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Cahiers Thématiques : Violence et Arts Sombres
Irréversible
En ouvrant un cahier sur la violence, nous avons tenté d’apporter des réflexions nouvelles sur un sujet que certains pensaient épuisé. L’article qui se penchait sur la thématique de l’auto-défense dans le cinéma américain des années 70 trouve aujourd’hui un écho inattendu dans le cinéma français avec le film de Gaspard Noé : Irréversible.
Titre : Irréversible

Scénario : Gaspard Noé

Réalisation : Gaspard Noé

Sortie : 2002
Au delà de l'impression personnelle. On aurait pu penser qu’avec la médiatisation importante réalisée autour de la sortie d'Irréversible et de sa sélection en compétition à Cannes, tout aurait été dit - en bien ou en mal - sur ce film. Il semble pourtant que, si les détracteurs d’Irréversible soient passés de façon assez remarquable à côté du sujet, ses défenseurs n’ont pas déployé une argumentation basée sur une analyse très fine. Cet « événement »  critique  n’est qu’un exemple de plus de la façon dont le cinéma est consommé, y compris - surtout ? - dans le cadre d’un festival.

La critique intellectuelle, parce qu’elle emploie un vocabulaire d’initié, est-elle si différente du mangeur de pop-corn ? Les films sont balayés par trois ou quatre formules méprisantes ou bien adulés au moyen de superlatifs auxquels chacun est totalement désensibilisé. C’est le problème de la critique à chaud ; c’est le problème de la critique tout court. A la télévision, dans la presse, un critique de cinéma doit donner son avis, c’est à dire révéler s’il a aimé ou non. Le reste n’est que justification de cette opinion, de cette impression, somme toute très circonstancielle. Chez Arts Sombres, pas de petites étoiles pour simplifier la lecture d’une œuvre artistique à ses futurs spectateurs, pas de note d’appréciation. Juste une réflexion ; évidemment personnelle, évidemment ni neutre ni objective mais qui n’a d’autre but que d’approfondir toujours la compréhension du travail d’un artiste. Une réflexion qui n’est jamais totalement close et qui se veut autant que possible détachée de l’urgence de l’actualité ; parce qu’un peu de recul peut aider à aller plus loin.

...pour poursuivre la réflexion. Et justement, du recul, c’est ce que prend Gaspard Noé avec son montage en marche arrière. En nous plaçant d’entrée de jeu devant une scène d’une grande violence sans la moindre justification apparente, il pourrait nous signifier que la violence n’a pas d’explication, faire simplement le constat de sa présence dans la société.

En revanche, le retour progressif vers les événements passés nous éclaire par petites touches - à mesure que la caméra se stabilise, que l’image se fait plus nette - sur les causes du meurtre final. De ce point de vue, on pourrait dire que le film se place dans une perspective déterministe. Non que l’important se situe dans les comportements particuliers qui auraient pu éviter le drame mais plutôt dans un ensemble de facteurs au sein desquels tous les protagonistes de l’histoire ont leur place. C’est un élément important car chacun contribue, d’une façon ou d’une autre, à ce que le viol puis le meurtre se produise. Est-ce relativiser, voire justifier la violence ? C’est avant tout l’humaniser, au sens propre du terme. C’est à dire écarter la morale pour mieux analyser le comportement violent, et parvenir au constat que faisaient déjà Peckinpah avec Les chiens de paille ou Boorman avec Déliverance : tous les Hommes sont susceptibles d’être violents.

Y-a-t-il justification de l’auto-défense ? Pour y répondre, une autre question : prenons-nous du plaisir, même rétrospectif, devant la scène du meurtre ? Ressentons-nous le soulagement de la vengeance accomplie ? Il faut être clair, si le film est une apologie de la violence, la moindre des choses serait qu’elle soit agréable à regarder, qu’elle donne envie au plus grand nombre de la reproduire. En réalité, on n'a pas vu plus efficace d’un point de vue éducatif sur le sujet : en sortant de la salle de projection, on aurait quasiment peur de bousculer accidentellement un passant dans la rue (et non par crainte de sa réaction agressive, mais simplement de lui faire mal).

Par ailleurs, Pierre, le personnage qu’incarne Albert Dupontel ne tue pas l’agresseur d’Alex (Monica Bellucci). C’est à dire que ce qui serait une apologie de la vengeance serait servie par un scénario qui montre surtout sa vacuité. Enfin, Gaspard Noé, avec ce montage à l’envers, évite même la manipulation très présente bien qu’utile dans les films de Peckinpah, Boorman, Craven (cf. article d'Arts Sombres sur l’auto-défense au cinéma) puisqu’il prive le spectateur d’un désir de vengeance suite à la scène du viol. Au contraire, on est pris entre le malaise que procurent certains dialogues, certains gestes, au regard de ce qu’on sait de la suite (cf. la discussion dans le métro) et le bonheur simple de contempler des scènes d’amour et d’amitié d’une rare sensibilité. Celles-ci nous entraînent ainsi, loin de la violence, vers un univers où l’amour est la valeur première, où le comportement amoureux est constructif (Alex apprend qu’elle est enceinte).

Un appel à l'amour. Irréversible n’est en effet pas nihiliste ou simplement pessimiste mais plutôt humblement humaniste ; l’Homme n’y est pas sur un piédestal, il n’est pas jugé moralement. Mais il y a clairement un appel à l’amour, qui emprunte un chemin certes violent mais sans ambiguïté.

L’idée n’est pas, semble-t-il, celle d’un Peckinpah pour qui la violence était inhérente à l’Homme. Avec Noé, il y a une volonté, pas forcément consciente et avouée, d’améliorer l’Homme. Ce qui passe par une bonne compréhension de ce qu’il est, en se détachant de la morale qui masque tout mais sans être cynique. Bien au contraire. La mise en scène le prouve : l’absence de maquillage et d’éclairage artificiels travaillés, les plans séquence laissent une grande liberté au jeu des acteurs qui s’expriment en semi improvisation, sans filtre. Le spectateur se trouve d’autant plus proche des personnages et la sensibilisation au sujet d’autant plus forte. Ce qui pourrait sembler froid dans cette façon de filmer révèle et suscite en fin de compte une émotion exceptionnelle : compte tenu du propos, on en sort en effet étonnamment régénéré. 
Alex SUMNER
(18 juin 2002)

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