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Enquêtes : Comme un Air de Famille
Quand la Ville dort (1951) et Heat (1995)
Entre le roman de W. R. Burnett et le film de Michael Mann apparaissent de nombreux points de convergence, qui vont au-delà d'une similitude de noms et d'actions de certains personnages. Entre l'hommage probable et la reprise de nombreux thèmes classiques du genre policier, Mann renouvelle encore le domaine policier et met en lumière la complexité de son évolution.
Tous Droits Réservés

Auteur : William Riley Burnett
Traducteur : J.G. Marquet

 

Réalisation : Michael Mann
Scénario : Michael Mann

Le point commun qui me fait choisir de rapprocher ces deux oeuvres majeures du roman et du cinéma policiers peut paraître mince. Il s'agit d'un jeu de pseudonymes adoptés par deux hommes de main, chacun dans une des oeuvres.

Dans le roman de Burnett, le personnage de Dix Handley, immortalisé dans le film de John Huston (1950) par Sterling Hayden, cache son véritable nom, Jamieson, par fierté. Ce descendant d'une famille de fermiers sudistes ne supporte que mal son état criminel.
« Il était un Jamieson, après tout ! C'était son arrière-grand-père qui avait introduit aux Etats-Unis les premiers pur-sang irlandais. Pendant la guerre de Sécession, ses deux grands-pères avaient combattu dans les rangs des Confédérés, et même, l'un d'eux faisait partie du corps des francs-tireurs de Morgan. Ce n'étaient peut-être que des gens simples, des gens comme tout le monde. Pas des gens à grands domaines, bien sûr. Mais des gens tout ce qu'il y avait d'honorable, quand même, le vrai sel de la terre ! »
(Quand la Ville dort, éditions Série Noire, traduction de J-G Marquet, p.26).

Fier de son passé, il cache son ascendance par honte de ce qu'il est devenu. Le roman le verra engagé par l'équipe du docteur Riemenschneider en qualité de spécialiste des armes à feu, pour assurer la sécurité du cambriolage mis en place par le docteur. L'affaire tourne mal, et Dix Handley/William Tuttle Jamieson (son nom n'apparaît qu'à la fin du texte, p.306) revient mourir dans le Sud, dans son village natal.

Plus de quarante-cinq ans plus tard, une autre équipe de braqueurs recrute un spécialiste des armes à feu, afin de participer à l'attaque d'un fourgon blindé. Il s'agit de l'horrible Waingro (Kevin Gage), engagé par l'équipe de Neil McCauley (Robert De Niro). Celui qui s'avérera un tueur psychopathe, sans faire échouer le hold-up, le fait cependant tourner au bain de sang, par manque de sang-froid. Il trahira ensuite ses anciens associés en contribuant à l'échec d'un autre hold-up, menant à la mort une partie du gang de MacCauley. Ce dernier veut alors retrouver le traître. Un ami lui donne le nom de l'hôtel dans lequel il s'est réfugié. Waingro, qui se présente comme « cow-boy, looking for action » (chapitre 20 de l'édition DVD), a pris pour pseudonyme Jamieson.

La conclusion qui s'impose n'est pas nécessairement qu'il s'agit d'un clin d'oeil de la part de Michael Mann aux lecteurs du chef d'oeuvre de Burnett. Les Jamieson sont sans doute nombreux, et Waingro n'attire pas autant la sympathie que Dix. La similitude de leur fonction dans chacune des deux oeuvres est plus troublante. En effet, les deux « hommes d'armes », s'ils ne sont pas les responsables du dénouement de chacune des intrigues, jouent toutefois un rôle important dans l'action, et leur responsabilité est importante au cours des braquages. Waingro panique, Dix ne parvient pas à maîtriser le garde avec suffisamment d'efficacité, et un enchaînement de circonstances se déclenche.

Ces hommes de main ne sont pas les seuls points communs entre les deux oeuvres. Le professionnalisme de Neil McCauley n'est pas sans rappeler celui du docteur Riemenschneider. Les deux hommes négocient l'exécution de cambriolages, hold-ups et braquages de banque avec calme, et en spécialistes : Riemenschneider « vend » son idée à Alonzo Emmerich (Chapitre VI, p.47 et suivantes), tout comme Kelso (Tom Noonan) vend la sienne à MacCauley (Chapitre 11). Le destin des deux hommes se rapproche également.

Alors qu'ils sont presque tirés d'affaire, ils perdent le temps qui les aurait sauvés : Riemenschneider traîne dans un café jusqu'à être repéré de justesse par des patrouilleurs (chapitre XXXV, p.260 puis 273 et suivantes : l'arrestation du docteur), - ce qui donnera lieu à une magnifique séquence dans le film de John Huston), tandis que McCauley, sur la route qui l'emmène à l'aéroport en compagnie de la femme qu'il aime, fait un détour fatal pour aller se venger de Waingro (chapitre 47).

Les méthodes de Vincent Hanna (Al Pacino), lors de ses interrogatoires (chapitres 10 et 24) rappellent également celles de Monk Dietrich, lorsqu'il presse Cobby de répondre (chapitre XXXII, p.244 et suivantes). Le personnage du policier, cependant, se révèle moins intègre que Hanna, prêt à des arrangements auxquels Hanna se refuse lors de la rencontre avec le frère d'un de ses indicateurs (chapitre 14). La redoutable efficacité de Dietrich semble, en revanche, à rapprocher de celle de Hanna.

La place des femmes n'est pas sans importance dans chacune des deux oeuvres : elles représentent pour certains personnages, la rédemption par l'amour, thème fréquent dans la littérature policière américaine. Dix finit par prendre la fuite avec celle qu'il a longtemps dédaignée, Doll, et veillera à ce que la jeune femme soit aidée par les membres de sa famille (p.303). McCauley s'enfuit presque en compagnie d'Eady (Amy Brenneman), et Chris Shiherlis (Val Kilmer), lieutenant de McCauley, avoue n'être guidé que par l'amour qu'il porte à sa femme Charlene (Ashley Judd), en dépit de leurs relations orageuses (« For me, the sun rises and sets with her » soit « pour moi, le soleil se lève et se couche avec elle », chapitre 12). Cet amour lui sera presque fatal. Les cinéastes ont d'ailleurs offert de grands rôles, riches en émotion, à des actrices inoubliables telles que Diane Venora, Amy Brenneman, Ashley Judd, ou encore Marylin Monroe.

Au delà de cette comparaison de détails, les deux oeuvres comportent d'autres points de ressemblance : thématiques, rythmiques, voire structurels. Il semble vain, en revanche, et stérile, de vouloir faire de Heat un remake plus ou moins avoué de Quand la Ville dort. Si Michael Mann s'est inspiré de l'oeuvre, - et il est plus que probable que cela soit le cas, car on ne peut imaginer qu'un auteur de sa stature ignore au moins le film de John Huston, qui adapte le roman presque à la lettre -, ce n'est pas pour multiplier les clins d'oeil aux aficionados, voire pour dresser un constat d'impuissance devant l'impossibilité à renouveler le genre. Bien au contraire, la leçon de Heat, à la lumière des liens que le film semble entretenir avec le roman de Burnett, ainsi qu'avec de nombreuses autres oeuvres, est celle du renouveau permanent du genre, malgré des constantes que l'on pourrait croire intemporelles.

Le genre policier, on le sait, est annoncé moribond et ressuscité avec régularité. Les thèmes brassés par les oeuvres policières se ressemblent et n'évoluent guère. La parenté, plus ou moins avouée, plus ou moins consciente peut-être, qui semble lier Quand la Ville dort et Heat, rapproche, une fois encore, le genre policier à la fois de l'opéra, de la tragédie et du blues : des ces trois arts, fort éloignés entre eux, on dit souvent qu'ils sont « toujours semblables, et toujours différents ».             
Raphaël VILLATTE
(05 février 2001)

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