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Derrière les Barreaux : Cinéma
L'île aux Trente Cercueils
Sans rire : il existe dans le folklore audiovisuel une série dont le simple souvenir, diffus mais indéniable, parvient encore à faire frémir ceux qui en furent témoins. Une troublante étrangeté, l'intrigue paroxystique et apparemment terrifiante, le charisme suranné des décors et personnages… Semblent autant de sentiments partagés par les rares spectateurs dont la mémoire ne s'est pas ternie. Et surtout, surtout, une ambiance quasi-hypnotique, étouffant chaque épisode. Non, je ne vous parle guère de Twin Peaks mais, aussi singulier que cela puisse paraître, de L'île aux Trente Cercueils, production manifestement française et diffusée il y a déjà 25 ans.
Titre : L'ïle aux Trente Cercueils

Scénario : Robert Scipion, d'après Maurice Leblanc

Réalisation : Marcel Cravenne

Sortie : 1979
 

Pour ajouter encore à l'anachronisme de la chose, sachez qu'il n'existe qu'une seule édition commercialisée de l'insolite objet que nous évoquons : coffret double VHS, ramassant les 6 épisodes initiaux en deux parties, à l'ère où n'importe quel Z de seconde Zone se voit offert les services du DVD. Au grand dam des fans, qui ne sont certes qu'une poignée – franco/germanophones, de surcroît, ce qui limite le marché - mais qui font montre d'un attachement poignant envers la série. Il faut savoir que l'interprète principale a récemment fait paraître son autobiographie de vedette, qui ne se réume pas à son rôle au sein de l'Ile aux Trente Cercueils (1): Claude Jade, alias Véronique d'Hergemont, a en effet tourné par ailleurs sous la direction de Truffaut - en compagnie de J.P. Léaud -, d'Hitchock (l'Etau) et de Mocky (Bonsoir !). Une actrice peu connue des natifs d'après 1975 certes, mais qui fit montre d'une certaine et honorable longévité cependant.

Par-delà la célébrité de son interprète principale, l'I.T.C. ne se targue pas, néanmoins, d'un anonymat filial et les plus cultivés d'entre vous ne manqueront pas de rendre à Maurice Leblanc ce qui lui est dû. Le créateur de l'Arsène est en effet l'auteur du roman ayant servi de source à l'adaptation télévisuelle. Les avis sont assez partagés concernant la fidélité du scénario vis-à-vis de l'œuvre, ce que l'on peut comprendre au vu des besoins de mise en scène de l'époque (nous sommes en 1979, Les Rois Maudits restent LE canon d'une adaptation réussie, sans parler du jeu théâtral très "marqué" encore de mise…). La participation d'un "seigneur" alors reconnu, George Marchal, est elle aussi l'indice d'un ancrage télévisuel historique certain. Un rapide synopsis devrait raviver l'intérêt de ceux qui commencent à décrocher.

Qu'emporter si vous devez finir seul sur une île…Toujours assez malaisé de réfléchir sérieusement à la question, non ? Le fait que le meilleur moyen de choisir reste encore de ne pas le faire, ainsi que Véronique d'Hergemont le prouve sur l'île de Sarec, encore nommée…. Ile aux Trente Cercueils ! Ce massif rocailleux, breton, à peine plus large qu'une bourgade, possède certes quelques masures aménagées mais c'est très rapidement seule que V.d'H. doit faire face à une prophétie morbide, une population décimée et le fantôme d'un oppresseur qu'elle n'a que trop connu. Mais que diantre est-elle aller f….. là-bas ? Explication.

Infirmière discrète et dévouée auprès des blessés rapatriés du front (nous sommes en 1917), Véronique a perdu son père et son fils dans un naufrage tragique, peu d'années auparavant, après la fuite d'un mari tyrannique et désargenté. Elle panse les plaies des autres à défaut des siennes. Banal, dans le genre dramatique. Ce qui l'est moins, c'est d'apercevoir ses propres initiales sur un menhir au sein d'un film, lors d'une projection nocturne au cinéma du village. Et pas au silex : manifestement peintes avec soin, d'une couleur blanche nettement distincte d'avec l'arrière-plan de la scène considérée (qui s'avère par ailleurs sans autre intérêt). Coïncidence ? Difficile à croire pour l'intéressée, puisque ces traces sont l'exacte reproduction d'une signature de jeune fille qui n'est plus sienne depuis des années et dont les seuls connaisseurs sont à présent morts… Véronique s'enquiert du lieu de tournage et se rend sur place, innocente victime filant droit dans la gueule du loup.

Le collectionneur d'OFNI (Objets Filmés Non encore Identifiés) qui, alléché par les lignes précédentes, projette déjà de jeter un œil sur la chose, s'abstiendra avec prévoyance de parcourir les trois paragraphes suivants.

Fantastique, noir ou mélodrame ? Les trois genres se rencontrent au long de l'intrigue et c'est une réelle fascination qui s'empare du spectateur curieux de cet insolite réalisation, qui sème une confusion que seuls les meilleurs, aujourd'hui, osent encore proposer, avec plus ou moins de bonheur. Guère étonnant que les spectateurs de l'époque aient pu retenir leur souffle ou frissonner sous les draps bien après l'épisode, tant certains événements et la trame générale puisent dans un folklore populaire jalonné de sorcières et de magie noire. Tout y est, depuis l'indéchiffrable prophétie jusqu'aux atrocités commises au nom du druidisme, en passant par le manchot patibulaire et la demeure isolée. L'inconnu au sein duquel s'aventure Véronique et l'irruption inattendue de celui-ci sont des ingrédients non négligeables de l'atmosphère fantastique qui émane des premiers temps.

La référence au noir vaut pour l'arrivée progressive de l'enquête au-devant de la scène, la révélation par étape d'une vérité toujours plus rationnelle mais pas moins implacable et l'irruption d'une conspiration indécelable dans les premiers temps. N'allez pas vous attendre à du Ellroy ni réclamer la nervosité d'un thriller moderne ! Mais il vous sera loisible de noter la distillation parcimonieuse des informations, qui fonctionne exactement comme très certainement prévu : maintenir l'intérêt du spectateur jusqu'au bout. Pari qui, et nous y reviendrons, n'était pas d'emblée promis à succès, au vu du jeu des acteurs et du caractère pesant de la réalisation. C'est également sur ce point, sans parler nécessairement de progrès (2), que l'on en vient à réfléchir sur les évolutions parallèles des demandes du spectateur et de l'offre télévisuelle.

Quant au mélodrame, force est de constater qu'il affadit maladroitement – qui a dit inévitablement ? – la teneur de l'ensemble ; car si l'idée de la survie d'un ennemi intime, ou plus simplement la survivance inopinée d'un passé lointain, peuvent être exploitées pour donner naissance à des œuvres telles que Le Retour de Martin Guerre, La Maison Assassinée ou La Jeune Fille et la Mort, le sort n'a pas été pareillement généreux avec l'I.T.C. Sans doute plutôt une certaine volonté de faire naître une sympathie grasse pour les tourments affectifs de l'héroïne a-t-elle présidé aux choix de la production. Encore une fois, le roman de Leblanc n'est pour rien dans ce relâchement à l'intention des chaumières et celui-ci serait compréhensible si l'ensemble de la série s'avérait sans relief ; mais tel n'est pas le cas, ce qui explique à la fois sa présence dans cette rubrique de notre site et nos regrets quant au traitement de la dimension dramatique.

Ce qui peut réfréner l'enthousiasme. Ce que nous présenterons sous cet auspice peu amène n'est jamais que le reflet très subjectif de nos propres méconnaissances. Admettons donc d'emblée que ceci pourrait bien constituer la vraie richesse de la série. L'œil exercé notera premièrement la tenace habitude, de la part du réalisateur, de filmer en temps réel ; entendez par là, utiliser autant de pellicule – donc de temps de diffusion – qu'il est nécessaire pour filmer une action depuis le début de son exécution jusqu'à son terme. Ce qui vaut aussi bien pour la montée d'une échelle de 6 mètres, une course le long d'un chemin, la lecture d'une lettre, que pour la disparition au lointain d'une embarcation uniquement munie de rames… Et nous exagérons à peine. Pas mal de lenteurs sur certains plans, donc. Hors, la technique et le propos n'étant pas ceux d'un aficionado du "Dogme", on se surprend parfois à bâiller (3). Pas longtemps, restez là ! Mais tout de même.

Deuzio, ces laps de temps éthérés permettent à chacun des acteurs de faire montre d'un talent expressif… Remarquable, immanquablement. Ce qui est chez eux du ressort de l'expressivité devient une véritable marque de fabrique : l'ampleur de la mimique, l'amplification de l'émotion, l'outrance du détail. Assortie de monologues et dialogues souvent peu réalistes, cette exagération du moindre sentiment finit par porter ses fruits : proprement fasciné par l'élocution du Sinistre de l'histoire, l'on en vient à attendre avec délectation ses tirades et leur accompagnement, d'une truculence bien involontaire. Tout cynisme mis à part, nous tenons là une pièce maîtresse en guise de réservoir à répliques (innocemment) cultes. Qui plus est, au-delà des quelques trente premières minutes, une question se pose : sommes-nous face à un mauvais film, ou assistons-nous à la mise en place d'un style en soi, style qui participe à l'ambiance déroutante de l'ensemble ? Bien aise qui saurait répondre sans se placer soit du côté des détracteurs méprisants, soit parmi les éclectiques enclins à l'indulgence. Et si la projection de la première partie ne vous engage pas à voir la suite, ce n'est jamais que trois heures passées en échange d'un petit bout de patrimoine télévisuel...

Notes :
(1)
Convenons de l'abréviation "l'ITC" pour la suite.
(2) Si tant est que cette notion puisse avoir un sens sur lequel s'accorder dans la domaine de la cinématographie, de la théorie esthétique plus globalement.
(3) Ou à rire.

Uncle Chop
(16 mai 2004)

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