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Hors de l'Ombre : Littérature
Treize enquêtes de la Machine à Penser
Une anthologie de nouvelles construites autour d’un personnage hors du commun, dissipant les mystères comme d’autres font des mots croisés : en guise de passe-temps.
Titre : Treize enquêtes de la Machine à Penser

Auteur : Jacques Futrelle

Edition: 

Sortie : 1989/1998
Malgré les sonorités familières de son patronyme, Jacques Futrelle naît de l’autre côté de l’Atlantique, en 1875. Trente-sept ans plus tard, presque jour pour jour, ayant derrière lui une carrière de journaliste déjà prolifique, il disparaît à bord du Titanic, cette fameuse nuit de 1912, emportant avec lui au moins six récits inachevés. Or il lègue à ses lecteurs posthumes l’un des limiers les plus attachants de ce début de siècle –le Professeur S.F.X. Van Dusen, américain lui aussi–, l’égal d’un Holmes quant à ses déductions et le lointain parent du chevalier Dupin (dont Edgar Allan Poe « fit » l’ancêtre du roman policier, ou le père si l’on en croit Haycraft et Queen1) pour l’insolite des intrigues auquel il le confronte. La filiation bostonienne est d’ailleurs limpide dans certaines nouvelles. En sept années, sa plume a créé et popularisé un personnage aussi caractéristique que fascinant : scientifique irascible, d’une intelligence hors norme, chétif mais aussi vif que rigoureux dans ses démonstrations, et surtout –surtout– d’une logique implacable… «Aussi sur que deux et deux font quatre, pas quelquefois, mais toujours !»

C’est à l’érudition de Roland Lacourbe et son penchant certain pour accompagner le lecteur en terres de mystères, que l’on doit l’édition française (1989/1998) d’un recueil de Treize enquêtes de la Machine à Penser, sobriquet désignant bien sûr cet enquêteur d’un genre particulier. Quant à la sélection des nouvelles et leurs préambules rédigés par l’éditeur, l’objectif duel –ouvrir l’horizon du profane aux aventures de Van Dusen et offrir un échantillon fidèle du talent de l’auteur– est clairement atteint : non seulement le recueil se laisse lire sans peine (aisance qui atteste le succès des traductrices, C. Gratias et D. Grivèle), mais il distille assurément ce charme que d’aucuns disent surannés et qui recèle, pour l’amateur véritable, les délectations irrépressibles de l’enquête… nous entraînant enthousiasmés à la suite du professeur, dans l’espoir d’autres énigmes. Aux aficionados du 220B-Baker Street, nous ne saurions trop recommander de se mettre sur la piste de l’analytique Van Dusen. Quelques indices supplémentaires devraient convaincre les autres d’en faire autant.

La Machine à Penser n’a rien d’une décalque de ses illustres prédécesseurs. Il procède selon des méthodes qui lui sont propres, puise largement aux sources de la science moderne alors balbutiante, fustige de répliques cinglantes les remarques saugrenues de quiconque cède le pas à la vivacité de ses raisonnements et a le malheur d’en faire la remarque. Ses jugements acerbes ne s’adoucissent qu’en face de l’ingénuité vraie (voir L’enlèvement du bébé Blake) ; il ne souffre guère les motivations triviales de ses contemporains. Un génie de l’analyse, donc, mais singulièrement revêche envers qui n’a pas l’heur de lui plaire. Un seul partenaire trouve grâce à ses yeux et l’assiste dans les enquêtes que, pour la plupart, Van Dusen résout à l’aide d’un simple téléphone et de ses méninges : Hutchinson Hatch. Ce jeune journaliste, qui court après les informations que l’homme de science l’envoie quérir, se révèle plutôt habile dans l’exécution de ses missions, confirmant par ses rapports les hypothèses de son commanditaire... Quand celui-ci ne disparaît pas deux jours pour se renseigner lui-même.

Les mystères auxquels le duo se collette sont à la mesure du personnage : insolites, sans nul doute ; lorgnant vers le surnaturel, fréquemment ; minutieusement ficelés puis rationnellement résolus, à coup sûr ! Pêle-mêle défilent espionnage, crimes impossibles, messages et interventions de l’au-delà, disparition sans trace et confrontations aux plus ingénieux des malandrins. Futrelle –et derrière lui ses héros– est aussi à l’aise pour aborder le crime le plus abject, que pour donner vie, l’espace d’une nouvelle, à un personnage de cambrioleur spirituel à l’indéniable modernité, qui anticipe de trente ans sur le type du mauvais garçon sympathique. Que le style soit parfois un peu désuet, ou que se glisse ça et là les jugements nationalistes sommaires de Van Dusen –ou de l’auteur ? Rien d’outrancier ni de déplacé cependant, vu le contexte de l’écriture– n’empêche pas le lecteur actuel, s’il est un peu curieux de nature, de se piquer au jeu et suivre les démonstrations de la Machine à Penser2. Comme le résume très bien Lacourbe dans sa préface, le talent de Futrelle consiste également à ancrer les péripéties et ressorts de ses intrigues dans des références au contexte scientifique et social de son époque. Il lui arrivera même, preuve s’il en est de la vraisemblance de ses récits, de choisir pour thème un fait divers fictif, qui se révèlera dramatiquement plausible des années plus tard. Des qualités certaines pour un auteur solide, donc, traits qu’il a vraisemblablement peaufinés dans ses enquêtes et reports antérieurs.

Peu banale mais prématurée, digne de participer de l’une de ses nouvelles, la mort de Futrelle nous priva d’un écrivain captivant. Elle plongea dans l’expectative tous ceux qui évoqueraient par la suite la prometteuse carrière que laissait présager S.F.X. Van Dusen au panthéon des enquêteurs célèbres. Il est encore temps d’en découvrir les nouvelles traduites, et pour les anglophones l’ensemble de l’oeuvre.

1 Haycraft, H et Queen, E. (1951/1990) La bibliothèque idéale du polar. In Mystery Writers of America (Eds). Polar : Mode d'emploi (tome 2). Amiens : Encrages.

2 Aussi saugrenu que cela puisse paraître, Futrelle désignera véritablement son professeur sous un tel surnom. Le moins curieux n’est pas de nous voir y prendre goût, ingrédient incontestable de l’atmosphère des nouvelles.

Jean Larrea
(15 octobre 2005)

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