Le site des Univers Obscurs_

 
ARTICLES_
 
 
ARCANES_
 
RECHERCHE_

Mot exact résultats
par page
 
NEWSLETTER_

Prénom
Email
Comment avez-vous connu Arts Sombres ?


 

amateur(s) d'Arts Sombres
actuellement en ligne

Hors de l'Ombre : Cinéma
Final Cut
Jude bosse dans le cinéma. Jude a rencontré un certain succès. Jude vit avec Sadie, leur bonheur égale leur fraîcheur. Jude et Sadie ont des amis. Et Jude a quelques manies. Planquer des caméras, en particulier. Mais aujourd'hui Jude est mort. Et ses proches sont réunis. Au programme : veillée funèbre, paquets-surprises et soude caustique.
Titre : Final Cut

Scénario : Dominic Ansiano, Ray Burdis

Réalisation : Dominic Ansiano, Ray Burdis

Sortie : 1998

Si vous avez manqué le début… A l'occasion de l'enterrement de Jude, sa veuve invite le groupe de ses anciens amis à voir le film auquel il travaillait, comme chacun sait, depuis deux ans. Petite formalité à remplir : que chaque présent signe une décharge légale – c'est du moins ce que nous comprendrons plus tard –, tâche dont chacun s'acquitte évidemment sans sourciller. Il faut dire que ces proches sont dans l'ensemble affiliés au milieu du "show-biz" et le secteur d'activité de feu Jude n'est pas pour contrecarrer leurs habitudes. Une fois les documents signés, le carnaval peut commencer.

Prélude : Jude, disparu prématurément, disserte à l'écran sur l'amitié, la mort, l'art et la vérité. Un ersatz de Comédie Humaine, semble-t-il, une pointe d'humour anglais en prime. Jusqu'ici tout va bien – sauf pour lui, of course. Par la suite – de son métrage comme du notre - Jude n'aura de cesse d'interrompre de commentaires le montage patient et inquisiteur qu'il a longtemps fomenté, dont Sadie a été à la fois co-réalisatrice et témoin originel. Mais chut ! Maintes scènes délicieuses nous attendent d'ici là…

En vrac ? Un petit pipi filmé incognito, un pillage en règle de petites culottes portées, du vol qualifié, quelques petites infidélités – conjugales s'entend –, une vendetta musclée, du sexe en place publique et un meurtre. Et des paroles, des jalousies, des mesquineries et autres trahisons. Tout ça est un peu confus, je vous l'accorde, mais tellement bien amené, sous la férule du disparu…

Quelques liens de parenté. Sans donner dans le poncif, on doit pourtant reconnaître à cette oeuvre une originalité rafraîchissante. Dans la veine de ces films qui suintent le rire cynique, le trompe-l'oeil et le second degré, convoquons, pour l'intronisation de Final Cut, Clerks - ciné indé, histoires de potes et situations à tiroir - et Festen – mise à jour progressive d'une ignominie partagée. Dominic Anciano et Ray Burdis, scénaristes, réalisateurs et acteurs, accouchent d'un mélange délectable entre comédie satirique, roman noir et film d'auteur ; sans manquer de se tourner eux-mêmes en ridicule, couple de pitres minables, un peu ratés et franchement camés.

Mise en perspective par le but avoué de Jude – réaliser un métrage basé sur les extraits interdits d'intimités révélées – , la réalisation alterne entre mini-caméras dissimulées, interviews-confessions de Jude et certaines relations, "reportages" incognito en extérieurs, le tout avec un art consommé de faire passer l'ensemble pour l'œuvre originale du disparu. Burdis et Anciano poussent même le canular jusqu'à tourner en caméra subjective l'équipe présente lors de la veillée funèbre, lorsque les choses s'enveniment. Miroir infini de l'action, l'écran semble toujours la projection de la projection d'une mise en scène… A croire que nous serions impliqués ?

Des affres et des abîmes de la création. Comme les plus perspicaces l'auront saisi, les mises en abîme sont légions et fondent l'originalité de Final Cut dans leur traitement. Il y a tout d'abord le jeu des multiples caméras, le film (celui de Jude) dans le film (celui des deux autres, suivez !) : l'œil du spectateur se confond avec celui des personnages et ne découvre des bouts de vérité qu'en leur compagnie. Mais il peut aussi apprécier à leur juste valeur la réaction de ces mêmes personnages à la projection (celle de Jude), puisque la caméra (de l'équipe de Sadie) les filment alors. Quoique la caméra (des compères réalisateurs) puissent parfois prendre plus de recul et filmer cette équipe qui filme les personnages du film (de Jude ou du leur ou du notre, là c'est pareil). Jusqu'ici, ça va ? En guise de clin d'œil supplémentaire et histoire de brouiller les pistes (les nôtres, cette fois), les réalisateurs semblent avoir pris un malin plaisir à nommer les personnages du nom des acteurs. Ce qui a simplifié la rédaction de cet article et sûrement la direction sur le plateau, mais qui croirait que là s'arrête l'intérêt du procédé ? Hé oui, gagné : un abîme de plus…

La réflexion que Jude développe et qu'il introduit d'emblée fournit au(x) film(s) un excellent terrain de jeu : qui y a-t-il derrière le rôle devant la caméra ? Et que conclure lorsque c'est l'œil de vos amis qui sert de caméra ? Sait-on vraiment à quoi s'en tenir dans ce brave monde ingrat ? Qui a dit que l'hypocrisie s'arrêtait où commence l'amitié, la vraie, celle des soirées de mecs et des confidences sous serment ? Et autres joyeusetés… Evidemment, plus curieux que pervers, Jude s'applique à lui-même ce traitement de choc des relations humaines; certes un peu malgré lui, mais de fort bonne grâce tout de même, surtout au vu des conséquences dévastatrices dudit traitement. La décomposition minutée et délétère des figures publiques le dispute à l'insidieux climat d'angoisse qui finit par peser sur ce qui semblait au départ un blague de potache, d'autant que Jude apparaît régulièrement sur l'(les) écran(s) pour amener d'un air angélique les comportements les plus sordides. La morale est sauve, cher lecteur-spectateur : toujours une porte de sortie loin du voyeurisme, puisque l'intrigue est captivante…

Qu'advient-il de nous lorsque l'on se prend à fureter dans l'intimité ? Le cas de Jude semble fournir une réponse. Mais si la vérité de ce (son) film était à chercher "ailleurs" ? Comme par exemple, sur l'importance et les enjeux de notre personnage social, sur l'influence des contextes et des croyances sur le comportement manifeste et privé ? Sous la forme d'un métrage perturbant, à tout point de vue, nos canons traditionnels, les auteurs entrebâillent subtilement leur porte sur des côtés plutôt sombres de l'animal social.

En guise de conclusion. Un dernier mot pour rendre justice au boulot des acteurs : explosif sous la direction de Gary Oldman, Ray Winstone fait ici à nouveau merveille. Jude Law, décidément fidèle aux rôles "derrière l'objectif" (cf. Road to Perdition), campe avec un charisme efficace le plus pur des mystificateurs. On apprécie, à ses côtés, la performance de Mlle Lucy Westenra (Bram Stoker's Dracula), alias Sadie Frost, aussi à l'aise au sein de cette troupe british que dans l'obscur The Krays. Dominic Anciano et Ray Burdis ne s'épargnent guère pour incarner le couple évoqués plus haut et on saluera une dernière fois le désinvolte et la dérision avec laquelle ils se mettent en scène. Les chenapans vont jusqu'à faire leur pub par personnages interposés… Dans l'abîme jusqu'au bout.

Uncle Chop
(16 mai 2004)

Voir ses articles

Vos commentaires sur cet article

 

 

 

© 2003-2005 Arts Sombres | amateurs d'Arts Sombres depuis octobre 2003