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D'Oeuvre en Oeuvre : Cinéma
Hannibal
Le psychiatre cannibale préféré des amateurs de thrillers est revenu sur les écrans français, après avoir terrifié les Etats Unis avec un succès impressionnant. Les spectateurs français se sont montrés plus tièdes dans leur accueil. Fallait-il une suite ? Y en aura-t-il une autre ?
Titre : Hannibal

Scénario : Steven Zaillian

Réalisation : Ridley Scott

Sortie : 2000
Tous Droits Réservés
Après ses exploits du Silence des Agneaux, le docteur Lecter s'était fait oublier. Disparu quelque part au fond d'un pays d'Amérique Centrale, le film de Jonathan Demme n'était guère précis à cet égard. On le retrouve à Florence, sur le point de succéder au conservateur du Palazzo Vecchio, qui renferme la bibliothèque des Médicis. Le conservateur a mystérieusement disparu... L'inspecteur de la Questura Rinaldo Pazzi enquête sur cette disparition, et interroge le mystérieux "docteur Fell". Aux Etats-Unis, Mason Verger, richissime victime survivante - mais dans quel état ! - du docteur, a mis la tête de son bourreau à prix. Barney, le sympathique infirmier de l'hôpital de Baltimore dans lequel Lecter était enfermé, s'est reconverti dans la revente d'objets ayant appartenu au docteur. Et Clarice... Nous la retrouvons dans les plus grandes difficultés professionnelles, en délicatesse avec le FBI qu'elle servait avec dévotion à la suite d'une bavure. Suspendue, tout prêt de la porte en raison de la haine que lui voue le sournois Paul Krendler, arriviste du Ministère de la Justice qu'elle a rembarré des années auparavant. Le docteur lui envoie une lettre...

Délicat. Au sens propre comme au sens figuré, à tous les degrés du terme. Il était délicat de s'attaquer à la suite du multi-oscarisé Silence des Agneaux, rappeler Sir Anthony Hopkins sous les drapeaux du cannibalisme et produire une histoire qui trouve une justification. Le problème était de taille. On devine que la production, soit la maison De Laurentiis, avait une sérieuse option sur le roman de Thomas Harris avant, bien avant que ce dernier ne l'écrive - c'est d'ailleurs Dino De Laurentiis qui avait produit le tout premier volet des aventures du docteur, Manhunter (Dragon rouge).

Le problème commence avec le temps que le romancier prend pour écrire ledit roman : plus de dix ans. Harris l'aurait écrit à contrecœur selon certains dires, bien que le résultat final soit loin de sentir l'effort. Quoi qu'il en soit, Harris a fini par livrer un roman impressionnant, qui laissa bon nombre de ses admirateurs perplexes. Sans en révéler le dénouement, nous dirons qu'il était assez osé et troublant. Il avait perturbé les lecteurs, il choquait, mais l'ensemble du roman et du cycle de Lecter était parfaitement cohérent. Pour le lecteur du roman, le dénouement du film laisse une impression amère : ils n'ont pas osé. Starling reste Starling, et Lecter reste Lecter. Aucune évolution pour les personnages : Starling revient au FBI, réconfortée, et Lecter est privé de l'humanité dont l'avait gratifié son créateur. Aucune explication ne vient éclairer le passé ni la genèse de son cannibalisme, ce qui était fait avec talent par Thomas Harris, et contribuait à conférer une dimension initiatique à son roman.

Hannibal 3 ? Comme l'avait promis Steven Zaillian, scénariste et adaptateur d'Hannibal, "Le docteur Lecter restera l'inexplicable source d'horreur qu'il était dans le premier film" (Synopsis n°12, p. 51, article de Robert Verini). Et on peut bien le dire à présent, le docteur s'en sort à la fin, et, oui, il y aura probablement une suite au regard de cette fin. Et c'est bien là que réside la déception de ceux qui ont lu et apprécié le roman. On aurait aimé, toujours sans révéler le dénouement du roman, voir respecter le caractère final de l'œuvre : après Hannibal, il n'y avait plus rien à ajouter sur la question, et c'est bien là que voulait en arriver Harris. Ridley Scott, Steven Zaillian, et probablement (surtout ?) Dino De Laurentiis ont pris une toute autre direction, qui laisse la place à une suite - qu'il serait surprenant de voir écrite par Harris -, et peut-être à une autre encore avant de voir un jour une fin. Entendons-nous bien : ce n'est pas strictement le caractère sériel que la production fait prendre aux aventures de Lecter qui dérange, mais plutôt le choix de refuser la fascinante conclusion du romancier. Ç'aurait fait une belle fin plutôt qu'une promesse de suite en demi-teinte.

En effet, le changement de fin transforme tout le reste des enjeux du film. Toute la trame du roman, respectée avec minutie, à quelques personnages près, tendait vers ce finale. Changez le finale, et le film devient bancal. Contrairement au volets précédents, il n'y a pas d'enquête pour dynamiser la structure narrative et faire apparaître le docteur Lecter à la lisière de cet univers froid, le rendant plus effrayant encore grâce à ce subtil jeu d'apparitions attendues et redoutées. Dans Hannibal, nous assistons à un remarquable film de traque, celle qui met aux prises Lecter avec ses poursuivants, tous moins bien intentionnés les uns que les autres. Même l'attachant Pazzi se pervertit pour toucher l'argent de la prime.
Tous pourris, au point de rendre Lecter sympathique ?  Presque. Fascinant, sans aucun doute. Cultivé, raffiné, subtil et flegmatique, le monstre dégage un charme indéniable, grâce à son interprète, un Anthony Hopkins dont on sent à chaque seconde le plaisir de jouer. Il est au centre du film, reléguant Starling au rang de cavalerie tout juste bonne à arriver toujours à temps, bien que l'interprétation de Julianne Moore égale pour le moins celle de Jodie Foster. Mûrie mais toujours aussi instable, la super-agent du FBI ne peut que suivre les traces du docteur.

Et c'est bien là tout ce que propose la trame du film : une chasse au cannibale, sans enjeu plus profond que de nous montrer qu'à soixante ans passés, il a toujours aussi faim. Les plus pourris payent (une scène fameuse, notamment, dans tous les sens du terme), Lecter s'enfuit, et Starling réintègre le FBI. A suivre, donc. On peut s'interroger, non sur l'orientation d'une suite, mais sur les moyens qui seront mis en œuvre pour la produire (Harris probablement absent, il faudra sans doute recourir à un scénario original). Mais il s'agira d'une autre histoire.
Délicate tâche, sans doute, comme le fut celle de Ridley Scott et de son équipe. Délicat résultat également, car une fois mis de côté cette controverse de la fin - signalons en guise de conclusion sur ce point que cette fin fut écrite non pas en accord, mais en collaboration avec Harris -, il reste un bel objet.

Un film somptueux. On prend un plaisir raffiné à suivre le docteur dans les palais florentins, à écouter les intonations sophistiquées d'Anthony Hopkins et l'émotion de Julianne Moore, à se perdre dans les somptueux paysages ou les décors fouillés de la demeure de Mason Verger ou de l'appartement de Barney. On se sent bien, on guette les nombreux morceaux de bravoure ; Lecter tenant conférence devant un studiolo d'érudits italiens, Lecter écoutant un opéra en plein air à Florence, Lecter se débarrassant avec classe des plus vulgaires de ses poursuivants, Lecter et Starling conversant par téléphone au milieu d'une foule, Lecter proposant à un enfant de partager son repas...
Le lecterophile sera comblé, repu de répliques saignantes et de plaisanteries subtiles. Le starlingophile aussi, d'ailleurs, tant Julianne Moore rend touchante cette trentenaire en désarroi professionnel et intérieur. Et tout le monde restera longtemps sous le charme des images splendides de Tak Fujimoto, des ambiances variées d'un Ridley Scott inspiré, et surtout de la magnifique bande originale composée par Hans Zimmer, qui trouve ici l'occasion d'explorer de nouveaux territoires musicaux.

L'ensemble est tout simplement somptueux, à l'image du superbe générique de début, qui mêle des images qui ressemblent à des images de surveillance, symbolisant la capacité de Lecter à se fondre dans la foule ainsi que sa capacité à surgir partout, jusque dans un envol de pigeons, sur fond de variations Goldberg - dans la version interprétée par Glenn Gould, s'il vous plaît. Un moment merveilleux, qui rappelle en la matière les œuvres de Saul Bass.

Tout le film balance sans cesse entre cette grâce visuelle, musicale et interprétative, et la frustration générée par le scénario, qui rend ces tableaux de toute beauté presque vides de sens. La machine tourne remarquablement bien, mais elle manque d'une matière audacieuse et consistante. Il subsiste un éblouissement formel, et une nouvelle lecture du mythe, d'une grande maîtrise. Un vrai bon moment de cinéma, ce qui le rend d'autant plus frustrant.     
Henry YAN
(30 avril 2001)

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