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D'Oeuvre en Oeuvre : Bande Dessinée
Vous êtes morts, et vous ne le savez même pas
Chroniquer une « oeuvre » telle que Ken le survivant sur un site « sérieux » tel qu'Arts Sombres relève de la gageure. En dire du bien relève carrément du flinguage de crédibilité. C'est pourtant courageusement que votre serviteur monte sur la frêle barque de la défense de « Hokuto no Ken », le manga qui donnerait presque raison aux censeurs.
Titre : Ken le survivant

Scénario : Buronson

Dessin et couleurs : Tetsuo Hara

Edition: J'ai Lu

Sortie : 1983
Tous Droits Réservés
« Le futur. La guerre nucléaire a eu lieu, laissant la Terre à l'état de désert. Les rares survivants tentent de reconstruire la civilisation. Mais les pillards et autres despotes sanguinaires font régner la violence et le chaos. L'espoir vient peut-être des quelques maîtres en arts martiaux qui se battent encore pour la justice. Kenshiro (Ken pour les intimes) est de ceux-là. Brisé par la mort de sa fiancée Julia, il utilise les redoutables techniques de l'école Hokuto pour lutter contre le mal. »

Du sang. Même en étant indulgent, il n'y a sur le plan « artistique » pas grand chose à retenir de la saga fleuve (4000 pages) du dessinateur Tetsuo Hara et du scénariste Buronson. Côté manga, le style est laid (quoique s'affinant avec le temps), dynamique sans plus et desservi par une édition française à l'impression médiocre. Côté animation, la technique, déjà indigente à l'époque (soit presque 20 ans) souffre du poids des années, le character design est aléatoire et le rythme se hisse péniblement au minimum syndical. Dans les deux cas le scénario ne vole pas bien haut, sous Mad Max 2 matiné de kung fu ultraviolent. Bilan plus que mitigé donc, malgré une petite ambiance western spaghetti (qui lorgne plus vers Corbucci que Leone) bienvenue. Pourquoi un tel succès alors ?

Simple. Ken le survivant, ce n'est pas une histoire. Ken le survivant, ce n'est pas des personnages. Ken le survivant ce n'est même pas de l'action. Ken le survivant, c'est avant tout de la violence.
Implosions. Démembrements. Eviscérations. Empalements. Tortures en tous genres sur hommes, femmes, enfants, vieillards. On a beau se dire que les japonais ne font pas dans la dentelle dès qu'il s'agit d'illustrer de la violence, mais Ken le survivant décroche la palme, ex-aequo avec l'ultranihiliste Devilman de Go Goldorak Nagai.

Et mine de rien, à défaut d'être intelligente, la violence de Hokuto no Ken est maligne. Explication. Quand deux adolescents vêtus de trench-coats vont faire un carton sur leurs camarades à coup de shotgun, on est en droit de supposer qu'ils ont pu être influencés par un film comme Matrix. Mais la violence de Ken est tellement absurde qu'on ne verra jamais dans la rubrique faits divers une histoire horrible de ch'tit n'enfant qui a fait imploser ses copains en leur enfoncant l'index dans le crâne, le genre d'acte isolé pas vraiment significatif mais qui fait hélas toujours son petit effet dans l'opinion publique. Libérée de ce « poids », l'autocensure n'a donc pas de raison d'être et il est manifeste que Hara et Buronson (qui a imaginé le personnage en réaction à son mètre cinquante et à ses quarante kilos tout mouillé) se sont lâchés comme pas permis, se vautrant dans la gratuité et la complaisance avec une franchise qui impose le respect. Ken le survivant s'en est pris la gueule mais il faut dire que dans le genre « sang, boyaux, rate et cerveau » il est assez blindé.

Du massacre. Dans ces conditions, comment expliquer que des hommes et des femmes, probablement mariés et responsables d'enfants, aient eu l'idée d'acheter les droits d'une telle série pour la diffuser dans une émission pour la jeunesse ? Deux raisons possibles : un peu d'incompétence et BEAUCOUP de mercantilisme. La version de Philippe Ogouz, doubleur du personnage de Ken est sans équivoque :
« Les dessins animés étaient achetés au poids, parce qu'ils achètent ça au poids. Mr Berdas et Mr Azoulay (patrons de AB Productions, société à l'origine notamment du Club Dorothée, NDR) sont des marchands de soupe, ils achetaient douze kilos de dessins animés et puis voilà ils nous les faisaient doubler. »(1)
L'intervention de Philippe Ogouz me permet d'enchainer avec l'une des raisons majeures de la dimension culte de Ken le survivant en France : le doublage, qui a atteint des sommets inégalés de surréalisme, à coup de jeux de mots foireux (Hokuto à pain, Nanto de vison), de détournement crétins (je te donne 10 secondes ! 1 ! 2 ! euh... 8 !) et de running gags incompréhensibles (il est étraaaaaange !!!!). Là encore Philippe Ogouz s'explique :
« Quand on a vu ça, j'ai dit à Michel Salvas (patron de la SOFI, société de doublage alors en contrat avec AB, NDR) : moi et les autres on arrête le doublage de Ken le Survivant. On veut plus le faire. Nous on veut bien le faire mais à une condition : c'est qu'au montage les choses qui sont avec des croix gammées et des insignes nazies soient enlevées. En même temps le CSA a réagi, pas par nous, par hasard, parce qu'ils visionnent tout. Y'a des gens qui visionnent tout. Donc quand ils ont vu les images, ça s'adresse à un public de gosses quand-même. Donc quand ils ont vu les images, ils ont dit : "nous on est pas d'accord, il faut que vous coupiez, avant de faire doubler, les morceaux incriminés."
Donc nous on a dit à Salvas : "nous ça nous gonfle de faire ce truc-là, c'est pas possible, y'a 100 épisodes, ou 150 je sais plus combien y'en avait. Alors voilà nous on te demande une chose : est-ce que tu acceptes que nous fassions ce que nous voulions ?"

Et c'est là où justement le doublage de Ken le Survivant est différent des autres, c'est que les autres on suivait la traduction et ce qu'on nous disait de faire. Y'avait une traduction, c'était cartésien et puis c'était comme ça. Tandis que là c'était tellement..., et l'image qui nous intéressait assez peu, et l'histoire nous intéressait assez peu, c'était violent, violent, violent, violent.
Donc j'ai dit à Salvas : "est-ce que tu es d'accord pour qu'on déconne ?" C'est vraiment comme ça que c'est parti.(...)Dans notre tête on se disait : y'a un moment où là haut le patron ou Dorothée va dire: "Arrêtez vos conneries" et JAMAIS. Et pourquoi ils ont jamais arrêté ?
Parce que ça avait un impact formidable sur les gosses. Sur les mômes qui regardaient ça. D'un seul coup ils avaient une autre écoute. Ils se disaient : "mais qu'est-ce que c'est que ce truc là ?!" On n'a pas l'habitude d'entendre ce genre de choses.

Et ils nous ont laissé carte blanche. Donc on a fait ça dans la foulée, voilà et toujours en improvisant. Et à la limite avant c'était très laborieux, très emmerdant de faire ça, et ensuite on avait plaisir à se retrouver parce qu'on savait qu'on allait déconner. Voilà. »(2)
Voilà donc toute l'histoire ! C'est au nom d'une éthique somme toute compréhensible que Philippe Ogouz (forte personnalité partiellement à l'origine de la grève des doubleurs de 1995) et son équipe ont fait acte de subversion face à une boite de production plus occupée à compter les biftons qu'à évaluer la teneur des programmes qu'il diffusaient, accuentant au passage le plaisir forcément coupable éprouvé à chaque vision. Deux ou trois petits petits problèmes cependant. Déjà, il est étonnant de voir que l'opinion d'une équipe de doublage ait pu influencer à ce point le ton d'une oeuvre traduite. On se demande comment AB a pu faire autant de bénéfices, parce que coté management ça a vraiment l'air d'être n'importe quoi. L'éthique de M. Ogouz semble de plus manquer parfois de cohérence, comme à propos de l'hypothèse de doubler les derniers épisodes jamais diffusés :
Q: « Et s'ils vous le demandaient en vous disant qu'il n'y aura pas de censure cette fois (pas de censure vidéo) et qu'il faudra faire un doublage sérieux, vous seriez d'accord ? »
R: « Non. Moi je serais d'accord à la limite s'ils me disent : "vous faites ce que vous voulez." »(3)
Admettons, mais, premier point, Philippe Ogouz a doublé de façon très sérieuse le long-métrage d'animation Ken, pourtant extrêmement corsé, et ce sans que ça semble lui poser de profonds dilemmes moraux. Nous cacherait-on des choses ? L'histoire ne le dira pas...

Deuxième point : bien que débilement jouissif, ce doublage trahit forcément l'oeuvre originale, déjà bien abimée par les coupes du CSA (qui ne faisait que son travail par rapport à une émission pour la jeunesse). Du coup les quelques moments portés par une vraie ambiance crépusculaire, voire hiératique (faut quand même le dire vite) s'en trouvent sensiblement affaiblis. Ken le survivant est et restera une série martyre qui a provoqué stupeur et indignation partout où elle est passée, même et surtout au Japon, pourtant coulant dans la domaine.

Ken, t'es qu'un pédé ! Euh... Oui, bon, passons. On touche là à l'interprétation la plus contestée de Ken le survivant, qui serait pour certains un manifeste homosexuel. Bon.

Observons les faits : Ken le survivant tire son essence du film Mad Max 2, qui avait déjà frappé par son recyclage d'accessoires achetés au sex shop gay SM du coin dans le but de se démarquer du tout venant de l'esthétique science-fiction. Mais Buronson et Hara ont décidé de pousser jusqu'au bout cette fétichisation. Le personnage de Kenshiro est ainsi un beau ténébreux qui craque sa chemise chaque fois qu'il n'est pas content (soit très souvent), nous dévoilant son corps d'athlète glabre. Ses adversaires sont à l'avenant, bad boys aux gueules d'ange et aux pectoraux d'acier qui constituent la principale source de rebondissements scénaristiques au grand détriment des personnages féminins, cantonnés au rôle de McGuffins, de potiches, de victimes, de cadavres ou de seconds couteaux malheureux (cf Mamiya, qui se désole de ne pas être regardée par Ken malgré tous ses efforts pour être féminine). Le manga est en outre visuellement plus explicite que l'animation, montrant Ken dans une tenue de cuir mettant très bien en valeur son postérieur (!) là où l'animation se limitait à un costume en jean moins équivoque.

C'est drôle ami lecteur, je te sens moyennement convaincu. Passons donc aux exemples concrets avec 4 scènes parlantes.

1. Début de la série. Shin, bellâtre psychotique aux cheveux blonds, a vaincu Ken et retient sa fiancée Julia, dont il est lui aussi amoureux. Shin arrache la chemise de Ken et commence à enfoncer avec délectation l'index dans la poitrine de Ken, lui apposant les fameuses sept cicatrices, ceci pour faire cracher un « je t'aime » à Julia.

2. Milieu de la série. Ken affronte le clan des Fangs, pillards dégénérés. Alors que l'un d'eux s'apprête à le frapper dans le dos, il est découpé en rondelles. C'est Ray, ami de Ken, maître de l'école Nanto (qui apprend à découper les gens en rondelles, donc).
Ken : « Heureusement que tu étais là. »
Ray : « Oh, ce n'est rien. »
Et Ken et Ray de se regarder longuement en souriant, au grand désarroi des Fangs.

3. Milieu de la série. Ray, affronte son vieux rival Judah, tapette cosmique obsédée par sa beauté. Ray finit par lui porter un coup mortel. Agonisant, Judah a tout de même droit à son speech :
Judah : « Au fond j'étais jaloux de ta grâce et de ta beauté. Sans cela nous aurions pu être amis. Mais je n'aurai pas de regrets si tu m'accordes le privilège de mourir dans tes bras. »
Ray : « Oh, Judah... »
Et Judah de mourir dans les bras de Ray, un sourire sur les lèvres.

4. Fin de la série. Bart, ami de Ken et bel éphèbe aux abdos saillants, est enchainé par un gros méchant qui commence à lui torturer la gueule avec une ENORME perceuse. Ken arrive, massacre le méchant et tient Bart agonisant en pleurant à chaudes larmes.

Bienbienbien. en voilà un paquet de scènes que Freud aurait aimé décortiquer, mais même en évitant la blague du symbole phallique sorti à toutes les sauces (on connait tous les limites de l'analyse d'oeuvre version autrichien cocaïné), la série reste absolument frappante, bourrée d'évadés des Villages People, de moustachus baraqués et autres culturistes hypertrophiés jusqu'au difforme. Si ce n'était qu'une allusion au détour d'une page (comme dans Les chevaliers du zodiaque), on laisserait passer, mais la densité des situations et images ambigûes est telle que le doute n'est pas vraiment permis. Je renvoie les derniers sceptiques à Strain, manga policier ultraglauque écrit par Buronson bourré de tueurs à gueule d'ange et de travestis assassins, gardant le meilleur pour Angel, flic psychopathe bisexuel masochiste qui sodomise tout ce qui bouge ! Une certaine idée de la politique des auteurs.

Moralité : sadique, complaisant, homophile (façon Cruising, pas Têtu), bas du front, on a beau chercher, Ken le survivant ne s'aime que pour de"'mauvaises raisons", celles qui font hurler l'internationale des associations de mères de famille. Si vous accrochez, c'est que vous êtes un pervers. Donc un ami.

Ken le survivant est disponible en France sous les formes suivantes : l'intégrale en mangas, soit 27 volumes proposés chez J'ai lu dans une édition hélas perfectible. Les acharnés peuvent se reporter sur l'édition japonaise. Les soixante-quatre premiers épisodes de la série animée sont disponible sous forme de deux coffrets qui proposent, bien sûr, le doublage débile et la version charcutée à même le master. Malgré les promesses de l'éditeur, la sortie des prochains coffrets est hautement improbable tout comme celle des DVDs. En revanche AK Video a édité en VO intégrale la deuxième série et fait de même avec les DVDs. Bref, le SEUL moyen pour les puristes d'avoir la série que nous connaissons en France en version originale non sous-titrée et de dégoter l'édition DVD collector japonaise qui regroupe les quelques 150 épisodes de la première série, dépourvue de sous-titres quelconques, le tout pour la somme modique de 750 (oui, 750) euros. Ah ben oui, quand on aime on ne compte (vraiment) pas d'autant que cette édition devient extrêmement dure à trouver...
Ken, martyr jusqu'au bout...

Notes :
1, 2 et 3 - Les propos de Philippe Ogouz sont tirés d'une excellente interview (19 mai 2001) publiée sur le site hokuto.free.fr.     
Cyberlapinou
(13 janvier 2003)

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