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Le Fantastique Minimaliste
Ils ne payent pas de mine, ils n’ont pas de monstres visqueux au générique, leurs héros y laissent souvent la vie ou la raison, et leurs spectateurs n’en mènent pas large à la sortie, quand ils ne sont pas traumatisés à vie : bienvenue dans le monde maléfique des films du Fantastique Minimaliste.
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Le genre fantastique s’est installé dans le monde du cinéma pratiquement à la naissance du septième art. Méliès s’est empressé d’y faire figurer tout l’univers délirant qui peuplait son imagination. Feuillade a créé d’inquiétants Vampires, Murnau et Dreyer n’ont pas attendu le parlant pour marquer durablement le genre de deux chefs-d’œuvre indétrônés, respectivement Nosferatu, eine Symphonie des Grauens et Vampyr. Tod Browning prit la suite, ainsi que James Whale, et on connaît la suite. Curieusement, le genre n’a jamais disparu, malgré de sérieuses baisses de régime. Le genre s’est divisé, subdivisé, réunifié… Mais il survit.
Le film de monstre reparaît régulièrement, se nourrissant de la substance fantasmatique collective à l’égard des animaux, entre autres (Lake Placid, Komodo…). Les vampires se maintiennent à flot, notamment par le biais de séries télévisées (Buffy), et les maisons hantées ne tombent pas en ruine (Hantise).
Une branche moins connue du cinéma fantastique est toujours vigoureuse, peut-être plus que jamais, celle que nous nommerons « fantastique minimaliste ». Ce sous-genre n’existe pas vraiment en tant que tel, car les œuvres qui le composent sont relativement dispersées dans le temps et l’espace.

Posons que le fantastique minimaliste regroupe les films qui n’utilisent qu’un minimum d’effets traditionnels du genre fantastique. Les effets spéciaux viennent en première place dans la liste non-exhaustive. Phénomène du genre, La Maison du Diable (The Haunting of Hill House, Robert Wise, 1963) était célèbre pour la quasi-absence d’effets spéciaux : tout juste une porte se gondole-t-elle légèrement sous la pression d’un démon. Tout le reste est contenu dans la maison elle-même, couloirs, pièces sombres, murs de travers, chambres d’enfants, cris de bébés, perspectives étranges, noir et blanc nauséeux, voix-off déprimante, vertige et malaise permanents. Le film, de ce fait, n’a jamais pris la moindre ride, et reste aussi effrayant aujourd’hui. On le présente même parfois en fonction de cette spécificité. Le destin de cette œuvre « impérissable » ne doit pas éclipser la volonté de son auteur de créer précisément chaque effet sans effets. Pas de monstre ni de fantôme à Hill House, rien que l’ambiance malsaine, et les gens (des enfermés volontaires) qui perdent progressivement leurs repères pour basculer dans la folie (signalons que le remake de ce film, Hantise de Jan de Bont en 1999, a choisi la méthode inverse, effets digitaux voyants, monstres et squelettes, pour un résultat visuellement intéressant mais vraiment pas terrifiant).

Le fantastique, en effet, joue sur l’élément humain. La liste des effets prohibés comporte donc la mise au placard de nombreux effets musicaux (fortissimi placés au moment où le chat grimpe bruyamment sur une poubelle), ainsi que visuels (orages, personnages louches à l’allure inquiétante, lieux traditionnels comme les landes désertiques, les cryptes, les églises désaffectées et les châteaux hantés - à l’exception de La Maison du Diable). Il s’agit également d’aborder l’interprétation d’une manière relativement nouvelle pour le genre. Si méchant il y a, les imprécations et discours qui permettent à ce dernier d’expliquer ses actes au héros (et au public) doivent disparaître. Le cas des Innocents (The Innocents, Jack Clayton, 1961) l’illustre : tourné d’après Le Tour d’Ecrou (Henry James), les fantômes maléfiques qui torturent l’âme des enfants confiés à la garde d’une gouvernante solitaire n’apparaissent que rarement, et ne prennent jamais la parole. Tout comme dans l’Exorciste (William Friedkin, 1973), le malaise naît lentement du comportement anormal et malsain des jeunes enfants. L’interprétation de Deborah Kerr était un modèle de celle qu’adoptent les héros du fantastique minimaliste : radicalement différente de celle des personnages de films fantastiques.

Le fantastique minimaliste applique au pied de la lettre la définition commune du genre fantastique rappelée par Todorov, soit « l’irruption d’un élément extraordinaire dans un milieu ordinaire ». Le fantastique minimaliste s’applique à créer cette banalité qui met d’autant mieux en valeur le surnaturel. Halloween (John Carpenter, 1978), bien qu’il comporte certains effets (sonores, notamment) qui le rattache à la tradition du genre, exploite remarquablement le quotidien de la jeune baby-sitter : l’étrange homme au masque blanc apparaît en plein jour, dans les jardins d’une banlieue tout à fait ordinaire, sous l’éclairage grisâtre de la fin d’octobre. C’est précisément au milieu de ces préoccupations affligeantes de banalité (expériences sexuelles adolescentes, cigarettes prohibées, heures de retour à la maison) que surgit un personnage totalement étranger, violemment décalé par rapport à la réalité de la vie banlieusarde américaine.

Nous l’avons vu, la thématique du fantastique minimaliste n’exclut pas les grands thèmes du genre : le Diable y a ses entrées. L’un des plus fameux exemples est celui de Rosemary’s Baby (Roman Polanski, 1968), film audacieux s’il en est : il situe une possession démoniaque en plein New-York des années 60. Une fois encore, jouant plus sur le malaise viscéral (la jeune Rosemary tombe enceinte, et ses angoisses portent sur son bébé) que sur l’effet de surprise, la terreur instillée par la scène finale tient presque du soulagement pour le public. De surcroît, le scénario isole la jeune femme dont les craintes grandissent au fil des dénégations amusées de son entourage. L’Exorciste usera de procédés comparables, dans la première partie du film pour le moins, le reste du film intégrant remarquablement les effets spéciaux à un univers totalement ancré dans la réalité (personnages, décors, cadre).

Polanski utilise à nouveau le malaise, l’explorant dans ses moindres aspects pour le faire aboutir à la plus atroce folie auto-destructrice dans Le Locataire (1976). Le film entre également dans le cadre angoissant du fantastique minimaliste, bien qu’une lecture plus médicale puisse en être faite. Jouant précisément sur cette ambiguïté, le cinéaste emploie le cadre du Paris des années 70, le rendant gris et sordide, comme l’un des premiers rôles. Le jeune étranger qui s’installe dans l’appartement d’une suicidée ne peut que s’y sentir mal à l’aise. Timide et discret, il est littéralement englouti par l’endroit et son passé. La musique de Philippe Sarde englue l’ensemble du film, et les effets fantastiques surviennent avec une lenteur poisseuse, telle cette lente mise au point du personnage qui découvre que le voyeur qui l’observe depuis l’autre côté de la cour intérieure n’est autre que lui-même. Le dénouement ne soulage personne dans ce film, et il est généralement reconnu comme l’un des plus difficiles à revoir par ses spectateurs.

Le fantastique minimaliste aime le quotidien, la banalité qui permet une identification quasi-instantanée avec les personnages du film. Chacun a fait l’expérience de la solitude, des pièces sombres et des événements qui sortent de l’ordinaire. Le fantastique minimaliste injecte une dose de doute sur ce que le spectateur voit ou croit voir. Le controversé Projet Blair Witch (1999) joue sur ces ressorts antiques, qui viennent plus des contes de la veillée que du roman gothique. L’angoisse qui naît de la découverte de petits tas de pierres au petit matin, soit en plein jour, permet de rendre étouffante l’arrivée de la nuit. Les trois jeunes gens enfermés dans leur tente n’ont plus aucun refuge, tant intérieur qu’extérieur. Et la fameuse sorcière n’apparaît jamais.

Kyoshi Kurosawa emploie des procédés sensiblement différents, mais proches de l’esprit des films cités. A l’exception de Kaïro (2001) dans lequel le réalisateur montre un peu plus que de coutume, ses œuvres précédentes ne laissaient presque pas deviner l’objet du malaise de l’ensemble du film. Cure (1998) laissait dans le doute le plus total. Le nombre important de morts ne faisait, en apparence, aucune ride sur la surface de l’eau : la présence maléfique continuait de sauter de l’un à l’autre sans encombre. Kaïro emploie d’ailleurs des procédés habituels du fantastique minimaliste : de jeunes internautes découvrent, en tentant de participer à un jeu en ligne, des images inexplicables, photos ou films d’autres joueurs, pas nécessairement morts, mais dont la vue met, une fois de plus, mal à l’aise. Le malaise ne fera que grandir, mais les (très rares) manifestations visibles du surnaturel n’apparaîtront que bien plus tard. L’angoisse est de tous les plans, ce qui semble d’ailleurs un trait dominant du fantastique minimaliste : à ne jamais savoir d’où peut venir le danger, ni quelle forme il peut prendre, le spectateur est poussé à le chercher et à le voir partout. Il n’y a jamais de sécurité dans le fantastique minimaliste, et les destructions salvatrices de démons sont rares.

Le soulagement final n’est d’ailleurs pas la règle du genre. Rarement conçu pour rassembler le plus vaste public, le film fantastique minimaliste tient, au contraire, à prolonger le malaise bien au-delà de la fin de la projection. On pourrait le définir comme un genre sans concession ou presque, l’angoisse générée par ces films est forte. Les plus endurcis se trouvent généralement aussi mal à l’aise que durant leur premier Dracula, et c’est sans doute la raison d’une partie du succès de ce genre qui n’en est pas un.

Le fantastique minimaliste regroupe plus des œuvres élaborées en marge des genres fantastiques qu’à l’intérieur d’un genre. Leurs convergences permettent de les étudier ensemble, mais pas d’aboutir à un Dogme du fantastique, même si l’examen de leurs caractéristiques les en rapproche. La notion de fantastique minimaliste ne peut être qu’une commodité critique, en raison de l’extrême diversité des films qui la définissent. Cependant, ce courant, fut-il minime au sein du cinéma fantastique, existe et se manifeste régulièrement depuis plusieurs dizaines d’années. Il est riche, et compte parmi les plus grands films fantastiques de l’histoire du cinéma, et assurera probablement les mauvais jours de nombreux cinéphiles.             
Raphaël VILLATTE
(23 septembre 2002)

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