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Hors de l'Ombre : Littérature
Le Boucher des Hurlus
Quatre mômes dans le Paris du tout-juste-après-guerre, cherchent un général héros des champs de bataille. Mais pas pour lui remettre une médaille.
Titre : Le Boucher des Hurlus

Auteur : Jean Meckert (alias Jean Amila)

Editeur : Gallimard

Sortie : 1982
Tous Droits Réservés
La vie n’est pas tendre pour Michou, petit bonhomme intelligent, doué et sensible qui vit avec sa maman dans un petit appartement parisien, en cette année 1918. Son papa est mort à la guerre, il n’en reste plus qu’une photo, et la maman en bave pour joindre les deux bouts du foyer, ceux du gosse et ceux de sa propre vie. En effet, ce n’est pas drôle, d’être paria dans son propre quartier. De se faire régulièrement agresser par la harpie du rez-de-chaussée, dont le mari est îlotier, bien planqué durant ces quatre années. Pas drôle d’entendre murmurer derrière son dos chaque fois qu’on sort, sentir le regard peu amène des mégères du secteur. Et tout ça pourquoi ? Parce qu’il y a façon et façon de mourir à la guerre. La manière héroïque, sabre au clair et poitrail en avant, un drapeau dans une main et le chassepot dans l’autre. Et celle des lâches, comme ils disent, en refusant de retourner à l’abattoir. Et là, c’est dos au poteau, les deux mains attachées dans le dos et douze balle dans la peau.

Un beau soir, c’est la goutte d’eau, la harpie du rez-de-chaussée agresse la maman une fois de trop, et c’est l’engrenage : la maman réplique, et la harpie appelle le mari, qui appelle les flics, qui placent la maman dans un asile et le gosse à l’orphelinat, où on lui offrira une nouvelle coiffure et plus d’enfance.

Qu’est-ce qu’il vous reste quand vous n’avez plus rien ? Pas grand-chose. Même plus la photo d’un papa parti trop tôt, et une maman perdue dans les limbes. Sauf quelques souvenirs, ceux de la maman qui répétait que si le papa était mort, c’était pas la faute des Boches, mais bien celle d’un seul et unique salaud, le Général Des Gringues. Celui-là même qu’en ces temps d’armistice et de grippe espagnole, on adule et décore. Quand on n’a que sa cervelle et trois copains va-de-la-gueule, on est prêt à tout pour tenter l’expédition punitive. Et quand les Parisiens commencent à tomber comme des mouches de la méchante grippe, on se déplace de plus en plus facilement. Faut qu’il paye, le Boucher des Hurlus.

A partir d’éléments autobiographiques, armé de son style et de sa hargne, Jean Amila compose un polar déroutant, qui nous renvoie à nos démangeaisons crâniennes pour ce qui est de l’enfermer dans un genre ou un autre. S’agit-il d’un polar ? Après tout il s’agit de vendetta, mais outre l’absence de truands, à part chez les flics, les curés et les patrons d’orphelinats, sans oublier les militaires et même les politiciens, le récit se déroule loin de nos bas-fonds habituels. Et selon une structure plus proche de ce qu’on nommera plus tard le road-movie que de la course-poursuite. Sans parler de nos héros.

Des héros de cet âge, généralement, ça tourne vite au téléfilm de télévision publique, avec casting enfantin à base de rejetons d’acteurs célèbres et option de rediffusion perpétuelle sur le satellite. Où au Marcel Pagnol tendre émouvant. Pourquoi pas des retrouvailles humides avec la maman au dernier chapitre, ou la rencontre avec un nouveau Monsieur Vitalis ? Ce serait sans compter la vision garantie sans sucre de Jean Amila, pour qui les salauds, ça existe. Et un peu partout, encore. Et face aux salauds, les gosses apprennent vite les règles du métier, les ficelles de la survie en milieu patriotique. Les mômes apprennent à dire « oui monsieur le curé », « merci madame la douairière », mais aussi à rouler les boulangères nigaudes et les pions d’orphelinat, jusqu’à se faire nourrir par une bordée de putes au grand cœur et offrir une visite guidée des champs de bataille par quelque officier corniaud. L’enfance n’est pas innocente. Comment l’être à ce moment ?

Le projet vengeur qui naît dans les petites têtes jaunes n’est rien d’autre que rodomontades de cour de récré, mais dans une époque où tout devient possible, avec des exécuteurs dont l’âge permet presque tout, moralement et intellectuellement. Jugé et condamné, le Boucher doit payer.

A l’aide d’une invention stylistique de tous les instants, d’un mélange vif et concis de drôlerie et de méchanceté pure, Amila recrée à la fois la langue de l’époque et le raisonnement enfantin, le vrai, pas celui des publicités de tous temps. Des enfants, ça joue à la guerre, ça joue à la mort, ça se bat et ça se jure haine éternelle à chaque récréation. La tendresse et l’amour, c’est pour maman, et maman est aux abonnés absents. Ces coulisses de la guerre sonnent, elles sonnent vrai et cru, elles sentent, elles empestent, la teinture d’iode et la maladie qui décime les rues. Les gosses comprennent une partie des choses, mais peut-être la plus importante, tant les adultes eux-mêmes semblent désemparés, prêts à appeler leur propre maman.

Le parcours des quatre enfants rappelle les meilleurs passages de Céline, entre scènes de rue et arrières-boutiques, restaurants bondés et trains surchargés. Amila braque huit petits projecteurs sur les hommes et les femmes de l’apocalypse, d’un temps où l’on est déchiré entre l’angoisse de l’absence du mari, la mort du frère, la perte de l’enfant et la certitude que la toux du voisin n’a plus rien d’un rhume. Avec les discours lénifiants des pouvoirs en place, gloire aux héros et honneurs aux martyrs.
Vue par quatre gosses, la guerre n’a rien de séduisant. Inébranlables, durcis et rendus presque insensibles, ils contemplent le monde des adultes réduit en miettes, et les apparences du pouvoir et de l’organisation sociale ramenées à l’état de vieux costumes de cocottes, élimés et bouffés aux mites. Il faut lire Amila avec Barbusse et Dorgelès, entre autres, dépoussiérer les monuments aux morts et peut-être même en construire d’autres, ceux des oubliés.

Henry YAN
(17 mars 2004)

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