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Hors de l'Ombre : Littérature
J'ai épousé une ombre
Le roman qui inspira, il y a près de vingt ans, un somptueux film noir français avec Nathalie Baye (J’ai épousé une Ombre, 1982 , Réal. Robin Davis, avec Nathalie Baye, Francis Huster et Richard Bohringer). Chantage et torture psychologique dans une si paisible bourgade des Etats-Unis. Jusqu’où peut-on aller dans la peau d’une autre ?
Titre : J'ai épousé une ombre

Auteur : William Irish

Editeur : Folio Policier

Sortie : 1948
Tous Droits Réservés
Jeune femme à la dérive, enceinte et abandonnée par l’homme qui l’a séduite avec cinq dollars en poche, Helen Georgesson rencontre, dans le train qui l’emporte loin de New-York, un couple de jeunes mariés dont la jeune femme, Patricia Hazzard, est également enceinte. Le hasard des voyages les fait devenir amies presque instantanément. Patricia est vive et heureuse, tandis qu’Helen est au plus profond de la dépression. Cette dernière envie sa nouvelle amie sans oser rêver bonheur semblable pour elle.

Alors que les deux jeunes femmes se trouvaient aux toilettes, Patricia avait confié son alliance à Helen. Quand cette dernière se réveille, plusieurs jours plus tard, dans une chambre d’hôpital, elle a accouché dans les décombres du train et elle a été identifiée d’après son alliance. Le couple Hazzard est mort dans l’accident. Devenue veuve d’un homme qu’elle n’a pas épousée, elle est prise en charge par ses nouveaux beaux-parents et son nouveau beau-frère, tous très attentionnés pour la jeune femme qu’il n’avaient pas encore rencontré et son fils. Dans le train qui l’emmène à Caulfield, petite bourgade dans laquelle sa riche belle-famille l’attend, Helen n’a pas le courage de retourner à sa détresse, et accepte de devenir Patricia.
Deux années passent, durant lesquelles la vie reprend son cours. Helen/Patricia est heureuse, jouit du bonheur familial qu’elle n’osait imaginer, entourée par l’affection, voire l’amour, de sa famille d’adoption. Un maître-chanteur survient.

La lecture de ce roman d’Irish pourrait surprendre tant son écriture, son style, semble chercher à s’écarter des codes du genre. Mais la sommaire biographie offerte dans l’édition de 1987 rappelle qu’Irish a connu une première carrière littéraire « hors-roman noir ». Cette information est éclairante. Le traitement réservé aux mésaventures d’Helen/Patricia passe par une focalisation interne quasi-permanente, de son départ de New-York au finale de son combat contre le maître-chanteur. Cette focalisation connaît cependant des moments de relâchement, comme des mises à distance au cours desquelles les pensées de Patricia ne sont plus mises en avant, au profit de ses seuls actes. Le retour au ton introspectif n’en est que plus efficace. On citera ainsi l’étrange ballet auquel elle se livre avec son beau-frère, un beau soir, avant que les deux jeunes gens ne se trouvent réunis dans le même lieu. Quand Bill tente de se déclarer, Patricia se défend de vouloir l’entendre. le lecteur croit alors, n’ayant eu aucun indice des pensées de la jeune femme pour lui, qu’elle veut prévenir les conclusions de Bill quant à sa véritable identité. Quelle n’est pas la surprise du lecteur de voir la jeune femme répondre qu’elle craint de ressentir les mêmes sentiments que lui…

Tout le jeu d’Irish se trouve dans ce subtil jeu de travelling, qui ne laisse sortir le lecteur de la pensée tourmentée et oppressée de la jeune imposteur que le temps de décrire un endroit, une suite d’actes en apparence bénins.
Irish excelle également, bien que d’aucuns pourront trouver ce procédé pesant en raison de sa fréquente utilisation par l’auteur, dans l’art de réécrire plusieurs fois la même séquence narrative en variant le ton pour créer un monde dont les apparences n’existent qu’en fonction de l’œil qui les regarde.
Lors de la découverte de la première lettre du maître-chanteur, Patricia s’est levé en admirant le soleil, et en saluant le voisin qui la regardait. Après cette découverte, le soleil est froid et le voisin semble l’espionner. Le roman fonctionne ainsi en renvois de séquences les unes aux autres, en décalcomanies d’écriture dont les termes changent presque insensiblement, mais implacablement au fil de l’intrigue.

Les codes du genre sont présents au travers de certains personnages (le maître-chanteur), ainsi que de certains thèmes (l’amour impossible, le chantage, l’imposture, le meurtre), mais assez peu dans le registre stylistique. Peut-être est-ce dû au choix de l’auteur d’écrire « à la place » d’une jeune femme abusée, et non celle d’un flic ou d’un truand. Il en résulte un roman d’une noirceur intense, empreint à la fois de la panique de son héroïne et de la régularité stylistique de son auteur.

Une critique cependant : le dénouement, suivi d’un beau passage qui fait écho à l’introduction du roman, semble vouloir « retomber sur ses pieds » à tout prix : le maître-chanteur assassiné, on ignore quel est l’assassin (rassurez-vous, je ne dévoile rien : le prologue du roman laisse entrevoir cette partie du dénouement). Malgré le doute affreux de l’héroïne, le lecteur ne peut guère le partager, l’ayant suivie pas à pas durant deux années de sa vie. Ici s’interrompt donc l’identification avec la jeune femme, dont on ne partage malheureusement pas l’angoisse jusqu’au bout, bien que l’horreur de sa situation touche le lecteur. Peut-être s’agit-il là d’un ultime effet de travelling arrière de l’auteur ?

NB: Nous avons fréquemment soulevé le problème des traductions de la Série Noire. Nous tenons donc à saluer celle de J’ai épousé une Ombre, par G-M Dumoulin et Minnie Danzas (traductrice de William Faulkner, entre autres). Pour autant que l’on puisse en juger, les habituelles distorsions argotiques (il est vrai que l’on n’en trouve guère d’occurrence dans ce roman) et autres conversions franc/dollars en sont absentes. Nous ne pouvons juger des éventuelles coupes effectuées dans le texte d’origine. S’il n’y en a aucune, cette traduction mérite d’être reconnue et saluée.        
Raphaël VILLATTE
(12 août 2002)

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