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Hors de l'Ombre : Cinéma
La Traque
Un casting de tronches pour une course-poursuite sordide en Normandie. Lorsqu’il faut se serrer les coudes, les notables de la région peuvent aller jusqu’au bout pour supprimer les obstacles.
Titre : La Traque

Scénario : Serge Leroi

Réalisation : Serge Leroi

Sortie : 1975
Au petit matin, dans une chambre d’hôtel, un couple illégitime va se quitter pour la journée. Elle lui offre un fusil. La femme doit rejoindre son mari, ainsi que d’autres notables, pour une partie de chasse dans les plaines de Normandie. Au guichet de l’hôtel, l’amant rencontre une jeune Anglaise, professeur à l’Université voisine. Elle est venue visiter une ancienne ferme qu’elle veut louer. Il lui propose de l’emmener. Sur le chemin, ils sont rattrapés par deux frères, les ferrailleurs de la région, qui les chahutent un peu sur la route. L’homme dépose finalement la jeune Anglaise à la propriété qu’elle veut visiter, puis rejoint le reste de la chasse dans un pavillon, où l’ambiance commence à s’égayer. Le mari trompé suggère au notaire, d’exercer une amicale pression sur deux de ses clients afin de récupérer leur terre. D’autres affaires sont évoquées autour de la bouteille de vin matinale. La chasse commence, et porte les pas des frères à la propriété où se trouve l’Anglaise. Ils la trouvent dans les ruines d’une grange. Echauffés, chahuteurs, énervés d’être rejetés par la jeune femme mal à l’aise, l’un, aidé de son frère, la bat et la viole. Puis les hommes l’abandonnent.

D’une dureté à peine soutenable, La Traque n’a rien perdu de sa force. Il possède l’horreur plate et la sécheresse du fait divers, associées au dégoût du spectacle de la solidarité dans la lâcheté. Il y a également une forme d’absurde kafkaïenne dans l’injustice de l’enchaînement des événements. La meute qui se lance à la poursuite de la victime est enragée, la victime est totalement sans défense. Elle, fragile, étrangère, citadine, habillée comme telle. Eux, armés, bottés, gantés, avec leurs chiens et leur science de la chasse. Le déroulement du film suit l'inéluctable enchaînement de faits et de décisions qui interdisent tout retour en arrière, et forcent les plus féroces comme les plus réticents à avancer du même pas dans la même barbarie. Proche en cela du cinéma de Claude Chabrol, Leroi brosse un portrait de groupe de la bourgeoisie rurale à glacer le sang, mais pas caricatural. On y retrouve les bonnes manières, la bestialité canalisée des chasseurs, le défouloir du dimanche où l’on peut négocier quelques affaires entre une bécasse et un lièvre. Entre gens du même monde. Le révélateur que constitue le viol met les hommes à nu. Les vieilles rancœurs remontent à la surface des relations, on se découvre du mépris, de la haine et de la jalousie les uns envers les autres. Tous ont une bonne raison de suivre les autres. La jeune femme ne doit pas parler, elle ne doit pas leur échapper, et tout sera fait pour cela.

La chasse ainsi engagée est aussi dévastatrice pour les chasseurs que pour le gibier, de ce point de vue. Les messieurs de bonne compagnie vont devoir aller jusqu'au bout de la solidarité de classe, de sexe, de pays même, et se baigner dans la même eau pour se sauver. Jusqu’à la bestialité.

La force du film réside dans sa sécheresse, on l’a dit. Pas de musique, à l’exception des deux génériques. Une photo qui rend remarquablement compte de la froideur de l’hiver normand, qui plonge le spectateur dans la boue au fur et à mesure que les personnages s’y enfoncent eux-mêmes. Ajoutons que l’interprétation générale est proprement hallucinante, servie par un casting de rêve. On y retrouve presque tous les abonnés aux rôles de crapules du cinéma français des années 70, mêlés à des « gentils historiques » (Michel Robin, Paul Crauchet). Un mélange détonnant, en quelque sorte. On est ébloui par la justesse de ces « gueules » qu’on a si souvent taxées de surjeu (Marielle, Léotard), qui font vivre un texte remarquable de subtilité. Ce film mérite mieux que l’oubli lent qu’il subit. Il est cohérent, efficace comme une chevrotine, et laisse des traces indélébiles chez le spectateur. Ajoutons pour finir que le courage du cinéaste mérite d’être souligné, puisque ce film date des années qui précédèrent les premières lois sur le viol. Sans jamais tomber dans le réquisitoire, l’œuvre fait ressentir toute la lâcheté du groupe dans le viol et le meurtre. A ranger entre La Dernière maison sur la gauche (Wes Craven, 1974), et Outrages (Casualties of War, Brian De Palma, 1987). On en sort hébété.       
Henry YAN
(23 septembre 2002)

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