Le site des Univers Obscurs_

 
ARTICLES_
 
 
ARCANES_
 
RECHERCHE_

Mot exact résultats
par page
 
NEWSLETTER_

Prénom
Email
Comment avez-vous connu Arts Sombres ?


 

amateur(s) d'Arts Sombres
actuellement en ligne

Cahiers Thématiques : Festnoire 2004, Festival du polar franco-mexicain
Second jour, 24 novembre : Discussion avec Patrick Bard, Hector Dominguez et Rafael Bonilla
San Angel la mal nommée. Ce soir, un nouveau plateau d’invités, modifié par les événements, qui rattrapent la fiction.
Victor Ronquillo ne sera pas des nôtres. La Mara Salvatrucha a été frappée cette nuit, et les corps tatoués et demi-nus s’entr’apercevaient sur l’écran tremblant d’un bus matinal et cahotant. Là-bas au Sud, près de ce Guatemala en pleine hémorragie, la police paradait en exhibant ses prises. Cette police dont la corruption avait été violemment dénoncée par Rafael Ramirez Heredia il y a deux jours, rend la bouche amère et fige l’enthousiasme. Victor Ronquillo, journaliste avant tout, s’est rendu sur place.

Son partenaire de conversation ne sera pas seul à affronter les questions. Patrick Bard, auteur du roman La Frontière, gros succès en france et sorti au Mexique il y a quelques mois, Français itinérant, retrouve Rafael Bonilla, documentariste mexicain et son compagnon de route noire, le chercheur Hector Dominguez, de l’Université d’Austin, au Tejas, comme on dit de ce côté de la frontière. Le documentaire de Rafael Bonilla, La Batalla de las Cruces, sera projeté en cours de soirée.

Le sujet de la causerie interdit la plaisanterie, ou presque. Il étouffe. Ce soir, il s’agit d’évoquer, entre fiction et réalité, l’un des aspects les plus meurtriers de la Frontière: les disparitions et les meurtres de la ville de Ciudad Juarez, ces centaines
de cadavres de femmes qui ont commencé à apparaître dans le désert qui enserre la ville. Les visages sont fermés à l’entrée de l’auditorium Louis Suberville, ceux des Mexicains, ainsi, bien sûr, que des Mexicaines. Même si la Frontière est loin de Mexico, la capitale demeure l’un des hauts lieux des disparitions, enlèvements et meurtres. Au détour d’une conversation, quelques auditeurs et auditrices laissent échapper une anecdote sinistre, qui pèse sur le quotidien, au-delà du fameux sourire local. Un ami retrouvé mort, mains coupées, dans une décharge,à l’âge de dix-huit ans. Une amie abattue dans la rue sans raison. Une douleur diffuse, qui se prolonge et se renforce à chaque mauvaise nouvelle. L’abattement crée le fatalisme. Le décompte interminable des victimes rend inaccessibles les rêves de justice ou de
paix retrouvée. Comme Victor Ronquillo l’avance dans son ouvrage, plus qu’un coupable, plus que dix coupables, le contexte local, national, mondial, et culturel enfin sont à mettre en accusation.

La question d’introduction ne servira qu’à entamer la conversation, rompre le silence qui menace de s’installer de trop d’émotion. Entre les journalistes et enquêteurs présents, les démarches diffèrent : pourquoi avoir choisi la fiction pour l’un, pourquoi pas pour les autres? La réalité n’a-t-elle pas ici des airs de fiction?

Patrick Bard, dont la carrière de journaliste n’en est pas à ses débuts, a opté pour la fiction lors de sa visite à Ciudad Juarez. Il a toujours aimé le genre, s’est nourri également de quelques grand auteurs-dénonciateurs, d’Hugo à Roger Vailland, et sa
démarche journalistique a toujours été celle d’un enquêteur. Le choc s’est produit à la Frontière géographique, qui l’a amené à franchir la frontière entre fiction et réalité. Une réaction plus qu’une décision. Et puis, le polar possède un autre pouvoir
de conviction, une dynamique, et s’intéresse à la société quand elle va mal. On peut sans doute faire passer plus facilement certaines choses par la fiction, toucher certains nerfs du public plus directement que par le documentaire.

Hector Dominguez, porte-parole du duo, la voix tremblante d’émotion, à la frontière entre détresse et colère, justifie le choix de rester dans le réel qui a conduit les deux hommes à composer un long documentaire. Oui, cette réalité est incroyable. Plus que les morts, les disparitions sont effrayantes. L’inaction de la police est une honte nationale. La corruption de la justice, écoeurante. La détresse des familles, désarmante. La volonté des deux hommes est de témoigner, de faire le compte, de montrer les choses comme elles sont et de laisser le public juger, de montrer les visages de ceux qui font obstruction: “ Donnons les noms et les prénoms! ”, lance-t-il encore, avant d’énumérer les institutions coupables et leurs
représentants complices. Les fabricants de faux coupables et ceux qui préfèrent stigmatiser la victime, inventant une double-vie de prostituée à l’employée ou à l’étudiante, plutôt que d’affronter la réalité.

Alors qui ? Qui tue ? Pourquoi tuer ces femmes? La vieille, très vieille question du premier polar, du premier auteur, des premiers temps: A qui profite le
crime? Patrick, Hector et Rafael tombent généralement d’accord sur les hypothèses. Des tueurs en série, oui, il y en a probablement dans cette zone, comme Robert Ressler, ponte du FBI, l’a annoncé avant de fustigerà son tour les manquements de la police. De ces prédateurs qui cachent des blessures insondables, transformés en monstres par les circonstances et les média. Des gangs, des pandillas, bien entendu. De ces groupes vaguement tribaux, qui se consacrent au culte du mâle, de la virilité et de la violence: viols initiatiques des rares femmes admises, passages à tabac et meurtres en guise de routine. Des narcotrafiquants, bien entendu. Pas des plus tendres, réssucitant par leur comportement et leur mépris des lois le vieux cadavre du macho norteno, le pistolero du Nord, le gangster formidable. De ces hommes dont les chansons de nombre de groupes chantèrent les
louanges des années durant, faisant une gloire du meurtre d’un policier, un drame celui d’un bandit.

Les trois hommes vont plus loin, tracent quelques lignes de force qui lient des éléments voisins et, en apparence seulement, sans autre point commun que ces femmes de Juarez. Les racines mêmes de ce “tercer pais”, ce troisième pays, né du Rio aux deux noms et des morts qu’il charrie, cette zone floue qui n’est qu’une frontière théorique, est soutenue par d’autres frontières. Hector Dominguez l’affirme : la mentalité Nortena tient du culte viril et du passé. Le culte viril se renforce d’une homophobie violente, qui se concrétise par des meurtres de travestis et se manifeste verbalement haut et fort : il ne fait pas bon être maricon.
L’homosexualité existe pourtant, traçant une autre frontière entre des sexes outrageusement revendiqués, du costume cow-boy de l’homme, moustache et santiags indispensables, au soin que prend l’ouvrière de maquila pour s’apprêter, à peine la porte de l’usine franchie, à rejoindre les innombrables bars et clubs de la ville. Cette homosexualité qui fait horreur, elle est combattue violemment. Un homme, un vrai, soumet la femme, dit encore Hector, confirmé par Patrick. Les viols en bande permettent à l’évidence au jeune mâle de prouver sa virilité. Patrick fait souligner par l’un de ses personnages la liberté gagnée par les ouvrières, certes exploitées, mais plus indépendantes aussi des hommes. Insupportable pour tout macho qui se respecte, surtout lorsque ce dernier conserve une nostalgie des temps héroïques, ceux des guerres Apaches, suscitées par la couronne espagnole pour gagner encore du territoire, ou ceux d’Alamo, qui ancrèrent dans les mentalités quelques aphorismes encore répétés çà et là, tels que “le seul meurtre autorisé est celui d’un gringo”.

Cette frontière existe-t-elle seulement, dès lors que certains Mexicains du Nord partagent avec leurs vis-à-vis des Etats du Sud des USA les valeurs rugueuses de la virilité guerrière? A quelques nuances près, notamment l’animosité qui perdure au-delà du folklore entre nortenos et güerros, blancs, non. Cette frontière s’est d’autant plus dissoute que la population texane, par exemple, ne cesse de se mexicaniser, et que l’on peut, d’après les récits de Patrick, traverser le Sud sans faire usage de son anglais.

Quels espoirs demeurent? A la sortie du documentaire de Rafael Bonilla, la moitié de la salle quitte les lieux, visages plus fermés encore qu’en entrant. La saturation, l’écoeurement et le désespoir sont palpables. La conclusion conjointe des trois hommes est pourtant surprenante d’optimisme: bien que les forces en présence soient totalement déséquilibrées, avec les industries et l’ombre de la CIA en arrière-plan envahissant, il ne s’agit pas d’affronter “ un ennemi invincible”, selon la formule d’Hector. Patrick renchérit. Le bruit occasionné par la mobilisation, devenue internationale, commence à rendre difficile, et peut-être un jour impossible, la dissimulation dont les autorités se rendent responsables. “Quand tous les pourris seront mis en prison, la vérité appraîtra enfin.”, conclut-il.

La salle se disperse lentement après les remerciements d’usage. Les mains tremblent encore, quelques cigarettes s’allument. L’intensité de l’échange a rapproché les auteurs et le public, pourtant quasi muet. Les combats continuent. Ceux des enquêteurs, quels que soient leur moyens d’expression. Ceux du public également, composé essentiellement de ces hommes et de ces femmes confrontés quotidiennementà la peur d’être une nouvelle victime, ou de voir disparaître un proche. Ce soir, à San Angel la mal nommée, quelques frontières sont tombées. Celle qui sépare la fiction de la réalité a preque disparu.

 

Propos recueillis par Raphaël.

Participants: Patrick Bard, Hector Dominguez, Rafael Bonilla, Raphaël Villatte et Emmanuel Rivière.

— Lire les autres articles du cahier
Raphaël VILLATTE
(01 décembre 2004)

Voir ses articles

Vos commentaires sur cet article

 

 

 

© 2003-2005 Arts Sombres | amateurs d'Arts Sombres depuis octobre 2003