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Hors de l'Ombre : Cinéma
Keoma, le dernier grand western italien
Les historiens du cinéma peuvent au moins reprocher une chose à Sergio Leone, tout génie qu'il était. Celui d'avoir été l'arbre cachant la forêt du western spaghetti, réduisant le genre à Clint Eastwood et à des gros plans sur des trognes burinées. Le maestro lui-même participait à la curée, reléguant ses disciples directs ou indirects à un ramassis « d'enfants tarés ». Résultat : personne ou presque ne connait Keoma, le vrai fossoyeur du genre. Depressif, désabusé, mortuaire immanquable. Démonstration.
Titre : Keoma

Scénario : Enzo G. Castellari

Réalisation : Enzo G. Castellari

Sortie : 1976
Tous Droits Réservés
Le western crépusculaire est un sous-genre en soi, assez peu prolifique mais très apprécié des critiques pour avoir donné naissance à au moins deux chefs d'oeuvre : Impitoyable (vénéré pour Clint) et La horde sauvage (vénéré pour Sam). Sorti de ces deux merveilles, peu de titres viennent à l'esprit, malgré un Pale Rider par ci (toujours de Clint), un Pat Garret et Billy the kid par là (toujours de Sam), où bien encore un The shootist porté par un John Wayne alors mourant. Cette situation est d'autant plus scandaleuse que ces rares films, pourtant bien plus qu'estimables, éclipsent un autre chef d'oeuvre, probablement le dernier grand western italien : Keoma.

L'affaire était pourtant mal engagée. En 1976, le cinéma populaire transalpin avait déjà perdu de sa superbe, vivotant à coups de polars secs et brutaux marqués par l'atmosphère politique très violente de l'époque. Le western spaghetti de la grande époque était mort et enterré, artistiquement flingué par l'orgie stylistique Il était une fois dans l'ouest et le cercle vicieux de l'autoparodie entamé par la série des Trinita. Le maître Leone avait lui-même porté le coup de grâce en produisant Mon nom est personne, consciemment conçu comme un chant du cygne gouailleur. Dans ce climat pour le moins dépressif, le réalisateur Enzo Castellari décide de faire, de nouveau, un western. A l'image d'un Ruggero Deodato, d'un Antonio Marghereti ou d'un Umberto Lenzi, Castellari fait partie de ces artisans formés à la dure, enchainant les films, s'adaptant aux modes, passant du western au polar, du polar au film d'horreur, du film d'horreur à la science-fiction fauchée, finissant le plus souvent leur carrière attachés à des téléfilms miteux. Rien ne le distingue du lot donc, si ce n'est cet amour inconditionnel pour le western, cette nostalgie de la grande époque des tournages à Almeria.

Castellari appelle donc son ami Franco Nero, charismatique vedette italienne qui a explosé dix ans auparavant grâce au rôle titre du Django de Sergio Corbucci. Le projet Keoma se met alors en place, se basant sur la photo d'époque d'un indien véritablement nommé Keoma. Un script est écrit, puis abandonné deux jours avant le tournage. Réécrit au jour le jour, le récit s'ébauchera avec les tripes, pas le cerveau.

Nero joue donc un metis (soit un outcast), fils adoptif d'un pistolero de légende, qui revient dans sa ville natale, tombée aux mains d'un exploiteur pour qui travaillent ses trois demis-frères corrompus. Sur la trame classique du justicier solitaire, Castellari a greffé des éléments disparates au gré de son inspiration : ralentis peckinpahiens, conflits shakespeariens, flashbacks oniriques, atmosphère lorgnant sur le fantastique (comme souvent dans le western italien), lyrisme violent, citations d'Ingmar Bergman (!), fort symbolisme religieux (look christique pour Nero, par ailleurs littéralement crucifié dans le film), bande originale sous forte influence de Bob Dylan et Leonard Cohen.

Si ce mélange de saveurs et d'influences marque les esprits, Keoma tire sa force de son regard désabusé sur le genre qui l'a enfanté, l'idée que la bataille a déjà été perdue. Franco Nero, même si toujours fringuant (il n'avait que 35 ans à l'époque) semble un peu usé(1), s'est fabriqué une dégaine dépenaillées à faire pâlir Eli Wallach version Tuco et surtout évolue dans une ville en ruines, un décor non pas recréé mais bien les restes de la grande époque du western all'italiana, laissés à l'abandon et utilisés tel quel. Le monde de Keoma est au pire mort, au mieux terriblement usé. Autour de Nero, nous retrouvons William Berger, vieille trogne du cinéma bis en justicier vieillissant et surtout un alcoolique pathétique joué par Woody Strode, second couteau au physique inimitable qui a traversé toutes les époques du western : débutant avec le classicisme de Ford (le rôle titre de Le sergent noir), poursuivant avec Leone (le tueur à la goutte d'eau de l'ouverture d'Il était une fois dans l'Ouest), rendant l'âme quelques mois seulement après le tournage de Mort ou vif, à ce jour le dernier western américain tenant un tant soit peu la route. Tout un symbole.

Succès honorable dans un paysage cinématographique massacré par la récession italienne d'alors, Keoma n'a pas suffi à réactiver le genre malgré un clone avéré (Mannaja, l'homme à la hache). Le western spaghetti est mort avec Keoma. De ce point de vue, on peut dire qu'il est « plus » crépusculaire qu'Impitoyable en cela que l'Histoire a donné raison au film de Castellari : sauf miracle, on est pas près de revoir un western italien avant un moment. Impitoyable est encore trop récent (encore que 11 ans, ça commence à faire) pour qu'on dise de lui qu'il a signé l'arrêt de mort du western américain. La preuve, Kevin Costner met en ce moment la dernière main à son troisième film, Open Range, qui s'annonce comme un compromis entre le coup du tueur qui sort de sa retraite façon Impitoyable (tiens donc) et la mythologie américaine idéalisée à la Costner. On souhaite au film une réussite artistique et commerciale qui pourrait remettre sur les rails le plus beau genre du monde. Quoiqu'il arrive, Keoma restera un outsider. Une place qui ne lui va pas si mal que ça.

Keoma est disponible en DVD zone 1 chez l'excellent éditeur Anchor Bay. Le film est en anglais non sous-titré relativement compréhensible, et Nero se double lui-même, comme toujours. Commentaire audio instructif du réalisateur (en anglais à fort accent) et interview touchante de Nero. Bonne compression, master un peu usé, mais version intégrale. Foncez si vous ne pouvez attendre le disque Zone 2, annoncé chez Wild Side pour courant 2003. Mais ce sera dur d'égaler le travail d'Anchor Bay...

Note :
1 - Encore qu'on puisse attribuer cet effet à la technique de Nero qui, même lorsqu'il n'avait pas 30 ans, demandait au maquilleur de lui rajouter des rides autour des yeux. Motif de cette manie à première vue étrange : « Comme ça quand je serai vraiment vieux, les gens diront : "il ne change pas." »     
Cyberlapinou
(03 février 2003)

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