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Cahiers Thématiques : Festnoire 2004, Festival du polar franco-mexicain
Premier jour, 22 novembre : Heredia et Coulomb
Il fallait y être ! Il fallait être ici, à Mexico, dans le confortable auditorium de l’Alliance Française de San Angel, au milieu des beaux quartiers de la plus grande ville du monde, l’un de ces endroits de la ville où, se promenant en pleine nuit à deux pas de l’avenue Insurgentes, sorte de Champs-Elysées locaux, on peut oublier l’insécurité dont guides touristiques et fiction (le récent Man On Fire l’a récemment rappelé) font trembler le touriste et l’autochtone.
Ce soir, portes closes et rideaux tirés, une rencontre originale et riche. Un Mexicain, un Français. Le Festnoire, cette semaine, fêtera déja sa deuxième édition, fondé grâce à l'obstination et l'abnégation du directeur de l'Alliance Française de Del Valle, Emmanuel Rivière, et l'aide de l'Ambassade de France au Mexique, aujourd'hui personnifiée par Christian Moire, responsable du Livre pour ladite Ambassade. Un gros bébé de deux ans, donc, et appelé à durer. Le thème : La Frontière, qui traversera tout le Festnoire de cette année 2004. Ou comment l’envisager, cette frontière qui délimite et sépare des cultures identiques, voisines précisément ? Comment appréhender ses manifestations sociales, ses extensions comportementales ?

Rafael Ramirez Heredia l’aura largement exposée, sa frontière. Pas celle du Nord, que le Festnoire abordera deux jours plus tard, celle du Sud, ses cinq cent kilomètres de jungle pratiquement ininterrompue, avec pour seul passage un jumelage de villes, ciudad Hidalgo du côté mexicain et ??? du côté Guatémaltèque, et un gigantesque double pont pour enjamber les marécages. D’un côté : le Mexique, antichambre terrestre de l’Empire, passage obligé où l’on espère ne faire que passer. De l’autre côté : le reste du monde, du monde pauvre et affamé, prêt à risquer les dernières pièces pour une chance de succès. Le désespoir sans borne, capable de se lancer sur le train de marchandises de prêt d’un kilomètre de long qui remonte, à vide, de l’Amérique Centrale où le Mexique se doit d’écouler, par accord international, une partie de ses produits pétroliers. Un voyage à hauts risques qui résume parfaitement la situation : lorsqu’à la nuit tombée, les migrantes sortent de la jungle, le long de la vieille voie ferrée, les policiers de la migracion pointent également le bout de leur matraque. Le train stoppe à grands cris de freins. ceux qui ne sont pas délogés par l’arrêt brutal le sont par la police, aussi peu recommandable que les animaux de la jungle qui lui sert d’auxiliaire naturel. D’aucuns tomberont sur la voie, et rejoindront le village qui abrite de nombreux amputés, sous le gigantesque double-pont, s’ils ont de la chance. Le train repart. Mais alors que de nouveaux migrantes ressortent de la jungle, d’autres bêtes féroces les accompagnent ou les attendent. Jeunes, tatoués, il y a encore peu, de la tête aux pieds, de grosses larmes d’encre sur les joues, -d’une taille proportionnelle au lien qui unissait tueur et victime-, les tueurs de la Mara Salvatrucha guettent. Habitués au meurtre depuis leur plus tendre enfance, lorsque des grands frères attentionnés leur faisaient achever des blesser pour les désensibiliser, ils ont grandi dans de véritables sectes criminelles, qui remplacent la famille qu’ils tuent parfois pour acquérir les larmes d’honneur qui leur tomberont é ternellement au coin des yeux -les parenticides sont ainsi fréquents, compétition oblige-, ils considèrent que chaque seconde passée sur cette planète comme du bonus, gagné à partir de leur premier tatouage, ce “la vida loca” qu’ils portent au biceps. Aucune peur de la mort, à donner ou à recevoir. L’émigrant devra donc dire au revoir à son maigre bas de laine, malheureusement souvent composé de si précieux dollars.

Le phénomène n’est pas isolé, dit Rafael Ramirez Heredia. Il est fréquent, répandu, jusque dans les faubourgs de Mexico, la capitale insomniaque. Après des mois d’enquête minutieuse, le professeur d’université a rendu ses conclusions sous la forme d’un roman terrassant, épuisant, brut. De peur.

Tout à l’opposé, Patrick Coulomb attendait son heure. L’exubérant mexicain lui ayant laissé peu de place, il remplaça la conférence par la mise en appétit: auteur, Patrick Coullomb l’est assurément, tout comme il est encore journaliste, indépendant et non-consensuel, mais aussi comme il est éditeur. Discret mais efficace, le Marseillais a fondé une excellente, encore modeste mais ambitieuse maison, L’écailler du Sud, qui, avant un virage heureux et prometteur vers l’étranger, a largement exploré notre propre frontière Sud, cette terre à la fois promise et refusée, phantasme français par excellence (du truand à l’instituteur, pas un qui ne rêve de finir ses jours au soleil), idéal du Sud pour de nombreux émigrants, de ceux que l’on retrouve parfois noyés au large de la paisible mais trompeuse Méditerranée, étouffés dans des camions ou gelés sous les trains d’atterrissage des avions. Aux 3200 kms de frontière Américano-Mexicaine, Patrick Coulomb oppose les 5000 kms de frontière méditerranéenne. Rien à envier, géopolitique oblige. Pas de Mara Salvatrucha, mais des réseaux criminels aussi cruels que discrets, tout aussi prêts à profiter de la misère humaine et passagère.

A L’écailler du Sud, Patrick Coulomb a souhaité conférer une touche particulière, qui s’affirme au gré des volumes: à l’ombre pas dérangeante de l’ami Izzo, la Touche Marseillaise prospère, s’écartant des clichés de carte postale pour mieux faire respirer au non-initié, à l’étranger de France, le mystère qui entoure cette ville qui se découvre par sa pulsation lourde plus que par n’importe quel descriptif. De la violence ? De la politique ? Oui, bien sûr. On est dans le polar, et en France. Pas de polar qui n’ait une portée, même sous le déguisement du divertissement. Foin de l’hypocrisie servie par certains vendeurs de soupe en sachet, pour régional qu’il semble, L’écailler du Sud voit large comme le Vieux Port, et distille sous une bonhomie apparente des préoccupations et des interrogations qui ne trompent pas. Chaque titre de la collection renferme son lot de
surprise et d’inquiétude qui dépasse le frisson. D’autres frontières, aussi floues que celles que les Etats rêvent encore et toujours d’imposer aux peuples.

 


Références :

Rafael Ramirez Heredia, La Mara, Editorial Alfaguara.

Les plus curieux trouveront un reportage photo de Philippe Revelli sur les migrants.

Patrick Coulomb, L'illusion du belvédère, L’Écailler du Sud

L’Écailler du Sud :
BP 10050, 13244 Marseille Cedex 01.

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Raphaël VILLATTE
(01 décembre 2004)

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