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Hors de l'Ombre : Littérature
Fatherland

En 1964, Adolf Hitler s’apprête à célébrer son soixante-quinzième anniversaire. Le troisième Reich, en liesse, s’active encore sur le front de l’Est, mais vit dans la sérénité de la victoire acquise en 1945.
Effrayant ? Pire.

Nous avons choisi de présenter cette oeuvre après l'annonce des résultats du premier tour de l'élection présidentielle française de 2002.
Elle appartient au genre très peu fréquenté et à haut potentiel polémique : l’uchronie. Forme rare de littérature, elle consiste à dire « Et si cela ne s’était pas passé comme çà… ».

Robert Harris a choqué et secoué le monde littéraire lors de la sortie de Fatherland, en 1994. Peut-être pas assez. Il faut s’interroger sur le résultat des différentes attitudes que l’intellectuel ou le simple amateur d’art adopte face à l’horreur.
Nous choisissons le choc, qui contribuera, nous l’espérons, à tirer ensemble les leçons de certains bouleversements. Pour que ce qui finit parfois par ressurgir n’ait plus de raisons de ressurgir.

Titre : Fatherland

Auteur : Robert Harris

Editeur : Pocket

Sortie : 1996
Tous Droits Réservés
En 1964, alors que les festivités pour l’anniversaire du Führer s’organisent, un ancien dignitaire est retrouvé assassiné à proximité de sa luxueuse demeure.
Peu après, c’est au tour d’un de ses anciens compagnons de la conquête de la Pologne de trouver la mort. La Gestapo s’en mêle. C’est pourtant le lieutenant de la Kriminal Polizei SS Xavier March qui est chargé de l’affaire. Ancien sous-marinier, héros de la guerre dans la Baltique, il n’est qu’un rouage du Reich, un ancien des premières générations de la Hitlerjugend, les Jeunesses Hitlériennes. Un pur produit qui n’a connu qu’Hitler. Tout n’est pourtant pas brun chez lui. De petites choses se dérèglent et le perturbent. Cette photo retrouvée sous son papier peint. Une famille entière au nom juif. Que sont-ils devenus ? Personne ne se souvient d’eux. Tous les juifs sont supposés avoir quitté "de leur plein gré" l’Allemagne il y a plus de quinze ans, à présent.
Pourtant, le malaise grandit chez March. Et pourquoi la Gestapo se mêle-t-elle d’une affaire criminelle ? L’enquête progresse, et fait rencontrer à March une jeune américaine très libre-penseuse. Sa fréquentation, alors que le propre fils du SS se détache de lui, totalement absorbé par le Reich, amène progressivement March à se poser la question : que s’est-il passé en Pologne ? Que sont devenus les juifs ?

Le Reich décrit de l'intérieur. Le pamphlet eût été facile pour Robert Harris. Quoi de plus simple que de donner une vision effrayante d’un monde dominé par le nazisme ? Multiplier les bruits de bottes et les bras levés suffit à donner le ton.
Harris a choisi la difficulté, c’est-à-dire une certaine ambiguïté. Tout comme le héros, le lecteur est amené à ne voir et comprendre que ce que la propagande laisse filtrer ou non. Le Reich est décrit de l’intérieur, laisse voir sans les excuser les limites consenties des individus dans le totalitarisme nazi. L’auteur dépeint la facilité du confort dans l’obéissance et dans l’oubli volontaire.
L’horreur d’un monde aux couleurs du nazisme constitue la toile de fond d’un authentique thriller bourré de toutes les qualités du genre : le rythme est haletant, les personnages, quoique forcément déroutants, voire franchement gênants, sont attachants, et la claustrophobie est totale dans ce Berlin grisâtre. On croise les ombres de Himmler et de bien d’autres.
L’enchaînement des épisodes tourne à la mécanique implacable. Le piège se referme sur les personnages comme une manière de prouver l’absurdité du système lui-même.

Dénonciation sous forme de thriller. La grande réussite de ce roman réside précisément dans la qualité de son écriture. La puissance d’évocation de Robert Harris ne se dément pas, et les descriptions des bâtiments qui ornent (?) le Berlin d’Hitler font froid dans le dos. La grisaille du lieu, celle du temps finissent de détremper les esprits. Harris oppose ainsi le chemin désabusé vers le doute de son héros à divers comportements, tout à fait réalistes d’ailleurs : la lâcheté, la peur, le conformisme, le dévouement aveugle. Le déchirement est lent, très progressif et d’une grande méticulosité. Peu à peu, il n’y croit plus. Et doit en accepter le risque.
Harris choisit le malaise. La grisaille qui nimbe toute chose, qui noie les Allemands devenus robots sans pensée, finit par étreindre et provoquer la nausée d’une manière plus violente qu’elle en est subtile. La dénonciation se fait par l’œuvre et son message, mais la forme reste celle d’un thriller.
C’est ce vertige qui choqua sans doute les critiques.
En effet, si le propos ne pouvait pas s’autoriser l’ambiguïté, Harris pousse le lecteur dans ses retranchements. La dynamique du récit l’enchaîne à ce monde cauchemardesque. Suivant son héros nazi, pas à pas, vers une vérité qu’il connaît, lui, déjà, le récit réussit pour finir un tour de force rare : maintenir le suspense et un dénouement spectaculaire alors que le lecteur est pour une fois le mieux informé ! Ecrasant.

No Pasaran ! Nous ne pouvons que recommander encore et encore la lecture de tels ouvrages. Ils choquent l’imagination, encouragent vivement à la réflexion et emploient au maximum de ses capacités le pouvoir de la fiction.
Pour la bonne cause.
Henry YAN
(22 avril 2002)

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