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D'oeuvre en oeuvre : Bande Dessinée.
Evangelion ou le retour au néant
Dans la mesure où Arts Sombres n'est pas un repaire d'anime-fans complétistes, traiter un film d'animation dérivé d'une série pas forcément connue du grand public peut relever du mettage de charrue avant les boeufs. Que les néophytes ne partent donc pas, car The end of Evangelion  a pas mal à nous apprendre sur le monde de l'animation japonaise et sur une partie de son public cible, les otakus. Examen donc de l'un des animes les plus nuls et les plus révoltants de tous les temps.  
Titre : The end of Evangelion

Scénario : Hideaki Anno

Réalisation : Fox Pathé Europa

Sortie : 1997
Tous droits réservés
Oui, vous avez bien lu. The end of Evangelion est une bouse sans nom, nous y reviendrons plus bas.

Au commencement était Gainax. Un groupe de potes dingues d'animation, formé au début des années 80 avec l'intention de secouer un peu le cocotier ; quelques succès d'estime/bides noirs plus tard, la petite société s'imposait dans la cour des grands grâce à Gunbuster et Nadia le secret de l'eau bleue, oeuvres ambitieuses mêlant aventures tout public, robots géants et métaphysique. Un homme derrière ces réussites, Hideaki Anno, l'artiste de Gainax.

Milieu des années 90. L'animation japonaise ronronne et on commence à se rendre compte qu'il a quelque chose de pourri dans le miracle économique. Dans ce climat morose, des investisseurs (dont Sega) commandent à Gainax une série animée en 26 épisodes. Le cahiers des charges se résume à cette phrase : des collégiens affrontent des monstres en pilotant des robots géants. Rajoutez à cela les thèmes désormais classiques de type apocalypse, high tech, lolitas délurées et autre gags à base de petite culotte, et l'on se retrouve avec un concept des plus bâteaux. C'est compter sans Hideaki Anno.

2015, quinze après le Second impact, un cataclysme sans précédent dont l'humanité n'a réchappé que par justesse. Ce que l'opinion public ne sait pas c'est que le désastre a pour origine un Ange, créature gigantesque et surpuissante, d'origine inconnue. Pour protéger la Terre d'autres attaques, une organisation fut créée, la NERV. Son arme : les Evangelions, robots géants pilotés par les adolescents Shinji, garçon mal dans sa peau, Asuka, beauté au tempérament de feu et Rei, jeune fille quasi autiste. Alors que les attaques des Anges se succèdent, des questions se posent : que sont les Anges ? que sont les Evas ? Pourquoi des adolescents pour les piloter ? Quelles sont les vraies intentions de la NERV ?

Des clous. Parmi les innombrables pistes narratives esquissées, seule une infime proportion trouvera une résolution. Car plutôt que de se concentrer sur les scènes d'action (pourtant formidablement efficaces) ou les théories du complot (pourtant terriblement captivantes), Anno préfère se concentrer sur les états d'âme de ses personnages à coup de plages contemplatives oscillant entre 2001 et Jean-Luc Godard. Le point culminant de cette méthode est logiquement concentré dans les deux derniers épisodes de la série, qui outre de lourds problèmes de budget qui ont parfois forcé l'équipe à directement utiliser des crayonnés (!), concentrent la narration sur la psychologie de Shinji, adolescent malingre et tourmenté, rejeté par son père et rongé par la haine de soi.

Si un traitement aussi peu conventionnel a permis de toucher le grand public (pour une fois inspiré), les otakus ont eux hurlé au scandaleux foutage de gueule, accusant Anno d'être un escroc doué pour lancer des pistes en l'air sans trop se soucier de voir où ça retombe. Et là vous me dites : « c'est quoi un otaku ? ».

L'otaku, à l'image du nerd, son pendant occidental, est un animal directement sorti des entrailles de la société de consommation. De façon caricaturale, il s'agit d'un mâle, âgé de 15 à 25 ans, issu de la classe moyenne et souvent marqué par un physique ingrat, que ce soit des boutons disgracieux, des lunettes triple foyer ou une surcharge pondérale, quand ce n'est pas les trois en même temps. Peu doué pour les relations sociales, en particulier avec le sexe opposé, l'otaku/nerd a tendance à ne cotoyer que ses semblables, avec qui il peut librement parler d'informatique, de jeux videos, de science-fiction, de films d'horreur, de comic books ou de japanimation. Encore villipendé il y a quelques années, Internet a contribué à l'essor du nerd/otaku, lui conférant une réelle influence sur certains projets pop culturels, du casting de X-men jusqu'au buzz autour du Seigneur des anneaux, sans oublier Buffy ou Dragon Ball Z, tout juste découvert par le pays du hamburger.

Mais revenons à Evangelion. Si la réaction très brutale des otakus marqua le clash, la crise couvait depuis un moment. Peu enthousiasmés par l'évolution de la série, peu confiants dans le potentiel marketing des produits dérivés, pas mal de rats quittèrent le navire aux deux tiers de la série, laissant à l'équipe le soin de finaliser huit épisodes dans des conditions pour le moins épiques. Le succès inattendu d'une série outsider vouée à l'oubli allait pas mal changer la donne. Soit d'un côté un grand public qui avait fini par se lasser des mêmes histoires de robots géants et qui redécouvrait ce média. Et de l'autre une bande de fans hardcore qui sautent sur toute les nouvelles séries, mécontents d'une oeuvre qui leur était à priori destinée. A ce niveau, on est carrément dans le cas d'école pour étudiants en stratégie marketing.

Il faut dire qu'Anno avait piégé le bébé : lui-même otaku repenti, il a toujours conçu la série non pas comme une fresque ayant pour enjeu le salut de l'humanité, mais comme l'étude de caractères de personnages incapables de s'ouvrir aux autres, en particulier Shinji Ikari, anti-héros absolu, gamin, lâche, chétif, timide, à la personnalité peu marquée, qui passe plus son temps à écouter la même cassette sur son walkman qu'à sortir dans la rue.
« Ils ne sortent pas de leur univers. Ils s'y sentent en sécurité. Ils n'ont rien de solide sur quoi s'appuyer en eux. C'est pourquoi j'ai essayé de partir à la rescousse de l'animation japonaise. Je ne dit pas, comme Terayama, de jeter ses cahiers et fuir la ville, mais de sortir de la ville et d'aller à la rencontre des gens. » [1]
Ces mots à l'attention des anime-fans sont d'Hideaki Anno, qui signe donc le crime. Inutile de dire que les commentaires sur les forums spécialisés passèrent de « Il se fout de nous » à « De quoi je me mêle ? ».

Quand bien même les otakus seraient une minorité de boutonneux mal embouchés, ils restent un marché important, car gros consommateurs de produits dérivés. Les marchands de jouets ayant raté le coche de la série, ils comptent bien rattraper le coup grâce à une histoire inédite. Dans ce climat plutôt malsain, décision est donc prise de produire deux films. Death and Rebirth qui fera office de résumé de la série pour tous ceux qui auraient oublié d'allumer leur poste. Remontage grossier de séquences de la série, la chose est à éviter comme la peste et ne sert que d'amuse-gueule pour le gros morceau, l'affront suprême : The end of Evangelion. Soit un remake des épisodes 25 et 26, avec de l'apocalypse épique en veux-tu en voilà, et des réponses à toutes les questions, oui mon bon monsieur. Hideaki Anno, lui, a déjà claqué la porte, satisfait de la fin originale, et se contentera d'apposer son nom pour les royalties.

Que ce soit donc clair : The end of Evangelion est une purge. Mais attention, pas au sens Seagalien ou Vandammoïde du terme. Doté d'un budget conséquent, le film fait preuve d'un excellent niveau technique, d'un character design optimisé, d'une animation soignée et de musiques souvent superbes.
Soit. Mais deux sentiments se dégagent.

Un : du dégoût. The end of Evangelion est un film d'une vulgarité, d'une grossièreté, d'un racolage absolument stupéfiant ; tout ce qui était en filigrane dans la série, toutes les subtilités, les sous-entendus, tous les virages un peu dangereux aperçus au détour de quelques épisodes (notamment la violence, l'ésotérisme ou les moments de tension sexuelle) sont ici réécrits au burin, enchainant les évènements en dépit de tout cohérence thématique ou narrative. Et que je te mets de la symbolique judéo-chrétienne à la louche (attrape-gogo débile rapidement abandonné dans la série), que je te rajoute de la bonne grosse violence (allez, cramons des innocents au lance-flammes) et du cataclysme à proportion biblique (même si ça ressemble plutôt à un mauvais Godzilla). Autant faire débarquer le Toxic Avenger dans Twin Peaks, et c'est bien par pure charité que l'on passera sur l'inénarrable scène où Shinji se masturbe au dessus d'une Asuka comateuse, ce qui est toujours fin et de bon goût. Plus qu'une conclusion haute en couleur, on pense plutôt à Urotsukidoji, anime bien connu pour son cocktail d'apocalypse, de gore et de nymphettes violées par des démons ultramembrés. Yeah...

Deux : de la tristesse. En plus d'être un vulgaire produit scandaleusement putassier, The end of Evangelion rejoint le club assez fermé de ces oeuvres marquées par une vraie haine pour leurs propres personnages. De Shinji au dernier second couteau, pas un seul n'est épargné, pas un seul qui ne devienne pas psychopathe, catatonique, suicidaire, ne soit pas torturé à mort, mutilé, transformé en monstre, tripoté ou dissous dans un orgasme existentiel proprement surréaliste. Parmi les exemples récents, il faut chercher du côté de Starship Troopers (qui a l'excuse du propos désabusé sur le fascisme) ou Piège à Hong Kong (qui a l'excuse de la créativité très volatile de Tsui Hark, sans oublier le Van Damme effect) pour retrouver une telle politique de la terre brûlée. Ainsi, si la fameuse scène de masturbation peut passer pour une simple surenchère lobotomisée des quelques attouchements que Shinji a avec certains personnages féminins (et même masculins), on peut y avoir une critique franchement dure de ces fameux otakus plus enclins à s'astiquer sur des mangas pornographiques qu'à tenter d'approcher les vraies membres du sexe opposé. Une scène que ce bon vieux Anno aurait tendance à parfaitement assumer... Il est quand même dommage que le discours optimiste de la série ait cédé la place à un ressentiment terriblement amer qui franchit sans vergogne le cap d'un nihilisme qui parvient à être fascinant, que ce soit le combat ultraviolent mené par Asuka ou le final totalement désespéré.

Il n'y a aucune justice en ce monde, The end of Evangelion fut un succès et peu de gens se sont levés pour hurler au scandale, car enfin se trouvait ce qu'il cherchaient : de la baston, de la fin du monde et de la mort « tragique ». Et Hideaki Anno, qu'en pense-t-il ?
« Disons que j'aurais mieux fait de me taire. Je me suis mêlé de ce qui ne me regardait pas en disant cela à des gens qui justement aiment les anime pour s'éloigner à tout prix de la réalité, sans parler du monde de la profession qui a estimé que je sciais la branche sur laquelle il est assis : je me suis fait copieusement insulter de toutes parts. Ma motivation était que je voulais prévenir à ce moment précis ceux qui avaient un autre angle de vue des pièges du petit monde de l'anime et de la messagerie electronique. C'est clair : les anime-fans et la profession ne sont pas du genre à vouloir se remettre en cause. Mon travail et Eva elle-même ne sont donc que des produits intolérables. J'aurai mieux fait de constater, comprendre ma situation aux yeux des autres. J'aurais au moins voulu savoir que cela se ressentait ainsi aussi bien depuis le dehors de la coquille d'un anime-fan. » [2]
Quel gâchis. La série Evangelion [3] conserve aujourd'hui toute sa force et son mystère. Bien sûr les fans, pris du syndrome de l'entertainment jetable sont passés à autre chose, Cowboy Bebop, Lain, Utena, des oeuvres par ailleurs hautement estimables. Preuve que le phénomène est retombé : les détournements pornographiques se font rares et le manga dérivé de la série ne sera sans doute jamais mené à son terme. Mais en plus de ses qualités artistiques, Evangelion a mis le doigt sur les limites de la fan-attitude, démarche de passionné sympathique mais immature et condamnée à une forme de consanguinité culturelle. La force de oeuvres des oeuvres de Stan Lee ou Steven Spielberg réside avant tout dans leur universalité. Qu'attendre d'un créateur dont l'horizon se limite à Star Wars ? C'est pourtant ce qui nous menace avec l'arrivée de la génération post-Lucas : des films, livres, bandes dessinées conçu pour des fans, par des fans, dans un cercle vicieux qui pour un Peter « Seigneur des anneaux » Jackson risque d'accoucher de dix Courtney « Donjons et Dragons » Solomon. Brrrrrrrrr.

Quant à The end of Evangelion, laissons le mot de la fin à la volcanique Asuka, à l'origine de la dernière réplique du film : « C'est répugnant ». On ne saurait mieux résumer le problème.

Notes :
1 et 2 - Les propos de Hideaki Anno proviennent du magazine japonais NewType et ont été traduits par David Deleule et Takaishi Maiko. L'intégralité de l'interview est disponible ici.
3 - La série Neon Genesis Evangelion est disponible en VHS dans son intégralité. Le même éditeur réédite actuellement la série en DVD, le deuxième volume ne saurait tarder. Les masochites pourront toujours se procurer le DVD tout juste correct réunissant Death and Rebirth (caca) et The end of Evangelion (caca puissance 1000) édité par FPE pour la somme de 30 euros, soit 29,50 de trop. Les nippophones ou les fans hardcore ou les fans hardcore peuvent attendre le mega coffret remasterisé de la mort qui contient TOUT sur Evangelion, la série les films et les montages alternatifs de certains épisodes, sans oublier deux tonnes de suppléments. Sortie prévue en juin 2003, prix prohibitif (330 euros) et absence de sous-titres of course.
Cyberlapinou
(07 avril 2003)

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