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Cahiers Thématiques : Festnoire 2004, Festival du polar franco-mexicain
Quatrième jour, 26 novembre : Don Paco
Les hasards des rues et les embouteillages proportionnels à la taille de la capitale mexicaine auront raison, ce soir, des espoirs de voir arriver
Juan Hernandez Luna, auteur du redoutable
Tabacco para el Puma, comparse et complice de celui qui assurera seul le spectacle de clôture du Festnoire : Don Paco, plus connu sour l’étrange patronyme numéroté de Paco Ignacio Taibo II, sous nos latitudes. Ce nom, devenu au fil des quinze dernières années l’une des références du genre et l’un des fleurons de la maison Rivages, a connu un surcroît de succès lorsque l’auteur a glissé avec gourmandise du genre policier baroque dans lequel il excellait vers un genre aussi métis que le peuple mexicain lui-même: la biographie romancée. Sa vision du Che a enthousiasmé le monde, qui s’arrache l’ouvrage à plus d’un million d’exemplaire vendus jusque là.

De gauche à droite, debouts :

Jacques Aubergis (fondateur du prix Antonin Arthaud),
Juan Hernandez Luna (auteur),
Paco Ignacio Taibo II
, Paloma Saiz (madame Taibo)

en bas :
Emmanuel Rivière (directeur de l'Alliance de
Del Valle, fondateur du Festnoire) et Raphaë
l.

Pour le modérateur, interviewer Paco Ignacio Taibo II est à la fois un plaisir et un défi. Un plaisir parce qu’un thème, une phrase ou une citation, après quelques secondes de réflexion durant lesquelles le regard du petit personnage énergique se perd, suffisent à alimenter, entre une bouffée de cigarette et une gorgée de coca-cola (l’homme prétend pouvoir identifier cinq ou six sortes de coca-cola différent, selon les régions du monde où il l’ingurgite par hectolitres), une conférence à l’intérieur de la conférence. Satisfaction de l’intervieweur d’être douillettement réduit à l’état de pied de micro... Cette satisfaction est troublée par la continuelle déception mêlée d’admiration qui pousse le modérateur à rayer chaque question inscrite au fur et à mesure que l’argumentation entremêlée d’anecdotes les déflore. Soit Don Paco lit dans mes pensées, soit il lit par-dessus mon épaule...

Taibo étant un auteur de marges, dans le sens où une grande partie du plaisir occasionné par la lecture réside dans la transversalité des intrigues qu’il y présente, il commence donc par une marge: une anecdote. Imaginons donc le moustachu aux confins de cette frontière nord, par un beau soir d’été d’on ne sait quelle année, s’apprêtant à passer la nuit dans un hôtel. Ledit hôtel est aussi vaste que vide, et le
tenancier ne cache pas sa joie sans mélange lorsque le chilango, l’habitant de la capitale, lui demande l’une de ses chambres pour la nuit. Et de lui montrer la première venue, pourquoi pas, elles sont toutes identiques, de nos jours, les chambres d’hôtel. A première vue, rien à dire. Un lit, une fenêtre, une télévision. Une de ces télés pleines de chaînes, au bas mot 128, conte le conteur. Sur la télé, un petit vase. Dans le petit vase, de l’eau. Dans l’eau, une fleur. De plastique. Pas assoiffée par définition, donc. Il n’en faut pas plus pour amuser et intriguer Paco. Par jeu et curiosité, il prétexte le passage de la route proche pour demander une autre chambre. A nouveau, lit, fenêtre et télévision, sans déperdition de chaîne. Ni de vase à fleur en plastique soigneusement hydratée, le tout trônant toujours sur le poste de télévision. Se mordillant les joues et se chatouillant le nez de la moustache, Paco en demande une autre, de chambre, sous un nouveau prétexte. Pour voir.
La troisième chambre confirme le jugement, sans appel cette fois : on est bien à la frontière, là où on donne de l’eau aux fleurs en plastique, dans toutes les chambres d’un gigantesque hôtel totalement et sans doute généralement vide...

Le décor est planté. Paco est lancé. Les anecdotes se succèdent. Comment Paco passa, par jeu, la frontière de Tijuana à pied, pour voir. Et s’y retrouva bloqué quatre heures et demi durant par une question : pourquoi niait-il avoir travaillé dans une boulangerie de San Diego, des années auparavant, ainsi que le disait le sacro-saint ordinateur? Kafka, annonce Paco, n’a jamais été Tchèque: il est né dans la Colonia Lindavista de Mexico, D.F., et s’en est allé dans la froide Europe Centrale vers l’âge de quinze ans... Plus tard, en avant-première, Paco nous contera sa passion pour le mystère Pancho Villa, sur lequel il écrit jour et nuit depuis quelques temps. “Il me fascine encore plus que le Che...” Comment il se dit capable de prouver que les restes de Pancho Villa sont ceux d’une femme de soixante-cinq ans, morte du cancer. Nous n’en dirons pas plus.

Et quid de la frontière? Quid du polar? Loin d’un hystrionisme qui serait déja fort plaisant, Paco Ignacio Taibo II est à lire entre les lignes, en général lorsqu’il s’essuie la moustache des dernières bulles de Coca-cola. Alors il peut avouer son mélange de fascination et de répulsion pour Sam Peckinpah. “Une vision putassière du Mexique et de la violence, un Tchaökovsky version Casse-Noisette pour filmer quelque chose que je m’efforce de traduire comme quelque chose d’épouvantable, désagréable, et douloureux. Et une vision qui me fascine aussi.”

Sa réflexion, work-in-progress permanent, s’arrête sur le genre, qu’il pense aussi sûrement condamné que tous les autres, mais pour mieux renaître un jour, selon le
principe déja identifié par les Formalistes : la parodie, celle-là même qui a “tué le roman de chevalerie grâce à Don Quichotte, qu’il en était impossible d’écrire une ligne de roman de chevalerie après ça”, arrive pour achever les genres mourants. Il
lance ça sans tristesse, Paco, parce que c’est ainsi que les choses vivent et meurent, même en littérature. Peut-être aussi parce que son art a franchi quelques
frontières génériques, celles que Parra et Bard ont balancé par-dessus les moulins à vent il y a moins de 24 heures...

En marge de la rencontre, je ne pourrai résister à la tentation de soumettre Paco au test. Depuis des années, il suffit de prononcer le nom de James Ellroy pour compter les réactions, énumérer les couleurs qui teignent les visages de nos auteurs. En sera-t-il ainsi de notre bouillant conteur? Nullement. Paco aspire une bouffée, avale une gorgée, regarde quelque part au-delà de mon épaule, puis repart en tir rapide: “ Je le connais, tu sais? On s’est rencontrés sur les marches d’une rencontre de polar, il fumait sa clope assis tout seul... On a discuté.” Entre l’anarchiste de droite aux positions toujours renouvellées au sein de la provocation peu ou prou pertinente et le combattant des glorieuses années soixante et soixante-dix de la capitale mexicaine, le courant est passé. Malgré les différences d’opinion, et le fait que somme toute, Paco reste un irréductible fan de Lloyd Hopkins. Quant à la démythification, le jeu avec les mythes, la réflexion sur la propension de l’histoire à se conter par ces mythes souvent aussi creux que le crâne, où qu’il soit de Pancho Villa, Paco n’adhère que partiellement à la démarche Ellroyenne, qui ressemble plus à de la réutilisation qu’à de l’examen.

C’est que, pour fantaisiste qu’il soit, Paco Ignacio Taibo II n’en reste pas moins un ancien habitué des bancs de la Fac. Même s’il proclame que “L’Université est une machiine à stopper la croissance des jeunes gens”, il n’en a pas moins conservé son savoir-faire d’historien. Et le goût de la recherche méticuleuse, du travail de terrain, de la poussière sur les os, se sent à chacune de ses pages.

Malicieux, il sourit lorsque la question lui est posée: pourquoi écrire un roman plutôt qu’une thèse? Il a tout: la rigueur de la démarche, et le plaisir de l’écriture libre, toujours plus libre. Et il éclate de rire lorsque l’auteur de ces lignes lui confesse que ses romans ont constitué sa seule formation d’histoire mexicaine. C’était pourtant vrai, Don Paco...

 

Propos recueillis par Raphaël

Participants : Paco Ignacio Taibo II, Emmanuel Rivière, Raphaël Villatte.

 

Conseils bibliographiques

Pour aller plus loin et profiter de la richesse et de la diversité du roman noir mexicain, quelques références, accessibles via Internet, dont certains auteurs sont déja traduits en Français.

Juan Hernandez Luna: Tabacco para el Puma.

Rafael Ramirez Heredia: La Mara.

Eduardo Antonio Parra: Los Limites de la Noche, Tierra de Nadie, Nostalgia de la Sombra.

Paco Ignacio Taibo II : toute l’oeuvre, avec pour commencer les aventures d’Hector Belascoaran Shayne, mais surtout A Quatre Mains, Le Trésor Fantôme et bien d’autres (Ernesto Guevara, dit Che)

— Lire les autres articles du cahier

Raphaël VILLATTE
(01 décembre 2004)

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