Pour ajouter encore à l'anachronisme
de la chose, sachez qu'il n'existe qu'une seule édition commercialisée
de l'insolite objet que nous évoquons : coffret double
VHS, ramassant les 6 épisodes initiaux en deux parties,
à l'ère où n'importe quel Z de seconde
Zone se voit offert les services du DVD. Au grand dam des fans,
qui ne sont certes qu'une poignée – franco/germanophones,
de surcroît, ce qui limite le marché - mais qui
font montre d'un attachement poignant envers la série.
Il faut savoir que l'interprète principale a récemment
fait paraître son autobiographie de vedette, qui ne se
réume pas à son rôle au sein de l'Ile
aux Trente Cercueils (1):
Claude Jade, alias Véronique d'Hergemont, a en effet
tourné par ailleurs sous la direction de Truffaut - en
compagnie de J.P. Léaud -, d'Hitchock (l'Etau)
et de Mocky (Bonsoir !). Une actrice peu connue
des natifs d'après 1975 certes, mais qui fit montre d'une
certaine et honorable longévité cependant.
Par-delà la célébrité de son interprète
principale, l'I.T.C. ne se targue pas, néanmoins,
d'un anonymat filial et les plus cultivés d'entre vous
ne manqueront pas de rendre à Maurice Leblanc ce qui
lui est dû. Le créateur de l'Arsène est
en effet l'auteur du roman ayant servi de source à l'adaptation
télévisuelle. Les avis sont assez partagés
concernant la fidélité du scénario vis-à-vis
de l'œuvre, ce que l'on peut comprendre au vu des besoins
de mise en scène de l'époque (nous sommes en
1979, Les Rois Maudits restent LE canon d'une
adaptation réussie, sans parler du jeu théâtral très
"marqué" encore de mise…). La participation
d'un "seigneur" alors reconnu, George Marchal, est
elle aussi l'indice d'un ancrage télévisuel historique
certain. Un rapide synopsis devrait raviver l'intérêt
de ceux qui commencent à décrocher.
Qu'emporter si vous devez finir seul
sur une île…Toujours
assez malaisé de réfléchir sérieusement
à la question, non ? Le fait que le meilleur moyen de
choisir reste encore de ne pas le faire, ainsi que Véronique
d'Hergemont le prouve sur l'île de Sarec, encore nommée….
Ile aux Trente Cercueils ! Ce massif rocailleux, breton, à
peine plus large qu'une bourgade, possède certes quelques
masures aménagées mais c'est très rapidement
seule que V.d'H. doit faire face à une prophétie
morbide, une population décimée et le fantôme
d'un oppresseur qu'elle n'a que trop connu. Mais que diantre
est-elle aller f….. là-bas ? Explication.
Infirmière discrète et dévouée
auprès des blessés rapatriés du front (nous
sommes en 1917), Véronique a perdu son père et
son fils dans un naufrage tragique, peu d'années auparavant,
après la fuite d'un mari tyrannique et désargenté.
Elle panse les plaies des autres à défaut des
siennes. Banal, dans le genre dramatique. Ce qui l'est moins,
c'est d'apercevoir ses propres initiales sur un menhir au sein
d'un film, lors d'une projection nocturne au cinéma du
village. Et pas au silex : manifestement peintes avec soin,
d'une couleur blanche nettement distincte d'avec l'arrière-plan
de la scène considérée (qui s'avère
par ailleurs sans autre intérêt). Coïncidence
? Difficile à croire pour l'intéressée,
puisque ces traces sont l'exacte reproduction d'une signature
de jeune fille qui n'est plus sienne depuis des années et
dont les seuls connaisseurs sont à présent
morts… Véronique s'enquiert du lieu de tournage
et se rend sur place, innocente victime filant droit dans la
gueule du loup.
Le collectionneur d'OFNI (Objets Filmés Non encore Identifiés)
qui, alléché par les lignes précédentes,
projette déjà de jeter un œil sur la chose,
s'abstiendra avec prévoyance de parcourir les trois
paragraphes suivants.
Fantastique, noir ou mélodrame
? Les
trois genres se rencontrent au long de l'intrigue et c'est
une réelle fascination qui s'empare du spectateur curieux
de cet insolite réalisation, qui sème une confusion
que seuls les meilleurs, aujourd'hui, osent encore proposer,
avec plus ou moins de bonheur. Guère étonnant
que les spectateurs de l'époque aient pu retenir leur
souffle ou frissonner sous les draps bien après l'épisode,
tant certains événements et la trame générale
puisent dans un folklore populaire jalonné de sorcières
et de magie noire. Tout y est, depuis l'indéchiffrable
prophétie jusqu'aux atrocités commises au nom
du druidisme, en passant par le manchot patibulaire et la demeure
isolée. L'inconnu au sein duquel s'aventure Véronique
et l'irruption inattendue de celui-ci sont des ingrédients
non négligeables de l'atmosphère fantastique qui
émane des premiers temps.
La référence au noir vaut pour l'arrivée
progressive de l'enquête au-devant de la scène,
la révélation par étape d'une vérité
toujours plus rationnelle mais pas moins implacable et l'irruption
d'une conspiration indécelable dans les premiers temps.
N'allez pas vous attendre à du Ellroy ni réclamer
la nervosité d'un thriller moderne ! Mais il vous sera
loisible de noter la distillation parcimonieuse des informations,
qui fonctionne exactement comme très certainement prévu
: maintenir l'intérêt du spectateur jusqu'au bout.
Pari qui, et nous y reviendrons, n'était pas d'emblée
promis à succès, au vu du jeu des acteurs et du
caractère pesant de la réalisation. C'est également
sur ce point, sans parler nécessairement de progrès (2),
que l'on en vient à réfléchir sur les évolutions parallèles
des demandes du spectateur et de l'offre télévisuelle.
Quant au mélodrame, force est de constater qu'il affadit
maladroitement – qui a dit inévitablement ? –
la teneur de l'ensemble ; car si l'idée de la survie
d'un ennemi intime, ou plus simplement la survivance inopinée
d'un passé lointain, peuvent être exploitées
pour donner naissance à des œuvres telles que Le
Retour de Martin Guerre, La Maison Assassinée
ou La Jeune Fille et la Mort, le sort n'a
pas été pareillement généreux avec
l'I.T.C. Sans doute plutôt une certaine volonté de faire
naître une sympathie grasse pour les tourments affectifs
de l'héroïne a-t-elle présidé aux
choix de la production. Encore une fois, le roman de Leblanc
n'est pour rien dans ce relâchement à l'intention
des chaumières et celui-ci serait compréhensible
si l'ensemble de la série s'avérait sans relief
; mais tel n'est pas le cas, ce qui explique à la fois
sa présence dans cette rubrique de notre site et nos
regrets quant au traitement de la dimension dramatique.
Ce qui peut réfréner
l'enthousiasme. Ce que nous présenterons sous cet auspice peu amène
n'est jamais que le reflet très subjectif de nos propres
méconnaissances. Admettons donc d'emblée que
ceci pourrait bien constituer la vraie richesse de la série.
L'œil exercé notera premièrement la tenace
habitude, de la part du réalisateur, de filmer en
temps réel ; entendez par là, utiliser autant
de pellicule
– donc de temps de diffusion – qu'il est nécessaire
pour filmer une action depuis le début de son exécution
jusqu'à son terme. Ce qui vaut aussi bien pour la
montée
d'une échelle de 6 mètres, une course le long
d'un chemin, la lecture d'une lettre, que pour la disparition
au lointain d'une embarcation uniquement munie de rames…
Et nous exagérons à peine. Pas mal de lenteurs
sur certains plans, donc. Hors, la technique et le propos
n'étant
pas ceux d'un aficionado du "Dogme", on se surprend
parfois à bâiller (3).
Pas longtemps, restez là ! Mais tout de même.
Deuzio, ces laps de temps éthérés permettent
à chacun des acteurs de faire montre d'un talent expressif…
Remarquable, immanquablement. Ce qui est chez eux du ressort
de l'expressivité devient une véritable marque
de fabrique : l'ampleur de la mimique, l'amplification de l'émotion,
l'outrance du détail. Assortie de monologues et dialogues
souvent peu réalistes, cette exagération du moindre
sentiment finit par porter ses fruits : proprement fasciné
par l'élocution du Sinistre de l'histoire, l'on en vient
à attendre avec délectation ses tirades et leur
accompagnement, d'une truculence bien involontaire. Tout cynisme
mis à part, nous tenons là une pièce maîtresse
en guise de réservoir à répliques (innocemment)
cultes. Qui plus est, au-delà des quelques trente premières
minutes, une question se pose : sommes-nous face à un
mauvais film, ou assistons-nous à la mise en place d'un
style en soi, style qui participe à l'ambiance déroutante
de l'ensemble ? Bien aise qui saurait répondre sans se
placer soit du côté des détracteurs méprisants,
soit parmi les éclectiques enclins à l'indulgence.
Et si la projection de la première partie ne vous engage
pas à voir la suite, ce n'est jamais que trois heures
passées en échange d'un petit bout de patrimoine
télévisuel...
Notes :
(1) Convenons de l'abréviation
"l'ITC" pour la suite.
(2) Si tant est que cette notion puisse avoir
un sens sur lequel s'accorder dans la domaine de la cinématographie,
de la théorie esthétique plus globalement.
(3) Ou à rire.