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D'Oeuvre en Oeuvre : Littérature
Hannibal
Le troisième volet des aventures du psychiatre cannibale ! Très attendu, l’œuvre a de quoi en dérouter plus d’un. Un roman de tueur en série à la croisée de plusieurs genres, voire de plusieurs arts.
Titre : Hannibal

Auteur : Thomas Harris

Editeur : Albin Michel

Sortie : 2000
Tous Droits Réservés
Environ dix ans, c'est le temps qu'il aura fallu attendre au lecteur (et au spectateur) pour découvrir ce qui suivait la fuite d'Hannibal Lecter. Après la réussite artistique indéniable des deux premiers opus de la série, Thomas Harris était attendu au tournant dans de nombreux domaines, à commencer sur le terrain de l'intrigue elle-même.
Que se passe-t-il dans ce numéro trois ?

Contrairement aux deux premiers épisodes, il ne s'agit pas de suivre l'enquête d'un valeureux agent du FBI, aidé ou gêné par les agissements du docteur. Le roman fait la part belle aux pérégrinations de ce dernier, jusqu'à en faire, sinon le personnage principal, l'un d'entre eux.
Clarice Starling est présente également, en agent déçu et gagné progressivement par l'amertume et le découragement. Cassée par ses trop nombreux ennemis au sein de l'administration du FBI, la prometteuse tombeuse de Jame Gumb (cf. Le Silence des Agneaux) n'est qu'un porte-flingue à l'entame de Hannibal, et aspire peu à peu à changer de vie. L'occasion lui en est donnée grâce au retour du docteur Lecter, repéré en Italie par un policier en mal de gloire ou d'argent.

La traque commence, avec des poursuivants aussi variés que leurs motivations: une richissime, puissante et perverse victime du docteur, un dirigeant du FBI cherchant à se faire une place dans la politique, un policier italien cupide et déshonoré, Starling elle-même, bien éloignée de sa chasse au couturier sanglant, ainsi que des personnages secondaires dont les intérêts s'avèrent presque toujours pour le moins ambigus. Avec une telle meute à ses trousses, Hannibal Lecter perd peu à peu de son aura maléfique.

Bien que son personnage soit fréquemment en équilibre entre le réel et le satanique (ses yeux brillent d'une lueur rouge, et les gitans le tiennent pour le diable en personne), Lecter gagne une sympathie inattendue auprès du lecteur. C'était pourtant joué d'avance: dès le précédent opus, on ne pouvait qu'être séduit par l'immense culture et la brillante intelligence du monstre. Dans ce nouveau roman, il est flamboyant. D'abord conservateur de bibliothèque à Florence, il déjoue les plans d'ennemis aussi sordides que bestiaux, avant de trouver revanche au cours d'un épisode montécristolien.
Starling, désavouée par sa hiérarchie, rejetée et exclue de l'administration à laquelle elle était dévouée, attend et apprend. Elle ne peut qu'attendre la rencontre avec le monstre, sans pour autant l'espérer, et apprendre, grâce à ce monstre, à regarder ses valeurs d'un oeil neuf et impitoyable. Le roman d'aventure de l'un coïncide avec le roman d'apprentissage de l'autre, pour finir comme l'un des plus intenses romans d'amour.

L'oeuvre est impressionnante. La rencontre des parcours est passionnante, et surprenante, ce qui était moins attendu. En s'éloignant résolument de nombreux codes du policier (pas d'enquête à proprement parler), mais en piochant d'autres éléments (le thriller, par exemple, en ce qu'il ne s'agit que d'une traque à multiples poursuivants), Harris renouvelle son univers. Ce renouvellement commence d'ailleurs par la peinture sombre des personnages et des lieux familiers de l'épisode précédent: tels des fantômes hantant l'asile en ruine de Baltimore, d'anciens détenus et d'anciens membres du personnel croisent la route de Starling. L'occasion est belle de dépeindre des personnages justes et inquiétants, animés par de multiples buts. Le sympathique Barney est devenu un receleur d'objets ayant appartenu au docteur Lecter, et l'ancienne fiancée du docteur Chilton est une quasi-folle elle-même. Que reste-t-il du monde du Silence des Agneaux ? Rien. Les idéaux rassurants meurent peu à peu, à l'image de Jack Crawford, témoin de sa propre évolution vers l'obsolète, qui se laisse finalement mourir. C'est un monde mesquin et sordide que dépeint Harris, et l'étincelant Lecter ne peut que plaire et séduire.

Toute l'ambiguïté du roman est mise en jeu par le biais de ce paradoxe : contraint de souhaiter le triomphe de Lecter, le lecteur est amené à s'interroger, à l'instar de Starling, sur les prétendues valeurs du monde. Cette réflexion douloureuse, qui n'est pas sans rappeler Sade, doit choquer plus d'un fondamentaliste outre-Atlantique.
Quant au fanatique du Silence des Agneaux, de Jodie Foster ou des tueurs en série en tant qu'effigie de T-Shirts, il court le risque de la déception à la lecture de ce roman. Finies les enquêtes fascinantes de précision, de minutie, de collectes d'effroyables indices.

Hannibal est le roman d'Hannibal Lecter et de Clarice Starling, et transcende à la fois roman policier, mythologie du tueur en série et jugement moral. On s'attendait à un geste de la part de l'un des artisans de la vague des tueurs en série qui a déferlé sur les écrans et dans les rayonnages depuis le Silence des Agneaux. Thomas Harris ne s'en donne même pas la peine. Son roman est bien loin de tout combat moral, générique ou idéologique. Il ne s'agit pas d'un grand roman policier ou d'un grand thriller. Il s'agit d'une des oeuvres les plus complexes et passionnantes de la littérature américaine contemporaine.  
Henry YAN
(19 mars 2001)

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