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Hors de l'Ombre : Littérature
L'île flottante infestée de requins
Quatre jeunes célibataires pleins d'avenir passent le temps autour de la piscine de leur résidence. On lance le pari : Hank parviendra-t-il à séduire une femme dans l'endroit le plus difficile de la ville, un drive-in ?
Titre : L'île flottante infestée de requins

Auteur : Charles Willeford

Editeur : Rivages/Noir

Sortie : 2001
Tous Droits Réservés
Don, Eddie, Hank et Larry ont autour de la trentaine. Ils gagnent bien leurs vies, sont célibataires par vocation ou par la force des choses, et s'entendent comme larrons en foire. Nous sommes à Miami, le soleil brille toute l'année, l'argent se trouve partout, les femmes sont magnifiques, le travail n'est pas trop prenant, les loisirs sont nombreux. Hank prétend que l'endroit le plus difficile pour un séducteur, c'est un drive-in. Les femmes y sont toujours déjà accompagnées. Il prend le pari d'y parvenir le soir même. Les choses tournent mal.
Plus tard, nous retrouvons Hank, pourchassé par un énigmatique mari jaloux qui cherche à le tuer ou à le terroriser sans relâche.
Plus tard, Eddie se renseigne sur la femme qui partage sa vie. Elle n'est pas ce qu'elle semble être.
Plus tard, Don, qui a retrouvé sa femme, échafaude des plans pour la quitter en enlevant leur fille.

La trame de ce surprenant et court roman est des plus délicates à résumer. On est sans cesse surpris et déconcerté par la direction prise par le fil narratif. Le narrateur change (chacun des quatre raconte, Larry prenant la fonction de narrateur deux fois), les destins se séparent pour se retrouver, les intrigues se subdivisent, les conséquences des actes sont toujours autres que celles qu'on attend...

S'il est impossible de raconter l'histoire de ce roman, c'est d'une part parce que sa structure est totalement originale, mais aussi, conséquence de cela, parce que le but visé par l'auteur n'est à l'évidence pas de découvrir qui a tué qui, ou qui en paiera les conséquences. Il s'agit, selon les mots de l'auteur, de réaliser une "peinture honnêtement dégueulasse de ce que l'on appelle communément des jeunes gens ordinaires". Dès lors, l'histoire importe peu, quand le personnage est au centre de l'oeuvre.

Willeford réalise ainsi, non un portrait de groupe, mais un ensemble de tableaux qui révèlent leurs héros comme lors du passage dans un bac de révélateur photographique. Et plus on s'avance dans la lecture, plus le malaise grandit. Ces types sont des durs. Bien qu'éloignés du Milieu, ils semblent ne jamais hésiter à en employer certaines méthodes lorsqu'ils en ont besoin. Le meurtre, la fuite, le vol, la trahison, tous passent par ces chemins. Le plus effrayant chez ces quatre garçons dans le vent n'est peut-être pas leurs agissements mais bien leur attitude vis-à-vis de ces agissements. C'est avec un détachement complet et profond qu'ils accomplissent les actes qui leurs sont totalement étrangers. On apprend vite à organiser une cavale ou à camoufler un meurtre. Le cynisme est sans doute le meilleur terme pour qualifier ces types de moins en moins sympathiques au fil du récit, bien que le lecteur s'y attache malgré tout, ne serait-ce que pour voir jusqu'où ils pourront aller. Et la morale...

Semblables au golden boy sanglant d'American Psycho, les quatre héros ne perdent jamais leur élégance ni leur sang-froid. Ils font des choix, résolvent leurs problèmes, en employant parfois des méthodes effrayantes, mais avec un naturel qui n'a rien du vain mot. Une fois le calme revenu dans les situations de crise auxquelles ils sont confrontés, ces personnages prennent les options les plus directes pour être soulagés de leurs ennuis. On se sent coupable de les comprendre sans nécessairement les approuver. Le malaise commence au moment où le lecteur admet les raisonnements de ces héros sombres. De même que les cruels pervers de Sade se révèlent de brillants rhéteurs, qui convertissent presque infailliblement leurs lecteurs, les raisonnements de ces quatre battants semblent logique, en situation.

Et comment ne pas frémir lorsque les quatre hommes, penchés sur un cadavre, relativisent leur meurtre (C'était un truand, on ne le regrettera pas...). Un sentiment de déjà vu ? Il s'agit précisément des arguments que le lecteur, confortablement installé dans son fauteuil, vient d'avancer en son for intérieur à la lecture des lignes précédentes !
Le miroir que tend Charles Willeford n'est pas sans tain: il a deux faces. Les requins, ce sont eux, vous, et moi ! 
Henry YAN
(16 juillet 2001)

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