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La Fin (Partie 1)
La fin est un élément pour le moins incontournable dans une fiction. Celle des oeuvres policières ou noires sont souvent soumises à des codes et des contraintes, qui, lorsqu'il s'agit d'adaptations, aboutissent à des lectures parfois opposées d'une même oeuvre.
Ici le cas des romans
Le Grand Sommeil (Chandler), Touchez pas au Grisbi ! (Simonin) et L.A. Confidential (Ellroy), et des films qui en ont été tirés.
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On considère généralement deux types de fins, heureuses ou malheureuses, en fonction de nombreux critères, tels le destin du héros sur plusieurs plans, sentimental, financier ou simplement sanitaire. Le dénouement de l'intrigue fait partie de ces critères : selon son issue, la fin du roman ou du film sera jugée heureuse ou malheureuse. Il faut croiser cette grille d'interprétation de la fin des oeuvres avec celle qui envisage le dénouement du point de vue du bien de la société. Umberto Eco distingue ainsi deux autres types de fin : les fins consolatoires, qui voient la victoire du Bien sur le Mal qu'il associe au roman populaire, et les fins problématiques, qui mettent en cause la notion même de Bien. Le roman policier et le roman noir étant fondés sur la notion de crime, la notion de châtiment ne peut être absente d'une oeuvre de ce genre. La fin doit statuer sur le sort réservé au coupable du crime qui génère le reste de l'intrigue et sur le destin des enquêteurs.

Les deux lectures de la fin sont nécessaires pour la compréhension des enjeux qui régissent les dénouements des romans et des films noirs.
Une fin morale voit le coupable châtié, mais une fin heureuse voit avant tout le bonheur du héros. La fin d'une oeuvre policière peut donc être à la fois morale et malheureuse.
Les trois romans que nous étudions, ainsi que les films qui s'en inspirent, appartiennent à trois catégories majeures du roman noir, selon la fonction qu'occupe le héros dans la société : le roman de la pègre (Touchez pas au Grisbi !), le roman des policiers (L.A. Confidential) et la detective story (Le grand Sommeil). Ces trois modèles de héros impliquent des méthodes d'enquête, une conduite générale au sein de la société spécifiques à chaque milieu social, ainsi que des motivations propres, liées à la vision de la société développée par chaque type de personnage.

Le roman de la pègre. Les truands qui évoluent au sein de ce type de roman génèrent un conflit majeur entre les deux manières d'envisager le dénouement des intrigues que nous avons évoqué. En effet, ces truands sont foncièrement sympathiques aux yeux du lecteur qui s'est identifié à eux du fait de leur rôle de héros. La fin ne peut donc être heureuse que si le truand accomplit avec succès son destin criminel. La fin du roman d'Albert Simonin voit ainsi Max triompher presque totalement, car c'est avant tout son système de valeurs morales qui l'emporte. En effet, Riton est mort d'être tombé amoureux d'une jeune femme, et l'épisode de la visite à Wanda, maîtresse de Marco , dévalue le jeune homme aux yeux de Max : les rêves de retraite comme éclusier du jeune homme sont réduits à néant par-delà sa mort même, en raison de l'infidélité de sa maîtresse, expérimentée par Max lui-même. Incapable de juger de la valeur d'une femme, toute comme Riton, Marco ne pouvait que succomber aux yeux de Max.

De plus, le truand a pu mener sa vengeance à bien, exterminer la bande d'Angelo et conserver son butin. Cette fin est donc heureuse sur le plan du destin individuel du personnage, même s'il semble amer : « Tous ces gens que je voyais autour de moi (...) m'apparaissaient soudain déconcertants. Je pouvais certes encore facilement deviner ce qu'ils allaient faire, dire ou penser mais, j'en avais le pressentiment, il me restait très peu de temps à pouvoir le faire. » L'heure de la retraite a sonné pour le truand vieillissant, et c'est un autre signe de réussite pour lui d'avoir la perspective de poursuivre son existence loin des prisons.

Cette fin n'est cependant pas morale, Max conservant, au prix de nombreux meurtres, un butin acquis illégalement. Ce n'est cependant pas un obstacle à la publication d'un roman noir, et à plus forte raison d'un roman de la pègre, traditionnellement considéré comme immoral en raison du seul cadre social de son intrigue.

On notera d'ailleurs que de nombreux romans de la pègre se terminent par une fin heureuse, mais immorale au sens admis par la société. Le jeu de décalage de la morale opéré par ce type de roman est important : un renversement des valeurs est effectué, et le personnage malveillant devient un héros, condamnant l'enquêteur à occuper la fonction actancielle d'opposant. Le dénouement heureux et conforme à la morale de la pègre ne peut être que le désordre social.

Le film de Jacques Becker ne respecte pas la fin du roman d'Albert Simonin. La fin du film souligne l'accomplissement de la vengeance de Max et de Riton, mais leur butin leur échappe, au grand dam de Jean Gabin qui voit son or hors de portée en raison des flammes qui dévorent la voiture d'Angelo, et des badauds qui arrivent bientôt sur les lieux. Riton meurt, ainsi que Marco, mais ces morts ne peuvent être liées au système de valeurs morales de Max : Riton succombe aux blessures qu'il reçoit lors d'une fusillade, soit en truand, tandis qu'il mourrait sous l'effet d'une drogue dans le roman d'Albert Simonin ; Marco n'est pas trahi par sa jeune maîtresse.

Max, à la fin du film, est marqué par un sentiment de solitude et sa seule réussite personnelle est d'avoir conservé la vie. On peut penser que les enjeux du dénouement ont été modifiés dans le même esprit que le Code Hays incitait les producteurs américains à ne plus faire des truands des personnages positifs ou héroïques. La fin du film de Jacques Becker souligne surtout un changement dans le ton général de l'ouvre : au cynisme du narrateur du roman succède la joie d'avoir survécu et le regret des amitiés perdues qui semble habiter Jean Gabin tandis qu'il déclenche le juke-box pour faire jouer son air fétiche, la mélancolique ballade de Jean Wiener.
La fin du film est cependant beaucoup plus morale que celle du roman. Seule cette fin constitue un réel changement par rapport aux enjeux du roman. Nous avons vu que l'érotisme et la violence, même moins explicites que dans le roman, sont présents dans le film. La fin malheureuse, bien que morale change la manière d'envisager l'intrigue, mais pas le ton nostalgique de la narration, ni la structure générale du roman qui reste celle d'une course-poursuite aux enjeux multiples.

Le roman des policiers.
L.A. Confidential s'inscrit dans la tradition des oeuvres dont le déroulement est suivi exclusivement du point de vue des policiers, sans variation de focalisation, et dont l'évocation du cadre des enquêtes occupe une place importante. James Ellroy compose, depuis Clandestin (1982) notamment, une fresque historique autant qu'une saga policière. L'auteur déclarait même, lors d'une interview réalisée en France, qu'il n'écrirait plus de romans policiers. Il semble en effet que son évolution le porte à ne conserver que certains éléments du roman noir, au premier rang desquels, la violence, quelle que soit son mode d'expression.

L.A. Confidential conserve encore la structure d'un roman policier, celle d'un roman d'enquête mettant en jeu la résolution de plusieurs énigmes, le châtiment de plusieurs criminels et la rédemption de plusieurs personnages. La fin de L.A. Confidential doit donc voir la conclusion de toutes les actions menant à l'aboutissement de ces enjeux. Il s'agit cependant une fin de feuilleton classique : le personnage maléfique principal, Dudley Smith, n'est pas châtié, et semble inaccessible pour longtemps.

Ce finale appelle une suite, pour voir la chute et le châtiment du Mal. En ce sens, la fin du roman renvoie davantage à un décompte des survivants et à un examen de leur destin qu'à un triomphe. La composition de l'épilogue du roman montre ainsi les survivants au début de la nouvelle phase de leur destin, lors de la cérémonie de promotion d'Exley. Bud White, convalescent, quitte la ville pour suivre Lynn Bracken en Arizona. Le destin de Dudley Smith est évoqué dans deux occurrences. Sa présence à proximité de la scène des adieux, et le serment qu'Exley fait à Bud White annoncent l'un des thèmes de la suite du roman, White Jazz.

Exley devient chef-adjoint de la police de Los Angeles, mais sa victoire est amère : sa quête de la vérité a coûté la vie à la quasi-totalité de son entourage (Son père et Inez Soto, ainsi que Jack Vincennes). Le roman se termine par l'évocation de sa situation paradoxale : la résolution des intrigues n'est pas satisfaisante, trop de coupables ont pu lui échapper, et il a beaucoup perdu.

Cependant, malgré cette souffrance physique et morale, ainsi que le caractère imparfait de la résolution de l'enquête - le châtiment n'a pu être administré -, l'un des enjeux majeurs du roman, la rédemption, a été atteint par tous les héros, en s'entraidant les uns les autres. Vincennes, avant sa mort, a réussi à sortir de la drogue et de la corruption et à regagner l'estime de sa femme grâce à Exley qui l'a associé à lui pour mener l'enquête sur le trafic de marchandise pornographique. Exley rétablit la vérité sur la vie et la réputation de son père ainsi que sur les siennes grâce à l'aide des deux autres policiers, et ne peut que remercier Bud White avant le départ de celui-ci, et White rachète les années passées au service de Dudley Smith en le combattant jusqu'au bout de ses forces physiques. Cette fin n'est pas sans rappeler la fin du Grand Sommeil, dans le roman de Raymond Chandler, dans la mesure où elle n'offre que la vérité pour réconfort, peu de châtiments pour les coupables et peu de satisfactions personnelles aux enquêteurs. L'influence de Chandler sur Ellroy, ainsi que sur de nombreux contemporains se fait sentir dans ces fins amères, où la vérité est la seule victoire.

Cet épilogue est d'ailleurs repris dans le film de Curtis Hanson. La différence majeure tient dans le fait que Dudley Smith ait été abattu par Exley peu auparavant. L'épilogue du film n'en revêt pas la même valeur, et la manière dont Exley gère les suites des incidents qui ont vu le châtiment de nombreux personnages liés à Dudley Smith (l'assaut donné au train de prisonniers dans le roman, l'assaut du Victory Motel dans le film ) prend un sens différent. Sur le plan moral, la promotion d'Exley à la fin du roman et sa manière d'épargner Smith, intouchable pour manque de preuves, l'aidera à faire chuter son ennemi plus tard. La manière dont il reçoit les honneurs dans le film montre un personnage faisant preuve d'assez de sang-froid pour profiter des honneurs lorsqu'il peut les saisir. Il est probable que la réplique moqueuse que lui adresse Lynn soit une forme d'allusion à la réaction de White dans le roman, lorsque ce dernier, encore à l'hôpital, reçoit la visite du chef Parker, venu pour le décorer : « Le chef Parker lui avait offert la médaille de la Valeur. White avait libéré un de ses bras d'une gouttière de traction et lui avait renvoyé la médaille dans la figure ». Le geste d'Exley apparaît exactement l'inverse de celui de White, mais conforme à sa propre personnalité.

Cette manière de renforcer le caractère arriviste d'Exley en fin de film le montre à la fin du film en principal vainqueur de la bataille qui s'est livrée dans l'intrigue : sain et sauf, il obtient de plus de l'avancement et a châtié lui-même Dudley Smith. Le personnage est bien moins meurtri que dans le roman, ce qui fait de la séquence finale un épilogue n'appelant pas de suite. La manière dont Exley profite des honneurs qui lui sont offerts diminue la portée morale du châtiment de Dudley Smith, car le vengeur apparaît alors comme un personnage ambigu, ne refusant pas un compromis pour satisfaire les hommes en place, au détriment de la vérité.

La justice est bafouée dans ce final, car elle privilégie la loi du talion et une justice privée, et une enquête dont les conclusions ne sont connues que de quelques hommes. Cette résolution cachée implique une possibilité de continuité des activités criminelles. En effet, le châtiment de Dudley Smith est privé, et ne peut servir d'exemple. Mais le propos de Curtis Hanson respecte en cela celui de James Ellroy, qui ne fait jamais vraiment châtier Dudley Smith, et montre une corruption généralisée au sein de laquelle les personnages tels qu'Exley ressemblent à des Don Quichotte.

Le final du film conserve en filigrane cette vision pessimiste du monde lors de la négociation d'Exley avec ses supérieurs pour préserver la réputation des services de police de la ville. L'« absolue justice », réclamée par Bud White dans le roman de James Ellroy ne peut être atteinte, puisque la mémoire de Dudley Smith est sauve dans le film.

La fin de L.A. Confidential n'est donc ni complètement heureuse, en raison du prix payé par chaque héros, ni complètement morale, en raison du destin de Dudley Smith et du caractère secret du dénouement de l'intrigue. La véritable récompense que les héros reçoivent est donc la rédemption par la découverte de la vérité.

(Fin de la 1ère partie de l'article)    

Raphaël VILLATTE
(09 décembre 2002)

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