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La Fin (partie 2)
La fin est-elle l'aboutissement ? Doit-on lire une oeuvre à la seule lumière de sa fin ? La modification d'une fin, lors d'une adaptation, modifie-t-elle le fond d'une oeuvre ?

La vision du monde développée par la detective story est marquée par la position marginale qu'occupe le détective privé dans la société. Ce personnage n'est en effet ni policier ni criminel au regard de la société. La sévérité avec laquelle ces enquêteurs sont vus par la police est révélatrice de cette situation, de même que les difficultés que les détectives éprouvent à se faire respecter des truands, ainsi que l'on peut le constater dans Le grand Sommeil lors de sa première rencontre avec Eddie Mars. Le truand, sans le sous-estimer, ne le considère pas comme un véritable policier et ne lui témoigne aucun respect particulier dû à sa place d'enquêteur : il appelle cavalièrement Marlowe « Militaire ».
Cette position fait traditionnellement du détective privé un personnage marginal, qui souffre et jouit de sa mise à l'écart : cause ou conséquence de cette situation, il s'agit, dans le cadre du roman noir, de personnages désabusés, parfois amers, et ironiques.

La motivation du détective est également, en théorie, foncièrement différente de celle du truand - qui évolue dans l'intrigue policière avec pour motif le gain ou la conservation de son butin - ou du policier, qui enquête pour le Bien public. En effet, l'enquêteur privé ne travaille que pour l'argent qui lui sera versé au terme de l'enquête. C'est du moins le motif qu'avance Marlowe lorsque le policier Wilde l'interroge sur le sujet :
« Et pour ce prix-là, vous allez vous mettre à dos la moitié de la police du Comté ?
- (...) Je vends ce que j'ai à vendre pour gagner ma vie. »

On attendrait un détachement complet de la part d'un tel mercenaire de l'enquête, mais le ressort narratif du roman noir mettant en jeu un détective privé est précisément de faire agir ces héros pour des motivations différentes, qu'elles soient reconnues ou non par le personnage. L'amour est un des motifs d'action rencontrés par de nombreux personnages, Marlowe en tête, tombant presque systématiquement amoureux de sa cliente. Mais cette motivation ne fait encore de ces héros que les instruments d'autres personnages : agissant pour l'amour de Vivian, le détective du film de Howard Hawks maquille la vérité du meurtre de Shawn Regan et laisse Carmen libre.

Le motif qui pousse les détectives à sortir de leur apparente froideur de mercenaire est celui de l'« affaire personnelle ». Tout comme certains policiers, notamment ceux de L.A. Confidential, le détective privé subit, à un moment donné de l'intrigue, un événement qui le pousse à continuer son enquête autant pour lui que pour son client. C'est le cas de Mike Hammer, entre autres, qui se lance dans l'enquête d'En quatrième Vitesse à la suite d'une agression tentée contre lui. L'agression est également l'un des motifs de Marlowe dans le film de Howard Hawks. Au cours d'une séquence ajoutée par les auteurs du film, le détective se fait passer à tabac par des hommes de main d'Eddie Mars.

Cette agression ne fait que renforcer Marlowe dans son désir de résoudre l'affaire, afin de châtier ceux qui l'ont battu et leur chef. L'autre motivation de Marlowe est effectivement l'amour qu'il porte à Vivian dès la première rencontre, bien qu'il ne le reconnaisse que tardivement. La différence majeure qui sépare le roman du film réside dans cette gestion du sentiment amoureux du héros. Alors que Marlowe avoue son penchant pour Vivian assez tôt à son ami Bernie Ohls et que ses relations avec la jeune femme soient de plus en plus intimes, le personnage du roman ne voit jamais la satisfaction de son désir. Il quitte la demeure des Sternwood en abandonnant Vivian, qu'il semble ne plus pouvoir aimer après la démonstration de sa complicité dans le meurtre de Shawn Regan :
« Je m'en vais. Je vous donne trois jours. Si vous êtes partie d'ici là, ça va. Sinon, je lâche le paquet. Et ne croyez pas que bluffe. »

La fin du roman marque la résolution complète de l'affaire par le détective, mais le châtiment du seul Canino. Eddie Mars et les soeurs Sternwood sortent indemnes de l'affaire, et Marlowe ne gagne que peu d'argent. La seule satisfaction du détective semble alors être d'avoir découvert la vérité, mais, tout comme les héros de L.A. Confidential, cette vérité ne lui apporte aucun réconfort. L'amertume le gagne et le roman s'achève sur une longue réflexion du détective sur la mort. Ce ton désabusé est l'une des principales caractéristiques du personnage créé par Chandler, parfaitement conforme au détective traditionnel initié par Dashiell Hammett. Le héros revient à son point de départ, après quelques coups reçus et parfois un peu d'argent. Son opinion de la société humaine est toujours confortée par la vérité qu'il a découverte au fil de l'enquête. Le ton de ces dernières pages constitue le prototype de nombreux romans imitant l'atmosphère sombre du roman de Chandler.

La fin du film est très différente de celle du roman, dans la mesure où les coupables, - Mars et Canino, Carmen devenant une victime de sa propre folie - ont été châtiés, et que le détective peut envisager un avenir dans la liaison amoureuse qui s'est créée entre Vivian et lui. L'optimisme de cette fin de film s'explique en grande partie par l'intérêt assez réduit porté par Hawks à la résolution de l'enquête, et à sa volonté de réunir Bogart et Bacall à la fin du film .

Le châtiment d'Eddie Mars, absent du roman, peut être imputé à la volonté collective des producteurs, en accord avec le Code Hays, qui encourage les auteurs à ne pas laisser le crime impuni. Cette séquence a suscité de nombreuses négociations entre Hawks et les membres de l'Association américaine des producteurs et distributeurs de films, qui jugeaient les versions précédentes trop violentes. Le châtiment d'Eddie Mars, maître chanteur, complice de meurtre et tenancier d'établissement de jeux, se doit d'être exemplaire en raison de la position élevée qu'occupe le personnage dans la pègre.

La fin du film d'Howard Hawks est donc plus morale et heureuse que celle du roman. Paradoxalement, cette fin, très différente de celle du roman original, n'a que peu d'incidence sur le déroulement de l'intrigue, respectée dans sa structure globale. Les deux types de changements importants opérés sur la trame sont essentiellement ceux qui visent à rapprocher Marlowe de Vivian afin de créer une réelle liaison sentimentale viable d'une part, et ceux qui visent à châtier Eddie Mars d'autre part, mais sans modifier les rôles des personnages au sein de l'intrigue.

Conclusion. Il semble que les fins de ces oeuvres offrent la particularité de varier d'une version à l'autre plus que d'une époque à l'autre. Les romans offrent tous trois une vision sombre de la conclusion de l'intrigue : héros malmenés, ne gagnant qu'au prix de la ruine de leur situation antérieure et de nombreuses morts dans leurs rangs la vérité ou la simple conservation de leur bien. Ces fins constituent une troisième voie entre la fin consolatoire du roman populaire - dont une partie est respectée : certains criminels sont châtiés, certains enquêteurs survivent -, et la fin angoissante du roman problématique - qui offre au lecteur une vision sombre du monde au sein duquel le héros est isolé. Le roman noir ouvre en cela de nouveaux horizons au roman populaire, envisageant le monde avec pessimisme malgré la consolation de la découverte de la vérité. En ce sens, le roman noir est celui de la société du vingtième siècle, marquant le paradoxe de la libération des individus et de leur impuissance face aux dérives de la société.

Les fins des trois films ont en commun de modifier considérablement le dénouement des intrigues originales, et de rétablir la justice morale au sens le plus traditionnel - aux dépens toutefois de Max, dans Touchez pas au Grisbi ! : le truand perd son bien mal acquis. Les coupables sont châtiés, les héros survivants voient s'ouvrir devant eux des perspectives positives et le public connaît toute la vérité. Ces fins sont plus conformes au normes des fins consolatoires du roman populaire telles qu'on les envisage traditionnellement, notamment celles qui régissent les oeuvres d'Alexandre Dumas. La fin du film L.A. Confidential montre, sinon une permanence de ces règles, peut-être imputables à l'état d'esprit de l'industrie cinématographique qui privilégierait les happy ends, du moins l'influence que le film noir continue d'exercer sur les auteurs contemporains, tant l'inquiétante fin du roman de James Ellroy est rendue optimiste.

Cette différence entre les fins des romans et celles des films ne doit cependant pas être considérée exclusivement comme une volonté d'affadir les oeuvres originales, mais aussi comme des procédés permettant de clore les intrigues. En effet, les romans originaux s'inscrivent dans des ensembles d'oeuvres reprenant les mêmes personnages, et les films leur correspondant ne sont pas conçus pour être suivis d'autres épisodes. La fin des films doit concilier à la fois la résolution des intrigues, l'accomplissement du destin des enquêteurs et l'unité d'une intrigue modifiée pour devenir autosuffisante.

Soumis à de nombreuses contraintes, qu'ils partagent parfois, le roman et le film noirs semblent comporter des enjeux différents malgré des thématiques communes, voire des structures narratives proches. Malgré la préexistence du roman, les films noirs affirment leur originalité en s'écartant de l'adaptation fidèle, afin de produire des oeuvres purement cinématographiques."Fin"...

- Lire la 1ère partie de l'article -

Note:
Cet article est tiré du mémoire de DEA « Influences réciproques du roman et du film noirs », soutenu à l'Université de Toulouse - Le Mirail, Octobre 2000.        

Raphaël VILLATTE
(16 décembre 2002)

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