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Hors de l'Ombre : Littérature
La Frontière
Toni Zambudio revient dans la ville qui l’a vu naître, pour y enquêter sur l’une des plus importantes affaires criminelles du Mexique. Devenu journaliste et madrilène, il entame une odyssée dans les profondeurs insondables des turpitudes humaines, politiques, économiques, et... internationales.
Titre : La Frontière

Auteur : Patrick Bard

Editeur : Points

Sortie : 2002
Fils d’un réfugié espagnol et d’une mexicaine, Toni Zambudio est né, il y a plus de quarante-cinq ans, à Ciudad Juarez, l’une des villes-frontières qui regardent “en chien de faïence” l’autre côté du Rio Bravo, vers ces autres Etats-Unis dont nombre de Mexicains rêvent de faire partie. Ils arrivent encore en masse, malgré un mur de séparation construit par l’administration Clinton, pas si humaniste pour le coup. Avec eux des femmes, qui viennent parfois seules, au bout d’une route d’errance et d’espérance, avec en point de mire le rêve américain, mais aussi les risques inhérents au passage du Styx Bravo : les passeurs escrocs, les Border Patrols, la difficulté de s’intégrer de l’autre côté... Nombre d’entre elles é chouent et demeurent à Ciudad Juarez plus longtemps que prévu, et se tournent, pour vivre, vers les deux alternatives, les alliant parfois: les maquilas, usines de sous-traitance pour les géants transnationaux, ou la prostitution.

Zambudio, qui a fui avec son père cette ville dont on dit que “le Diable a peur (d’y) vivre” après la mort de sa mère, tuée par un criminel en fuite, reconnaît en ce nouvel Enfer l’évolution de celle qu’il a connue des années auparavant. Son enquête lui fait d’abord rencontrer les officiels, et au premier rang Alfonso Pazos, chef affable et rusé de la police locale, totalement corrompue. Puis viendront les rencontres avec quelques-unes de ces femmes de Juarez, ouvrières, soeurs, mères de victimes, prostituées, et travailleuses sociales. Toutes savent quelque chose. L’une d’entre elle surtout, Guadalupe Vidal, pasionaria de la lutte pour la justice sociale à l’égard de ces nouvelles esclaves. Mais Guadalupe a peur, malgré son courage. Elle cherche désespérément à mettre le journaliste sur la piste, mais d’autres tentent de s’en charger à sa place. Comme ce sociologue américain et avenant, Lawrence Harding...

Photographe et journaliste, Patrick Bard a choisi la fiction pour la première fois pour évoquer le drame durable et douloureux des femmes de Juarez, assassinées et enlevées par centaines depuis 1993. Le lecteur ne sera donc pas surpris de l’avant-propos qui le met en garde quant à la véracité de nombre d’événements décrits dans le livres, ainsi que celle de certains personnages. L’essentiel de la situation que découvre Zambudio en retrouvant sa ville natale est celle que connaît l’enquête actuelle. Un épouvantable point mort de confusion, de pistes plus ou moins vraisemblables, de faux-coupables et de vrais truands, le tout sur fond de corruption et de ville condamnée, semble-t-il, à l’Enfer.

D’un début relativement classique, suivant un personnage qui ne l’est pas moins -que de journalistes depuis Rouletabille et Tintin-, l’auteur s’éloigne pourtant assez vite des pistes poussiéreuses mais battues. Comme cela surviendra plusieurs fois dans le déroulement de l’intrigue, le journaliste croit son enquête terminée lorsque des éléments nouveaux le contraignent à revenir dans l’action. Ainsi d’un passage à tabac par les flics de la Judicial, notoirement corrompus, de la réunion d’une association d’aide aux ouvrières de maquiladoras, et la découverte du cadavre abominablement mutilé de l’une de ses informatrices. Zambudio sait qu’il doit quitter la ville, le pays, cette zone-frontière qui le fait se dissoudre petit à petit, de cuite en nuit d’oubli entre les bras et les jambes d’une ouvrière de quinze ans, tandis que son ulcère s’ouvre à en béer.

C’est au fil de sa perte que Zambudio prend de l’épaisseur, au fil des révélations sur lui-même -l’assassinat de sa mère et l’identité de l’assassin-, ou sur l’enquête. Chacun ment, par peur ou par intérêt, ce qui rend son travail intellectuel indispensable. De témoin, l’enquêteur doit devenir acteur, d’abord chasseur puis gibier. La seconde partie du roman, considérablement plus courte que la première, est un thriller qui répond au polar d’ambiance qu’était cette dernière. Malgré quelques belles scènes de Mexique ou d’Amérique, des soûleries au fond de cantinas déprimantes aux shopping-mails de verre et d’acier d’El Paso, c’est bien une course désespérée pour échapper aux véritables coupables qui se livre.

Le titre prend alors une nouvelle dimension : cette frontière, Zambudio la passe plusieurs fois, et de presque toutes les manières imaginables, à pied ou en voiture, du poste de douane géant de Tijuana à une vieille piste abandonnée. Nouveau Styx, le Rio est la frontière qui sépare à la fois la vérité cachée aux USA des mensonges matraqués au Mexique, les morts dont la vie n’avait pas de prix des riches vivants commanditaires de leurs meurtres, le passé du présent ou de l’avenir, aussi sombres les uns que les autres. Ce Mexique lumineux jusqu’à l’aveuglement en a désintégré plus d’un, des truands en fuite aux prétendants à l’immigration.

Ici disparaîssent les derniers espoirs : au fond de colonias désespérantes où des femmes de seize ans attendent leur deuxième enfant au corps ravagé par les malformations. L’accélération du récit aboutit à un vertige où tous les éléments patiemment disposés par l’auteur et incompris par le héros trouvent un sens global fugitif : tous ceux qui connaissent la vérité disparaîssent, et Zambudio, pris à la fois par la quête de la vérité et la conscience de l’inanité d’une vie qui ne serait pas consacrée à cette quête, cherche la justice.

La justice. Vain mot entre tous. Tout comme dans le livre-reportage de Victor Ronquillo, la seule énumération des victimes suffit à horrifier et apitoyer. Les hypothèses de culpabilité sont toutes aussi nauséeuses les unes que les autres, la corruption chapeaute le tout. Quant à la piste criminelle proposée par Patrick Bard, qui voit la vieille main ridée et griffue de la C.I.A., mise au service des grands groupes industriels, aux commandes d’une opération aussi grotesque que vraisemblable, cette piste est à l’image du monde globalisé que découvre Zambudio au fil de son enquête : épouvantable, plausible et sinistre.

A l’instar de Ronquillo, Bard déploie une efficacité aux limites du soutenables pour détourner peu à peu les préoccupations diverties du lecteur de polar ou de l’amateur d’énigmes pour aboutir au constat d’impuissance le moins avouable: aujourd’hui, pour profiter du confort moderne, les occidentaux doivent utiliser la force de travail du reste du monde sans que ces travailleurs bénéficient eux-mêmes de ce confort. Certains chiffres reviennent en mémoire, obsédants et honteux : une infime minorité d’humains possède l’immense majorité des richesses qui circulent sur notre planète. Les laissés-pour-compte ne peuvent rester des entités abstraites après la lecture de ce roman, en raison du lien matériel étroit établi par l’auteur et son héros: qui tue les femmes de Juarez, mais aussi les dos-mouillés qui se jettent dans les eaux troubles du Rio Bravo, les Salvadoriens, Guatémaltèques, et autres Nicaraguayens qui tente, eux, de passer la frontière Sud ? Qui jette les femmes dans les bordels, qui met la police et la justice en vente au plus offrant ? Qui supervise l’ensemble et permet de donner un visage humain, acceptable et abstrait à “l’horreur économique” ? Qui réclame plus de confort et de facilité de vie quant d’autres humains sont maintenus à l’âge de pierre pour obtenir ce confort ?

En 1975, Joseph Turner, héros des Trois Jours du Condor, se voyait expliquer par un cadre de la C.I.A. que cette agence ne faisait que “jouer à des jeux”, dans le but de subvenir aux besoins de la population : essence, et un jour prochain, nourriture, plutonium... Comme le constate Robert Redford : “La réalité a rattrapé la fiction.”

 

On oublie généralement que le Mexique s’appelle en réalité les Etats-Unis du Mexique... D’après le titre de l’ouvrage de Viviane Forrester.

Entretien avec Robert Redford, disponible dans les Bonus de l’édition 2004 du DVD des Trois Jours du Condor.

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Raphaël VILLATTE
(01 décembre 2004)

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