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Hors de l'Ombre : Littérature
Las Muertas de Juarez
Depuis 1993, plus de trois cent cadavres ou restes humains ont été retrouvés aux abords de la cité frontalière de Ciudad Juarez. Tous ces corps étaient ceux de jeunes femmes, pauvres, travaillant généralement pour l’une ou l’autre des maquilas, ces “usines-tournevis” qui font la sous-traitance des plus grandes entreprises transnationales qui font notre confort quotidien. Jusqu’à présent, le mystère demeure. Quelques coupables ont été identifiés, condamnés. Quelques hommes clament leur innocence. D’autres, probables coupables, vont et viennent en toute impunité dans les rues de la ville jumelle d’El Paso, symbole de richesse et d’espérance pour des milliers de Mexicains. Juste de l’autre côté du Rio Bravo.
Titre : Las Muertas de Juarez

Auteur :
 Victor Ronquillo

Editeur : Booklet

Il n’y a pas d’intrigue à raconter. A peine une enquête, ou plutôt plusieurs, toutes aussi inabouties et désespérantes les unes que les autres. Celles de quelques policiers, des magistrats, et quelques journalistes aussi, qui ont pu éprouver la solidité du mur de silence et de corruption qui protège les coupables et bouche la vue des enquêteurs, des témoins, et du public.

Victor Ronquillo, journaliste, a réalisé un travail de terrain à la fois stupéfiant et terrifiant, s’approchant progressivement de la frontière dont on ne revient pas. Il le dit au détour d’un récit ou d’un autre : “Il est impossible d’éteindre l’ordinateur et d’aller dormir après cela.” Son ouvrage, rappelant les oeuvres des maîtres du journalisme d’investigation, d’Albert Londres à Gilles Perrault, dresse d’abord un panorama effrayant de la ville-frontière. Une cité de tous les dangers et de tous les plaisirs. Une nuit de 24 heures. Des bars plus ou moins douteux. Des boîtes de strip-tease. Des prostituées de tous âges, mais le plus souvent extrêmement jeunes, soumises à tous les fantasmes moyennant finance.

Depuis un siècle, cette ville est la capitale du vice, dit-on à longueur de reportage, ancien ou contemporain. A l’instar de nombre d’autres, elle attire, des deux côtés de la frontière, les marginaux les plus divers. Le Mexique n’est-il pas le point de fuite de la plupart des truands en rupture de gang ? Ici tout se vend, donc. Depuis les accords de l’ALENA, on y vend également sa force de travail à vil prix, pour la plus grande joie des usines-tournevis. La main-d’oeuvre est d’autant moins chère qu’elle est desespérée. Les Mexicains qui parviennent à Ciudad Juarez ne tentent pas tous le passage du Rio, découragés par les Border Patrols qui les guettent sur l’autre rive, escroqués par des passeurs aussi violents que discrets. Restent les maquilas. Cette déformation de la maquina originale, le travail à la chaîne dans toute sa violence, son aliénation et ses conditions de travail insoutenables. Deux cent pesos par semaine, soit cent de nos francs d’avant 2002. Et pour un niveau de vie qui exige plus de vingt fois cette solde insultante.

Et la violence. Palpable, de chaque instant. Ici la vie ne vaut rien, dit on et répète-t-on. Comment vaudrait-elle quelque chose quand le travail lui-même est presque gratuit, presque sans charge sociale pour l’employeur ? Cette accumulation aboutit, selon Ronquillo, à la malédiction qui pèse sur les femmes de Juarez. Prises entre la traditionnelle soumission latine et l’envie de liberté, latine également, mais encerclées par l’horreur économique et maintenues sous la tutelle de mâles dopés aux valeurs du désert, chaque mouvement vers l’épanouissement est presque puni.
De chaque côté de la frontière, on porte santiags et moustache, et on cultive un état d’esprit machiste et violent. Lieu commun ? Pas vraiment. Ici, le Far-West n’est pas un décor de cinéma: le désert n’est jamais bien loin, où nombre de problèmes trouvent leur solution. Sous ce climat extrême, où la chaleur extrême peut céder la place aux chutes de neige, seuls les plus forts survivent, semble-t-on se répéter. Air connu. Une chanson d’hommes. La femme y est l’enjeu et l’accessoire, peu souvent la partenaire. rien d’étonnant à la voir devenir gibier.

Au confins d’un Mexique ravagé et désespéré par la corruption, de sa police notamment, l’impunité fleurit. Les prédateurs peuvent envisager leur rites de plaisir comme des sports à peine extrêmes. Hanter les rues de nuit, à bord de rutilantes voitures américaines, seuls ou en bandes, et fondre sur l’une ou l’autre de ces ouvrières dont le seul luxe est la fragile indépendance que le travail leur accorde.

Trois cent corps sont ainsi retrouvés au fil des ans. Le plus fréquemment, mutilés à en rendre l’identification difficile, voire impossible. A l’aide d’une implacable monotonie, Victor Ronquillo déroule le parchemin d’un décompte dont le nombre rend la compassion délicate. La quantité tuerait l’émotion. Ronquillo ponctue donc ses investigations de portraits, de récits, de rapports d’autopsie, ou encore plus insoutenables, d’extraits de conférences de presse, celles que donne avec désinvolture le procureur Lopez Molina, toujours prêt à servir un coupable définitif à la presse, tandis que les mortes continuent d’affleurer dans les sables voisins. Pas d’histoire, des histoires. Presque autant que de victimes. Autant que d’hypothèses, toutes aussi efffrayantes et parfois incroyables les unes que les autres.

Les pistes sont nombreuses, en effet, pour tenter de comprendre. Satanisme, trafic de drogue, tueurs en série, mexicains ou étrangers, seuls ou opérant en groupes, violences domestiques, gangs ayant franchi un pas supplémentaire dans l’horreur, snuff-movies, gestion syndicale musclée de la part des maquiladoras... L’examen des victimes dénonce plusieurs assassins, et peut-être plusieurs types de criminels. Bien peu cependant se trouvent mis hors d’état de nuire, et les assassinats continuent pendant que la justice ne passe pas.

De ce panorama écoeurant, Ronquillo, en journaliste prudent et digne, tire un constat terrible, et qui bat plus que jamais en brêche les stigmatisations faciles et habituelles. Pas de monstre commode à identifier, sans doute de nombreuses déviances, mais une source unique, évidente, qui aveugle le lecteur au sortir de l’énumération: le sexisme, dans sa forme la plus cruelle, mais dont les racines sont encore profondes dans de nombreuses civilisations, et pas seulement celles de ces pays qu’on dit “en voie de développement”. A peine élu, José Luis Zapatero a fait de la lutte contre les violences domestiques l’un de ses chevaux de bataille. Pour épouvantable qu’il soit, le décompte fait par Ronquillo des Mortes de Juarez ne peut repousser le lecteur, en ce que ce dernier est amené à remettre en question non seulement les bases des sociétés modernes, en elles-mêmes -ces “valeurs” qu’on se transmet de génération en génération- et entre elles -l’influence de la transnationalité industrielle et économique sur les moeurs, la cohabitation des plus pauvres et des plus riches, à un jet de pierre les uns des autres-, mais aussi le fond caché de l’ensemble des comportements humains.


Las Muertas de Juarez n’est pas encore traduit en Français, ce que la rédaction d’Arts Sombres déplore. L’ouvrage est cependant accessible en Espagnol aux éditions Booklet.

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Raphaël VILLATTE
(01 décembre 2004)

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