer, obligation de payer sa note en argent liquide. Dans les maisons de tolérance des Baladro, droiture et décence sont exigées, et la bonne tenue est conseillée.

Ces dernières ont été accoutrées de prénoms d’origine religieuse ( « Serafina » et «Arcángela » ) et qui appartiennent à la hiérarchie angélique. En rapport étroit avec la lumière et le feu du ciel, ces êtres spirituels sont les ministres des volontés divines, veillent sur les hommes, les guident et les protégent. Or ces deux responsables féminines de maison de passe, pour se faire respecter, infligent des sévices corporels aux filles qui refusent de rester cloîtrées. On remarque au passage que leur patronyme Baladro se traduit en français par « hurlement » et qu’il retrace avec clairvoyance la violence, la folie et l’excitation rageuse qui règnent entre les gérantes et leur personnel. D’autre part la pureté et la candeur qui caractérisent tant ces petites créatures ailées, compagnons fidèles de la Vierge, disparaissent totalement chez nos deux entremetteuses, qui livrent leur corps ou celui de leurs filles de joie aux plaisirs sexuels. La couleur blanche, propre à la teinte des anges, n’exprime pas chez ces deux péripatéticiennes l’innocence et la virginité mais plutôt la traite des blanches, c’est-à-dire le délit d’entraîner des adolescentes vers les voies de l’exploitation du corps. Leur absence de chasteté, leur inclination à l’immoralité, ne les empêchent pas d’agir comme de ferventes catholiques, des dévotes passionnées et toutes dévouées à la Vierge de Guadalupe dont elles invoquent la bienveillance ainsi que l’assistance ; elles lui confient leurs entreprises véreuses, déloyales et meurtrières.

Ce thème de l’Adoration à la Madone de la part de fidèles pernicieux et nuisibles, et surtout de femmes vouées au catholicisme, qui escroquent ceux qui travaillent dans l’intégrité et l’honnêteté, fut également exploité par d’autres artistes mexicains. Le dramaturge Emilio Carballido dans sa pièce intitulée Con un poco de ayuda celestial, conte les multiples prières qu’adresse une mère de famille à la Vierge de Guadalupe afin que le projet qu’elle machine, réussisse : dévaliser la caisse d’un chauffeur de taxi du D.F. Dans le film El sueño del caimán (8), quatre petits escrocs répètent leur plan d’attaque dans le but de cambrioler l’une des banques de Guadalajara ; « la séance de travail » a lieu dans la salle à manger sous l’œil vigilant de la Vierge, immortalisée dans un imposant cadre qui domine la scène. La vénération à une sainte ne constitue absolument pas un gage d’amour et de chrétienté, et se voit souvent utilisée pour garantir le succès de graves méfaits. Chez les Baladro, tout sonne à connotation religieuse. Même les chambres de leur lupanar, « el Casino del Danzón » à « Concepción de Ruiz », rappellent selon les dires du narrateur, les habitations d’un couvent.

Jorge Ibargüengoitia a donc muni ses héroïnes de qualificatifs transcendants malgré l’infamie qui les nourrit. La démarche recueillie, les vêtements de couleur sobre et unie qu’elles embrassent devant les regards inconnus, l’attitude attentionnée qu’elles adoptent entre elles lorsqu’elles négocient une affaire, dupent considérablement l’entourage non familier sur leurs origines. Radomiro Reyna Razo qui vendit aux sœurs Baladro « el rancho Los Ángeles » fut impressionnée tout comme son épouse par leur nature pieuse et sacrée… mais le couple se méprit totalement sur leur compte. Le nom de la propriété « Los Ángeles » rime non sans humour avec les prénoms des Baladro, Arcángela et Serafina ; un humour macabre lorsque l’on sait que cette ferme deviendra le lieu de détention de quatre prostituées châtiées, mais aussi le tombeau de deux d’entre elles.

Les traits candides qui se dégagent de leur identité divine sont entachés de faits tragiques : le fils d’Arcángela, Humberto Paredes Baladro, est un trafiquant de drogue qui meurt assassiné ; elles ne cessent de se livrer à l’achat de jeunes filles mineures pour alimenter leur commerce ; elles imposent à leurs employées un régime drastique dans la diète alimentaire de tous les jours ainsi qu’un internement forcé dans l’un de leurs lupanars ; elles autorisent le Capitaine Bedoya ( l’un des prétendants de Serafina ) à appliquer des sanctions physiques à certaines jeunes filles afin de punir leurs actes d’insubordination. Cependant si elles officient de façon démoniaque, elles n’en sont pas moins victimes. En effet, des membres de la justice, du monde des finances, de la bonne société venaient profiter des charmes offerts par leur négoce, mais ces mêmes habitués furent les premiers à les rejeter, à les « sataniser » lorsque la loi définit leur activité comme illégale. Elles se sont retrouvées alors en proie à un système arbitraire et d’anges exterminateurs sont passés dans la catégorie d’anges déchus.

Texte entrecroisé et atomisé, « novela matemática » (9), cette narration livre à travers un morcellement du temps de l’énoncé, une description de la traite des blanches, un portrait des personnages impliqués dans ce trafic, et des autorités administratives et judiciaires qui protègent ce commerce sexuel tant qu’il lui profite. Comme dans le roman documentaire tel que Operación masacre ( 1957 ) de l’argentin Rodolfo Walsh ou In cold blood ( 1965 ) de Truman Capote, Jorge Ibargüengoitia va combiner dans son ouvrage des stratégies narratives telles que l’insertion de rapports, de témoignages, de confessions. Cette forme de miscellanées textuelles est guidée par un narrateur extradiégétique au savoir limité et d’apparition chancelante, qui déploie petit à petit les impressions et les témoignages des principaux acteurs de cette histoire. Il restitue un peu comme un magnétophone des conversations, des reportages sans presque intervenir, et formule ses commentaires à partir de ce qu’il a lu ou de ce qu’il imagine. Dans ce cas-là, ses propres réflexions se présentent souvent entre parenthèses ou sous la forme d’hypothèses, à travers des expressions comme es posible que, formule conjecturale qui ponctue l’ouvrage.

Ce déferlement d’informations disparates a des effets paradoxaux : il permet de parfaire des points qui étaient restés sans réponse, de reconstituer l’ordre chronologique des multiples aventures et en même temps repousse la conclusion de l’argument principal. D’autre part, si ces données jettent la lumière sur bon nombre d’éléments, elles troublent souvent la neutralité du récit en raison de la subjectivité des témoins et de leurs visions divergentes sur un même fait. Elles donnent naissance à une atmosphère qui reste perpétuellement énigmatique. On ignore la teneur crédible des propos dévoilés et l’attente de la vérité se poursuit, vérité impuissante à combler les lacunes. Plus la soi-disant information s’accumule, plus les hypothèses fluctuent, plus les choses s’embrouillent, car « plus les signes se multiplient, plus la vérité s’obscurcit, plus le déchiffrement s’irrite » (10). La pluralité des discours génèrent des contradictions qui tissent l’étoffe fictionnelle et épaississent le mystère.

Au XIXe siècle Wilkie Collins créa Cluff, le premier détective de la littérature britannique. Jorge Luis Borges le considère, pour divers motifs, comme l’un des maîtres dans l’art d’intéresser le lecteur : Collins crée des personnages humains, crédibles et non formatés comme les pièces d’un simple jeu ou d’un mécanisme narratif ; il parvient à élaborer des conclusions imprévisibles et à léguer dans la bouche de divers protagonistes le pouvoir de formuler leur propre interprétation sur une même histoire (11). Or dans Las muertas, chacun des acteurs délivre sa propre version sur l’organisation des maisons closes, la gérance des Baladro, la disparition de certaines péripatéticiennes, ce qui provoque une ambiguïté du discours et une atomisation de la vérité. Le lecteur est sans cesse confronté à des déclarations vacillantes en raison de l’irruption de propos contradictoires. Les différents points de vue exposés, les échos antinomiques sur une même personnalité donnent une image hésitante des personnages, mais offrent au lecteur l’opportunité de se montrer actif et de tirer ses propres conclusions sur les protagonistes et leurs aventures.

On constate ainsi que chez les propres employées des Baladro, soumises par leurs maîtresses à l’isolement et à de multiples traitements indécents, le mal parfois triomphe et les fait aussi virer du stade de victime au stade de bourreau, des bourreaux qui ne conçoivent pas leurs gestes barbares comme impies et nuisibles. Les personnages ont les traits « janussiens » ; leurs multiples facettes balancent souvent entre candeur et infamie. Ainsi les soeurs Baladro se manifestent au lecteur comme de redoutables professionnelles et cruelles exploitantes du corps féminin. Elles sont détentrices de plusieurs maisons de passe, officient avec des mineures, payent le silence des autorités municipales, font fructifier leurs biens en taxant leurs employées pour toutes les dépenses qu’elles occasionnent.

Or avant que le climat ne s’envenime, provoqué entre autres par le décret interdisant l’ouverture des lupanars, il était harmonieux et familial ; pendant cette époque de cohabitation, le narrateur ne répertorie pas de plaintes de la part des membres du personnel, ni d’éventuels renoncements à leur service. Certains clients tiennent même des paroles louangeuses ; l’homme surnommé el Libertino se remémore les discours poétiques et philosophiques d’Arcángela sur sa conception de l’après-mort tandis qu’un champion de judo insiste sur l’accueil affable qu’il reçut de Serafina. Aussi futiles et ridicules que soient ces éloges, ils détonnent sensiblement avec l’abominable portrait des deux femmes publié par les journaux lors du procès, description méphistophélique qui rejoint celle qui a été effectuée dans la réalité. Dépeinte comme une femme sans âme, glaciale et calculatrice, Arcángela Baladro n’en est pas moins une mère brisée devant la dépouille de son fils assassiné. Ainsi le patron des conduites des protagonistes s’avère incertain, insolite, versatile et fait fuir le stéréotype du clan des « bons » et de celui des « méchants ».

Les Baladro sont dures, mais leurs prostituées sont capables d’autant d’inhumanités comme l’illustre le cas de Marta : cloîtrées de force dans « el Casino del Danzón », quelques prostituées décident d’engager une revanche contre les sœurs Baladro en assassinant l’une des employées, Marta Henríquez Dorantes, autorisée à sortir pour se rendre au marché du village. Dépourvues de moyens réellement menaçants, elles exploitent leur environnement et vont se servir du trou d’anciennes latrines situées dans la cour, pour supprimer la jeune fille avec l’intention de l’enterrer vivante. L’horreur qui se dégage de cette tombe est toutefois teintée d’un humour très noir. En effet, le narrateur nous apprend que la prisonnière survit grâce à son embonpoint. Sa rotondité constitue un obstacle pour la glisser dans l’orifice des W.-C. Dans cette macabre affaire, l’unique différence entre les proies et les tortionnaires réside dans le fait que les victimes sont prisonnières des lieux alors que les bourreaux, c’est-à-dire les Baladro et leurs comparses, jouissent d’une liberté de mouvement. Mais tous ont cette aptitude à pouvoir commettre des actes ineffables dans l’horreur.

Les sœurs Baladro ne sont donc pas les seules délinquantes de ces péripéties moribondes. Tout au long du roman, on se rend compte que les autorités ainsi que le monde des médias s’acharnent contre elles et en font des cibles préférentielles. Or le narrateur dénonce aussi certaines injustices vécues par les deux jeunes femmes. Le fonctionnement de la maison close, « el México Lindo », est suspendu sans aucun motif fiable ; les meurtriers du fils d’Arcángela ne sont pas condamnés ; la presse à scandale, afin d’augmenter ses ventes, n’hésite pas à diaboliser les Baladro, en leur imputant toutes les disparitions des jeunes filles de l’État du « Plan de Abajo ». On a d’ailleurs la sensation à la fin de l’ouvrage que face à la loi, les Baladro étaient déjà coupables avant même d’avoir été jugées. Aux articles partiaux des quotidiens du pays se greffe l’incapacité de leur avocat. Au moment du déclin de ces dernières, leurs anciens soutiens, qui légalisaient et acceptaient leurs activités tant qu’ils en tiraient des gains conséquents, les abandonnent, les renient ; ils tâchent ainsi de cacher leurs rapports financiers avec Arcángela et Serafina, afin de ne pas porter préjudice à leur carrière politique et administrative. Mais les commentaires du narrateur les trahissent et prouvent aux yeux du lecteur leur corruption et leur indirecte complicité dans la disparition de certaines prostituées.

Le climat de violence devient cyclique et insoutenable une fois enterrées Blanca, Evilia et Feliza, trois employées décédées sans l’intervention directe des sœurs Baladro. « El Casino del Danzón » se métamorphose alors progressivement en une maison de la terreur où ses habitants se livrent à une véritable chasse à l’homme. Les opprimés d’un jour, sont les oppresseurs de demain : les sévices infligés par le capitaine Bedoya, amant de Serafina Baladro, sont aussi insupportables que les stratégies adoptées par les prostituées rebelles à l’encontre des prétendues mouchardes. L’enfermement, l’absence de vie intime, la rareté des aliments, l’impossibilité de sortir dans la rue causent de nombreux malentendus et suscitent des rivalités, parmi le personnel, qui vont déboucher sur la mort de plusieurs filles de joie. Le mal qui imbibe toute l’œuvre, va de la mort accidentelle comme celle des deux concubines Evilia et Feliza, jusqu’à la tentative d’assassinat prémédité comme dans le cas de Marta, prise à partie par quelques employées jalouses. Le crime est ici considéré comme une pure nécessité pour ôter un obstacle, obstacle qui rompt le cours ordinaire du quotidien. Une semblable conception explique que les personnages ne comprennent pas la gravité de leurs actes violents et peuvent passer de la naïveté à la cruauté la plus implacable sans s’en rendre compte.

Il est vrai que dans le roman le banal côtoie l’horrible, comme l’illustre le cas de Serafina, qui lors de son périple meurtrier pour neutraliser un de ses amants, s’arrête avec ses compagnons plusieurs fois avant d’atteindre son objectif, pour se restaurer. Les personnages sont régis aussi bien par leurs urgences les plus physiologiques que par les plus sanguinaires. Dépourvus de toute culture, ils sont soumis à la biologie du viscéral, à la morale de l’immédiat, et préservent le culte de l’égotisme. Chez eux, la culpabilité n’existe pas puisque tous sont convaincus de la pertinence de leurs actions. Les criminels ignorent leur malignité, qui n’est souvent que circonstancielle. Leurs activités sont au service de leurs passions et de leurs besoins immédiats. Cette exploitation de la brutalité se retrouve chez d’autres auteurs mexicains contemporains, comme Élmer Mendoza ; le héros de son livre, El asesino solitario (1999), le sicaire Jorge Macías, tue pour l’argent ; peu importe la cible visée, tant que cela rapporte. Aucun des protagonistes de Las muertas ne doute, aucun ne pense, ne se demande ce qu’il est ou pourquoi il agit ainsi. Leur religion se réduit à quelques superstitions, leur moral à quelques préjugés. Ils pèchent et s’absolvent avec la même facilité, preuve d’une insensibilité absolue devant tout.

En lisant certains passages, en fréquentant ces figures abominables, nous ne pouvons parfois éviter le rire, mais un rire spectateur du diabolique et de l’absurdité humaine. Le remède composé de draps humides et de fers chauds appliqués sur le corps malade de Blanca en est un effroyable exemple. Le soin apporté à la jeune femme, souligne Jorge Ibargüengoitia, peut sembler ridicule, mais la situation en tant que telle n’en est pas moins terrifiante, parce que ses compagnes sont en train de la tuer, alors qu’elles sont persuadées de pouvoir la guérir en respectant les différentes étapes de «cette recette maison» (12). Octavio Paz commente que le romancier nous incite au rictus ; de cette façon il nous protége face à un dénouement où ne prévaut que le mal, mais il désacralise aussi la gravité de l’effrayant pour choquer et éveiller nos consciences devant l’inexplicable (13). L’humour de Jorge Ibargüengoitia est moqueur, contre-balance l’horreur avec subtilité et mène à un sourire intellectuel. Il sollicite un lecteur compétent et complice qui sache interpréter les signifiés latents, non explicités et qui sont néanmoins les véritables sources d’informations. Cette illusion comique regorge d’angoisses et environne des personnages rustres, simples en apparence, mais non pas moins énigmatiques, manipulés par des desseins obscurs et qui vivotent dans un monde de plus en plus asphyxiant.

L’histoire de Las muertas propose aussi une vision critique d’une société profondément divisée, à travers la déliquescence des groupes les plus marginaux, les plus miséreux : celui des jeunes filles de province, ignorantes, qui quittent leur campagne pour subvenir aux besoins de leur famille et qui tombent dans les griffes du commerce sexuel ; celui des proxénètes analphabètes qui tendent à se démettre de leur position d’exclusion. Tous tourmentés par la pauvreté non seulement économique mais également créatrice s’enfoncent chaque jour un peu plus dans la déchéance. Leur méchanceté se justifie par leur ignorance et constitue l’unique réponse aux agressions permanentes d’un monde dit « civilisé » qui les rejette. Les Baladro ne sont que de simples victimes à sacrifier sur l’autel de la bonne raison pour expier les fautes et les déviances des milieux les plus influents.

En superposant, dans Las muertas, fiction et réalité, en retranscrivant à sa manière l’affaire Poquianchis, Jorge Ibargüengoitia lui a redonné de la véracité et démontre que l’intrigue n’a jamais été résolue. Le jeu de maquillage narratif opéré sur le fait divers se profile dans une atmosphère sensationnelle tragicomique teintée de misère sanguinaire et de sombres sentiments ; atmosphère qui pousse à se demander où est l’homme, en quoi est-il différent de la bête ou pire que la bête, qu’est-ce qu’il l’incite à troubler et transgresser l’ordre public, à aller au-delà des normes ?, comme si sa vie ne pouvait que se résumer à un perturbant roman noir.

Jorge Ibargüengoitia a donc écrit une fiction qui n’est pas là pour nous livrer une vision entièrement « réaliste » de la prétendue « réalité », mais au contraire pour nous éveiller la conscience face aux leurres, aux trucages qui la composent et qui taisent la ou les vraies natures de cette même réalité. Il déstabilise ainsi le lecteur, le dérange dans son rapport avec le réel, crée chez lui un malaise durable et brise ses routines de perception. Des instruments, récurrents dans les ouvrages de Jorge Ibargüengoitia, tels que l’humour et les littératures policières, parviennent à dire, à travers parfois des aventures totalement burlesques, la turpitude, la dualité, l’ambivalence, la trivialité du monde ainsi que la quotidienneté de certaines drames humains.

Les aspects sinistres de la vie des Poquianchis sont démasqués par l’écriture comico-amère de Jorge Ibargüengoitia. Son roman n’est pas humoristique ; il est écrit pour ceux qui ont le sens de l’humour, mais limité. Le rire qu’il provoque n’a pas une valeur morale, ne cherche pas à corriger les dérives. Au contraire, le romancier les contemple impuissant, ridiculise ce qui est le plus douloureux, condamne le monde de la folie. Après les éclats hilarants, se manifeste la réflexion et alors là, se dégage un malaise certain, un sentiment tragique, quand on s’aperçoit que les transgresseurs sont plus proches de nous que ce que nous voudrions l’admettre. Jorge Ibargüengoitia est sans doute le plus enjoué de nos écrivains désabusés.

 

Notes :

(1) « ¿ Por qué te hiciste periodista de nota roja Manterola ? Porque ahí está la verdadera literatura de la vida, mi hermano. Se preguntó y repondió el periodista, absolutamente convencido de la veracidad de sus palabras ». Paco Ignacio Taibo II, Sombra de la sombra, Edición Txalaparta, Tafalla, 1998, p. 201.

(2) Maryse Renaud, « Le roman et ses marges : réflexions sur la littérature populaire », in Ecrire le Mexique, Ouvrage collectif coordonné par Néstor Ponce, Éditions du Temps, Paris, 1998, p. 187.

(3) Jorge Ibargüengoitia (Mexique, Guanajuato, 1928-1983, Madrid). Durant son parcours d’homme de lettres, son écriture côtoya aussi bien la narration que la dramaturgie (El atentado, 1962), en passant par la chronique journalistique et la critique littéraire. Il publie sa première narration, Los relámpagos de agosto, en 1963, narration qui reçut le prix du roman Casa de las Américas en 1964. À partir de ce livre, dont l’action se situe en pleine guerra de los cristeros, attitude irrévérencieuse et anti-solennelle, ton sarcastique et parodique constitueront les emblèmes majeurs de cet écrivain. Suivent La ley de Herodes ( 1967 ) et Maten al león ( 1969 ) qui, ponctué par des références historiques déguisées, traite sur un mode feuilletonesque les menées subversives, abjectes et sanguinaires d’un dictateur latino-américain. Trois autres romans voient par la suite le jour, Estas ruinas que ves ( 1974 ), Las muertas ( 1977 ), Dos crímenes ( 1979 ) qui dépeignent les conflits familiaux, les crimes gratuits et les tristes faits divers de la vie provinciale. Dans son ultime ouvrage, Los pasos de López ( 1982 ), il procède à l’effacement hagiographique du curé Hidalgo, le héros de l’Indépendance. Jorge Ibargüengoitia s’essaya également à la littérature pour enfants, en rédigeant pour cette classe d’âge des petites pièces de théâtre ainsi que des contes. En tant que critique et essayiste, sa signature figure parmi les plus prestigieuses pages journalistiques du pays comme le quotidien Excelsior ( 1968-1976 ) ; il collabora dans diverses revues parmi lesquelles Revista de la Universidad de México ( 1960-1963 ), et Vuelta ( 1977-1983 ).

(4) Sergio González Rodríguez ( Mexico, D.F., 1950 ) est romancier (El sendero de los gatos, 1994 / El triángulo imperfecto, 2003 ), critique littéraire, essayiste et journaliste. Il est actuellement conseiller éditorial du quotidien Reforma, publié dans la capitale mexicaine.

(5) Sergio González Rodríguez, Huesos en el desierto, Editorial Anagrama, Barcelona, 2002, p. 16.

(6) Elisa Rodeblo, « Yo la Poquianchi » : por Dios que así fue, Grupo Editorial Saylors, México, D.F., 1980, p. 27.

(7) Jorge Ibargüengoitia, Las muertas, Editorial Joaquín Mortiz, México, D.F., 2000, p. 7.
(8) Oeuvre cinématographique mexico-espagnole, réalisée par Roberto Gómez et sortie lors de l’année 2000.

(9) Guillermo Sheridan, « Las muertas de Jorge Ibargüengoitia », in Revista de la Universidad de México, Vol. 31, N° 12, Agosto de 1977, p. 41.

(10) Roland Barthes, S/Z, Éditions du Seuil, Paris, 1970, p. 63.

(11) Jorge Luis Borges, « Wilkie Collins : La piedra lunar », in Prólogos con un prólogo de prólogos, Biblioteca Borges, Alianza Editorial, Madrid, 1998, p. 68.

(12) La citation est la suivante : « Puede ser ridículo, pero la situación no deja de ser terrible, porque están matando a alguien ». Ana Rosa Domenella, « Homenaje múltiple », in Ibargüengoitia a contrareloj, Ediciones de la LVI Legislatura del H. Congreso del Estado de Guanajuato, Guanajuato, 1996, p. 96.

(13) Octavio Paz, “ Una novela de Jorge Ibargüengoitia ”, in México en la obra de Octavio Paz, II, Generaciones y Semblanzas, Ediciones Fondo de Cultura Económica, México, 1988, p. 164.

Cathy FOUREZ
(11 janvier 2005)

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