Le site des Univers Obscurs_

 
ARTICLES_
 
 
ARCANES_
 
RECHERCHE_

Mot exact résultats
par page
 
NEWSLETTER_

Prénom
Email
Comment avez-vous connu Arts Sombres ?


 

amateur(s) d'Arts Sombres
actuellement en ligne

Cahiers Thématiques : Vampirisme et Arts Sombres
Je suis une légende
Classique de la littérature fantastique, Je suis une légende est l’œuvre maîtresse de Richard Matheson, écrivain qui inscrivit également à son palmarès – entre autres - le discret mais très respectable Duel (1971), thriller télévisuel de Spielberg, dont il écrivit le scénario. Adaptation post-apocalyptique de Je suis une légende, The Omega Man (1971 également) ne fit pourtant pas honneur à la stature de Matheson, lors de sa sortie récente en DVD (2003) : les suppléments mentionnent à peine le rôle de l’auteur dans la genèse du film…c’est à dire son influence sur l’imagination des scénaristes ! C’est évacuer un peu vite l’originalité de l’hypothèse proposée concernant les origines du vampirisme, la richesse thématique du récit, et la crédibilité humaine de l’ensemble…
Auteur : Richard Matheson

Editeur : Folio SF

Sortie :1954
L’hypothèse bactériologique. De même que l’œuvre d’Ann Rice base son caractère spécifique sur la genèse du vampirisme qu’elle propose, l’originalité première de Matheson, du moins la plus superficiellement remarquable, est la cause proposée au phénomène du vampirisme. A noter que le cycle des vampires, tout comme Je suis une légende, met en oeuvre de nombreux thèmes – en bien plus de pages, il faut le reconnaître -, ce qui participe sans aucun doute de sa réussite, de la même façon.

Le personnage principal, Robert Neville, est en position de dernier être humain vivant, en lutte contre des hordes de vampires qui assaille chaque nuit sa maison-forteresse. Il s’oppose donc, a priori, à des êtres surnaturels. Il apparaît cependant rapidement que ceux-ci ne sont que les victimes d’un fléau qui, il y a trois ans, transforma lentement en vampires ceux qui ne moururent pas de ses effets premiers. Et Neville, bien sûr, est immunisé. Au long du récit, Matheson distille les informations disponibles à Neville - que celui-ci y accède par son autobiographie, ses lectures ou ses expériences - , étoffant par ce biais l’hypothèse qu’il propose : une bactérie, véhiculée de porteur en porteur selon ses périodes d’activation/repos, parasite son hôte et l’utilise jusqu’à terme, avant de passer à un autre. Les limitations traditionnelles des vampires seraient en fait des conséquences de caractéristiques propres à la bactérie. Trouvaille d’autant plus géniale que, comme va trop vite le négliger Neville, les bactéries peuvent muter

Les errances de la chair. Par ailleurs, une préoccupation essentielle de Robert Neville, manifeste, et de première importance dans le roman, a très peu été retransmise lors des adaptations cinématographiques, au point que l’on peut légitimement supposer qu’il s’agissait d’un parti pris lié au code moral de l’époque…Et à la censure possible, plus concrètement. Peut-être aussi les scénaristes ont-ils jugé opportun de débarrasser l’intrigue de ce qui pouvait passer pour scories ; ayant dans l’idée de réduire à une trame unique le court récit, paradoxalement riche en thèmes. Pour en venir au fait, il s’agit de la sphère sexuelle et des rapports de Neville au «beau » sexe. Le caractère obsédant de la solitude charnelle transpire dès les premières pages. Certes, il est rapidement fait mention d’une habituation, de la part de Neville, à l’absence complète de partenaire sexuelle ; et ce, depuis la mort de sa femme. Mais régulièrement, des pensées et demi-songes très suggestifs reviennent le hanter, supportés en cela par les gestes éparses de « lubriques vestales » (©Jacquot) que forment les vampires femelles qui se présentent à sa vue… Cela pourrait sembler anodin, si Matheson n’avait choisi ce moyen de perdre enfin son personnage. On peut aussi remarquer qu’il s’agit là, dans une forme pervertie et volontairement caricaturale, de l’association traditionnelle entre vampirisme et séduction sexuelle, attirance en tout cas. Solitude intellectuelle, donc, pour celui qui survit pour lutter, mais charnelle également et, serait-on tenté de dire dans une perspective évolutionniste, avant tout.

Science et désillusions. A l’époque où Matheson écrit, discussions et inquiétudes sont vives concernant les armes nucléaires et bactériologiques (aujourd’hui encore, soit dit en passant). Si l’angle d’attaque de ces préoccupations n’est pas direct, il faut tout de même déceler dans le discours de Neville sur la science, dans l’origine bactériologique de l’épidémie, dans l’impossibilité de l’endiguer évoquée succinctement et pour des raisons apparemment futiles, un écho du récit aux débats de l’époque.

Soit. Mais, corollaire direct et qui justifie encore la renommée de l’oeuvre, Matheson a l’intelligence de ne pas affirmer chez son personnage une condamnation sans nuances, un rejet béotien : les sciences et techniques, dans leurs dimensions les plus primitives – Neville en retourne presque à la dimension « artisanale » de l’activité scientifique -, les sciences et techniques sont aussi la clef de son tourment. Voie de compréhension, peut-être de guérison, en tout cas de perpétuation.

Car, le récit replacé dans une perspective évolutionniste, trouver l’antidote à la bactérie c’est pour Neville survivre. Et survivre est son unique but dorénavant. Ce qui, pourtant, pose paradoxalement la question du sens de sa vie : la vie ne prendrait-elle un sens, aussi restreint qu’il soit, qu’au sein d’une société d’organismes donnée ? Qu’espérer après l’extinction, puisque les êtres humains, lui excepté, ont disparu ? Donc, pourquoi retarder sa mort, en luttant à tout prix ? Neville / Matheson ne fournissent aucune réponse à ce très vaste problème.

Réflexion politique et morale. L’originalité fine de ce roman réside aussi dans la façon dont le thème du pouvoir politique, des fondements d’une société, sont abordés. C’est spécifiquement à travers le discours de celle qui sortira Neville de sa tanière (Ruth), que Matheson transmet ses pistes de réflexion au lecteur. Deux exemples : ce qui vient légitimer, pour le groupe des mutants encore à son balbutiement, la peine capitale infligée aux premiers vampires et à Neville (« la justice de la nouvelle société », pour reprendre ses propres mots):

« Les sociétés naissantes sont toujours primitives, dit-elle. Vous devriez le savoir. En un sens, nous sommes pareils à un parti révolutionnaire, prenant le pouvoir par la violence. C’est inévitable. Vous savez ce qu’est la violence : vous avez tué, vous aussi. Souvent. (…) C’est exactement pour cette raison que nous tuons, nous aussi, poursuivit-elle tranquillement. Pour survivre. Nous ne pouvons laisser les morts vivre parmi les vivants. Leur cerveau est infirme, ils ont un seul but. Ils doivent être détruits. Au même titre que quiconque a tué les morts et les vivants – vous le savez… »

et la lucidité cynique des justifications apportées par Ruth à ses semblables :

« Peut-être avez-vous vu de la joie sur leurs visages (…) cela n’a rien de surprenant. Ils sont jeunes. Et ce sont des tueurs – des tueurs légaux, des tueurs par ordre. On les respecte et on les admire parce qu’ils tuent. Comment voudriez-vous qu’ils réagissent ? Ce ne sont jamais que des hommes, et des hommes peuvent prendre goût au meurtre. »

Cette introduction du totalitarisme, de la raison d’état et du nécessaire renouveau des « irréductibles » n’est-elle pas magistrale de subtilité, vu le contexte « littéraire » du roman ? Matheson, non content d’aborder sous un nouveau jour le thème du vampirisme, dote en supplément l’intrigue d’une pertinence sociale discrète. Conclusion d’une ironie sinistre : Neville réalise finalement à quel point il n’existait plus qu’en fonction de son combat. Il était sans doute plus proche de ses victimes que de ceux qui, pourtant, vont survivre…

Lire les autres articles du cahier
Jean LARREA
(15 décembre 2003)

Voir ses articles

Vos commentaires sur cet article

 

 

 

© 2003-2005 Arts Sombres | amateurs d'Arts Sombres depuis octobre 2003