Le site des Univers Obscurs_

 
ARTICLES_
 
 
ARCANES_
 
RECHERCHE_

Mot exact résultats
par page
 
NEWSLETTER_

Prénom
Email
Comment avez-vous connu Arts Sombres ?


 

amateur(s) d'Arts Sombres
actuellement en ligne

Enquêtes : Comme un Air de Famille
Fight Club : « Nous savons cela parce que Tyler sait cela. »
Il existe deux lectures de « Fight Club - Le film », impliquées par l’intrigue : celle de Jack et celle, - avouons-le - éminemment séduisante, de Tyler. Trois, si l’on ajoute le témoignage de Marla. Ce que l’on sait moins, c’est qu’il existe aussi deux versions de cette géniale trouvaille qu’est l’histoire du Fight Club : à l’origine, celle de Chuck Palahniuk ; et celle, plus adaptée aux critères cinématographiques, de David Fincher. Décryptage pour les insomniaques.
Tous Droits Réservés

Réalisation : David Fincher
Sortie :  1999

 

 

 

 

Auteur : Chuck Palahniuk
Sortie : 1996


Prologue. A l’intention de ceux des internautes qui envisageraient, un jour ou l’autre, d’effectuer la lecture du livre, je déconseille de parcourir l’article suivant pour le moment, par souci de préserver le roman. Et vice-versa pour les internautes n’ayant pas eu l’occasion de voir le film, et vivant dans l’espoir de rattraper cet inexcusable manque à leur culture (de terrien du XXIème siècle, s’entend). Evidemment, si vous n’aimez pas les surprises... Bonne lecture !

Enfreignons la première règle. Ainsi, il existe deux chemins pour accéder aux arcanes du Fight Club, et selon que vous entamerez la lecture de Palahniuk avec un oeil naïf ou non, le dessin - et les desseins - des personnages seront entachés, dans le second cas, de l’expérience visuelle préalable. S’imposera donc un travail de dégagement progressif de l’oeuvre cinématographique, afin d’accéder au livre en propre, dans son originalité et ses caractères spécifiques, qui ne recoupent que partiellement ceux du film. Peut-être appartiendrez-vous, cependant, aux quelques privilégiés ayant découvert l’auteur avant l’adaptation de son roman, auquel cas c’est en puriste connaisseur que vous pourrez réaliser votre analyse. En disciple convaincu, nous tenterons, par un processus d’ubiquité peu commun mais accessible au prix d’une longue période d’insomnie, d’emprunter à ces deux attitudes.

Marla et le Gros Bob. Bob, body-builder sur le retour, désormais châtré pour cause de régime de cheval, aux mamelles imposantes et à la sensibilité à fleur de peau, interprété de manière convaincante par un Meatloaf au mieux de sa forme - une bien longue absence depuis « The Rocky Horror Picture Show » ! -, s’avère, dans le cas du livre comme du film, un personnage secondaire très « présent » ; ne serait-ce, dans les deux cas, que pour son rôle de catalyseur auprès de Jack, véritable sésame qui ouvre à notre jeune cadre sous pression les vannes abondantes de ses pleurs, et du sommeil par le même coup. Le physique de ce sympathique bibendum est cependant la première divergence, mineure nous vous l’accordons, d’avec le livre : une splendide chevelure blonde et épaisse orne le chef du susnommé, détail absent du film. Mais détail sur lequel Palahniuk revient régulièrement, tout de même. Réalisez mentalement le collage adéquat sur la tête de Meatloaf et vous mesurerez l’effet visuel engendré ! Un point pour Fincher, à notre sens. Le Bob porte par ailleurs constamment sur lui une photo de sa grande époque, où il semble apparaître complètement nu, muscles huilés et saillants. C’est ainsi du moins que Jack la visualise, avant de remarquer ensuite, à chaque fois, le discret string de compétition... Private joke également évincée du film.

Plus essentielles sont les nuances liées au personnage de Marla Singer. Dès le premier chapitre de l’ouvrage, qui correspond à la scène d’ouverture se déroulant « au sommet de l’immeuble Parker-Morris », son rôle central dans les démêlées entre Jack et Tyler nous est clairement explicité. Contrairement au scénario du film - suite auquel on est en droit de considérer que Marla pimente uniquement les tensions de l’échange Tyler/Jack d’une pointe de sexe - Palahniuk dépeint dès le début de son livre, en deux paragraphes, son rôle clef dans l’interaction Tyler-Jack : « Je veux Tyler, Tyler veut Marla, Marla me veut ». Bien sûr, la complexité de cette triangulation va croissante et le verbe « vouloir » prend de multiples sens. Mais, ainsi que plusieurs épisodes du livre, donc du film mais de façon allusive, le soulignent (le pseudo-suicide, la discussion dans la cuisine de « Paperhouse », la fuite ultime enfin), Marla Singer s’impose comme la figure possible pour décoder ce qui fera de Jack le Tyler que l’on connaît, et le dénouement vers lequel tendent les deux œuvres. Même si celui-ci diffère, format cinéma oblige... Une dernière anecdote croustillante concernant Marla : c’est en fait la cellulite de sa maman, savamment entretenue par Tyler, qui sert de base à la fabrication des fameux savons. Etonnant, non ?

Enfreignons la seconde règle. Mais connaît-on vraiment Tyler Durden ? Le procédé rhétorique peut sembler facile, puisqu’il s’agit d’un des thèmes de l’intrigue, mais il s’avère moins gratuit qu’il n’en a l’air : il y a réellement du sens à questionner l’identité comme le comportement du fameux Tyler, dans la continuité de la présente analyse.

L’identité du narrateur de Palahniuk ne nous est, ainsi, JAMAIS précisée ! A tel point que, malgré l’insistance de ce narrateur à se désolidariser de Tyler, l’on en vient à concevoir que ce soit sa seule identité connue, de la part du lecteur certes mais surtout des autres protagonistes, ce qui contextualise on en peut plus clairement nombre de quiproquo. Sur ce point, il est certain que le choix du couple Ed Norton / Brad Pitt engendre nettement l’effet attendu d’un tel casting : matérialisation concrète des deux personnages assortie d’une nette différenciation physique des deux acteurs. Palahniuk, de son côté, n’a nul besoin de jouer avec cet artifice – avant tout nécessaire, soulignons-le, à une adaptation cinématographique - et nous embrouille à loisir, ne fournissant pas de réel indice quant au nom de celui que nous sommes forcés de désigner par... Jack, faute de mieux.

La dynamique entre ces deux facettes d’un même protagoniste est également présente au sein du livre et du film mais se manifeste différemment : là où Tyler, version cinéma, semble à la fois modèle et guide - et le choix d’un acteur comme Brad Pitt n’est pas anodin, sur ce point non plus -, il est un personnage plus en nuances au sein du livre, dont le narrateur n’hésite pas à souligner certaines failles - à commencer par son attachement à Marla. Il se révèle par moments plus sombre - il envisage le meurtre comme une action nécessaire à la bonne marche du projet Chaos, ce sans sourciller - et doté d’une vision à long terme de ses agissements - voir le développement du projet Chaos et les motivations de son job de projeteur. Cette portée accrue de la noirceur du personnage, comme du propos, se retrouve chez le narrateur. Il n’hésite pas à dresser un portrait au vitriol de son univers (ses remarques sur la composition huppée qui fréquente l’hôtel où il travaille sont assez gratinées) et certains des actes de Brad Pitt sont en fait celles du narrateur chez Palahniuk (la scène où le narrateur braque un inconnu pour lui faire reprendre ses études, entre autres). Dans le même ordre d’idées, la répartition des attitudes marquantes du film diffère de celle de l’ouvrage. Quelques exemples ? Tyler et « Jack » travaillent d’emblée ensemble comme serveurs de restaurant. L’une des scènes du livre expose le tabassage en règle de Tyler par son ex-boss du syndicat des projectionnistes(1) - scène adaptée à l’écran par la survenue du propriétaire (Joe) au sein de la cave du Fight Club -, soeur jumelle de la séance d’auto-tabassage du narrateur devant le directeur... Du Pressman Hotel, et non son chef de bureau. Tyler est absent lors du « crash » automobile au cours duquel Norton manque d’y passer sur les écrans ; lors du récit, le narrateur s’assoie au côté d’un personnage secondaire, mécano de son état, de la bouche duquel sortent les répliques de Tyler - celui du film : discours sur Dieu, la façon de se faire connaître de ce grand absent, et le sens de la vie. Cette scène a d’ailleurs une place plus importante au sein du livre, en tant que tournant narratif de l’intrigue. C’est avec ce chapitre (le dix-huitième) qu’un lecteur perspicace commence à suspecter Tyler et le narrateur de correspondre à la même entité physique. Ce chapitre illustre également une des caractéristiques frappantes de l’ouvrage : certains événements ou répliques attribués, dans le film, à Tyler et Jack, sont plutôt répartis parmi les personnages secondaires.

Certes la trame d’ensemble est respectée - ce qui semble un minimum pour une adaptation, le cas contraire tenant plus du scénario original ! -, mais au détriment, à notre sens, d’une certaine nuance des caractères, qui après lecture du livre laisse un arrière-goût bien plus amer et mitigé que ne le permet le film. Tyler comme son alter-ego(2) apparaissent beaucoup moins « cool » chez Palahniuk que chez Fincher, pour simplifier. A titre d’anecdote : Jack devrait ainsi arborer fièrement, sur la joue, un trou d’environ un centimètre de diamètre, qui ne guérit jamais ; mais quel réalisateur aurait osé arranger ainsi la gueule gouailleuse mais sympathique de Norton ? Quelques épisodes désopilants passent aussi à la trappe au sein du film, tel celui de la verrue de Jack, mais la lecture de la scène reste truculente...

Venons-en à « l’hypothèse explicative », le mécanisme qui sous-tend la coexistence de Jack et Tyler. Celui-ci est patente et clairement mentionnée par Palahniuk : un somnambulisme de grande envergure, amplifié, extrapolé par rapport à la réalité scientifique de cette pathologie, mais tout de même rationnel dans sa présentation et son introduction(3). Tyler vit lorsque Jack dort, et vice-versa. Tyler serait l’hallucination provoquée par un manque drastique de sommeil, mais comme il le souligne au cours du texte, peut-être est-ce le narrateur l’illusion et lui la réalité... C’est en tout cas ce qui se prépare après l’avènement du projet Chaos ; cf. la réponse de Tyler lorsque le narrateur défend son antériorité : « Ouais, ouais, ouais, eh bien, on verra juste qui sera ici le dernier ». Malgré les invraisemblances que cette explication peut soulever dans les détails - mais ne sont-elles pas l’un des ingrédients du succès de la formule ? -, elle lève aisément les premières objections ou la perplexité qui furent celles de pas mal de spectateurs... du film. Celui-ci est bien moins limpide sur ce point, duo des acteurs et connivence omnisciente implicite du spectateur et du narrateur oblige. Cette dernière recette fonctionne à nouveau - tout comme, par le passé, pour Usual Suspects et chez Agapit (chroniqué dans nos colonnes) -, brouillant les pistes et laissant supposer après coup qu’il nous manque des données pour remettre nos petites idées en place.

La première règle du projet Chaos est : on ne pose pas de questions sur le projet Chaos.
La cohérence et les motivations à l’origine du Projet Chaos sont - ainsi que, de manière générale, pour la plupart des aspects du livre - nettement plus explicites à l’écrit. Le recours à l’ellipse se justifie largement par la mise à l’écran de l'intrigue mais il est bien agréable de découvrir, sous la plume de Palahniuk, quelques raisons supplémentaires d’admirer l’originalité de l’idée. Le Projet Chaos du sieur Durden se veut à la fois le parallèle social et le prolongement du Fight Club. Parallèle social, car destiné à faire prendre conscience aux membres des comités - hé oui, ils sont plusieurs, étrangement organisés comme les cercles de soutien fréquentés par Jack au début de l’histoire... - de leur potentiel à modifier l’Histoire, en devenir partie prenante et s’approprier leur monde (« Torche-toi le cul avec La Joconde », fallait quand même oser !) : celui d’aujourd’hui, dans lequel ils vivent et au sein duquel on leur demande d’assumer les erreurs de générations ensevelies. Prolongement du Fight Club, car comme l’exprime textuellement Tyler : « il lui fallait remonter le Fight club d’un cran ou le fermer ». Parallèle, à commencer par les règles consonantes rapportées au chapitre seize : on ne pose pas de questions à propos du Projet Chaos. on ne pose pas de questions à propos du Projet Chaos. Pas d’excuses. Pas de mensonges. Enfin : il faut faire confiance à Tyler. Simplicité et efficacité, donc, pour des visées à long terme connues du seul fondateur (roulement de tambour)... Tyler. Une structure aux noms univoques : comités Incendie Volontaire, Agression, Malfaisance et Désinformation. Palahniuk met dans la bouche du narrateur l’expression « bureaucratie de l’anarchie » et nous découvrons une interprétation plus nihiliste qu’historique de ce dernier terme. Toute la gestion et l‘attribution des travaux personnels est dépeinte. Par ailleurs, cette petite séquence, si distrayante à l’écran, où les membres du comité Agression déclenche un combat de rue pour le perdre, s’insère ici dans sa vraie justification : éveiller (ou réveiller ?) chez le quidam moyen - l’agressé - un potentiel vindicatif laissé vacant par une société policée et politiquement correcte. Edifiant. Avec le Projet Chaos, vous découvrirez la portée soupçonnée du plan de Tyler sous un jour fort instructif.

« This is the end... ». Le dénouement distingue définitivement film et livre. Oh ! les scrupules du narrateur sont présents, la fuite et la tentative désespérée de retour en arrière aussi ; mais c’est lorsque vous aurez parcouru le dernier chapitre de l’ouvrage que, pour singer Tyler une dernière fois, vous comprendrez ce que c’est que de toucher le fond. Et d’être vraiment libre !

Notes :
1 - Réplique de Tyler dans le livre : « Sors-toi les tripes, lâche tout... Fais-moi confiance. tu te sentiras beaucoup mieux. Tu te sentiras super ». Comme un air de déjà vu, non ?
2 - A ce stade de l’article, vous devriez commencer à vous demander de qui donc il est question...
3 - C’est à se demander si là n’est pas la raison de l’appartenance de la traduction française à la catégorie « SF » de l’éditeur...
Jean LARREA
(27 janvier 2003)

Voir ses articles

Vos commentaires sur cet article

 

 

 

© 2003-2005 Arts Sombres | amateurs d'Arts Sombres depuis octobre 2003