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Cahiers Thématiques : Festnoire 2004, Festival du polar franco-mexicain
Troisième jour, 25 novembre : Entretien avec Patrick Bard et Eduardo Antonio Parra
A tous les participants fidèles du Festnoire se posait la question : comment continuer ? Après la déchirante soirée consacrée au versant le plus sanglant de la Frontière Nord, l’ambiance était restée lourde dans les couloirs de l’Alliance Française de San Angel.
Le matin même, dans les faubourgs de la ville, deux policiers avaient été lynchés par une foule ne supportant plus la corruption de sa police. La rencontre de ce soir s’annonçait également sombre: d’une part, Patrick Bard resté amicalement la semaine presque entière, auteur-investigateur de la surface de la terre, et de l’autre Eduardo Antonio Parra, écrivain-investigateur des limites humaines.

L’oeuvre de Parra est riche mais concise. Quelque recueils de nouvelles, quelques romans. A 39 ans, ce géant barbu et chauve passerait pour un bûcheron
champion de bras de fer sans surprise. On devine chez l’écrivain une vie déja longue. Et l’humour permanent qu’il manifeste n’est pas à séparer de la noirceur de
ses textes, intimes, profonds jusqu’à l’angoisse. L’auteur de ces lignes avait cru présomptueusement avaler l’un de ses recueils comme un sabre, d’une bouchée, le temps d’un weekend. Impossible. La phrase de Parra est précise et dure, et la thématique ne laisse personne indifférent. ses personnages sont généralement à mi-chemin du grand départ, et Parra les y accompagne implacablement.

Sans doute grâce à cette bonne humeur qui habite manifestement les deux auteurs en permanence, la soirée débute par une autoprésentation du Mexicain des plus joyeuses, et qui prend à contrepied les premières descriptions des deux frontières. “Ciudad Juarez, au début des années 90, avant les premières découvertes de cadavres dans le désert, était la ville la plus amusante du Mexique, peut-être même du monde.” Le sourire qui fleurit sur son visage ne laisse guère d’équivoque quant à son joyeux passé dans la ville de toutes les frontières. L’ambiguïté y était reine, dans les idées et les comportements. Le travesti y peuplait les rues, les jeunes y cherchaient l’amusement dans tous les excès.

L’homophobie y régnait pourtant déja, entre autres passions. La violence gangrénait les rues, les bagarres s’y succédaient. Le narcotrafic alimentait les veines et les imaginations, de ses produits et de ses règlements de comptes sanglants. L’esprit norteno n’était pas précisément une nouveauté, mais le caractère cosmopolite fascinait le jeune Parra, débarquant fraîchement de la riche Monterrey, dont il n’a de cesse se soulever les jupes dans ses nouvelles. Monterrey, déja ville-frontière selon lui. Patrick Bard va plus loin: où s’arrête ce pays, frontière lui-même entre l’Amérique Latine désespérée é conomiquement et l’Eldorado américain? Où est la frontière quand on retrouve des Mexicains jusque sur les bateaux de pêche d’Alaska?

Et que penser de ce paradoxal esprit fronterizo? Parra et Bard peuvent décrire avec précision la manière de penser des hommes et des femmes, et Parra évoque avec force sourires amusés les nouveaux costumes traditionnels de la pandilla, du gang: les t-shirts treize tailles trop grands, les pantalons trop larges, les filets dans les cheveux... Les filles aussi, souvent très jolies, outrancièrement maquillées, agressives et prêtes aux pires rites sacrificiels pour entrer dans la bande... Cette culture tierce, ni plus tout à fait mexicaine ni encore tout à fait américaine, qui se manifeste également par l’émergence d’une nouvelle langue, bien à cheval sur le pointillé fantaisiste de la géopolitique, rencontre un nationalisme à part, déja évoqué par Hector Dominguez : Parra convoque la figure du gardien de la frontière,
dont la version moderne est,dans sa cruauté, la Migra, la police de la migration. Où l’on garde à présent les limites nationales pour empêcher de sortir, là-même où l’on se battait pour empêcher le güerro d’entrer plus avant. Encore cette vision du Mexique en antichambre de la course au Nord.

Les mythes anciens sont également évoqués: ce Rio aux deux noms, Parra le compare au Léthé, fleuve d’oubli des Enfers grecs. Comment n’y pas voir un affluent ? Ici le migrante laisse ses papiers, son passé, son histoire, et peut-être, espère-t-il, sa nationalité. Il ressortira neuf de l’autre côté, totalement oublieux, espère-t-il encore, de cet autre monde insuppportable. S’il en ressort. Le Styx n’est-il pas un autre de ces fleuves infernaux ? Les Charon sont nombreux ici, qui offrent contre une obole un aller simple vers l’autre oubli.

On sent chez Parra le goût de l’humour noir qui lui a fait jouir des dangers de cette frontière et des autres. Patrick Bard, pour ému qu’il était hier en reprenant la parole après la projection du documentaire de Rafael Bonilla, y répond volontiers, en suggérant à Parra d’aller enquêter dans les boîtes gays de Nueva York, histoire de savoir si les groupes musicaux les plus machistes, et chantres de la légende du narcotrafic, n’y seraient pas des objets de culte...

A l’heure de se séparer, les deux auteurs tombent d’accord, chacun à sa manière, sur cette dernière frontière qui n’existe pas: la frontière générique qui sépare littérature “sans guillemets”, comme dit Eduardo et littérature policière. “Cette littérature qui nourrit et se nourrit du genre policier.”, dit-il en confessant, lui le jusqu’au-boutiste stylistique, un goût certain pour Zola, autre auteur transgénérique. Quant à Patrick, dont les références sont connues, il lâche que les frontières génériques, “ça (lui) est égal. Les frontières littéraires sont des inventions, comme les frontières géopolitiques.”.

Ces deux auteurs en liberté reconnaissent malgré ce dédain géolittéraire le naturel avec lequel ils ont préféré le roman noir au roman d’enquête policière pour aborder la frontière: ici, point de truands, de tueurs coupables. Le contexte, l’ambiance, l’air du temps, ce mélange indéfinissable et enivrant défini par Patrick Coulomb lundi, sont les seules explications pour qui veut comprendre la Frontière.

 

Propos recueillis par Raphaël.


Participants : Eduardo Antonio Parra, Patrick Bard, Emmanuel Rivière et Raphaël Villatte.

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Raphaël VILLATTE
(01 décembre 2004)

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