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Sur Le Vif : Personnalités
James Ellroy à Toulouse
Le 28 mars 2001, James Ellroy sautait sur Toulouse pour une séance de dédicaces suivie d'une rencontre avec des lecteurs, animées par François Guérif et Claude Mesplède. Nous étions sur l'affaire.
Tous Droits Réservés

Le suspect était bien connu de nos services : multirécidiviste du roman noir, après quelques faits de délinquance nouvelliste, le gaillard est devenu en quelques romans une superstar du grand banditisme romanesque, voire de l'activisme politique à l'échelle internationale. Ses deux derniers attentats romanesques, American Tabloïd et American Death Trip, visent des personnalités de premier plan : John et Robert Kennedy, J. Edgar Hoover, Lyndon Johnson, Jimmy Hoffa et quelques Parrains de plus...

Nous avons pu voir l'animal en chair et en os. Il était confortablement installé au fond de la librairie Ombres Blanches, où nos informateurs l'avaient localisé. Loin de s'inquiéter de l'émoi qu'il suscite au pays du commissaire Maigret, il signait. "Depuis trois heures de l'après-midi", chuchota, admirative et un peu inquiète, une jeune libraire à son collègue, sans quitter le colosse des yeux. Je l'observai quelques instants. Prendre la mesure de la bête. Plus d'un mètre quatre-vingt cinq, peut-être quatre-vingt dix, le cheveu ras et rare à présent, il n'avait pas beaucoup changé depuis la dernière fois qu'il avait été repéré sur le territoire. Il signait. Une poignée de main, un grand "Bonjiouwrw", il prenait le nom de chacun, signait (vérification faite, les experts-graphologues sont formels : c'était bien la signature de "La bête de L.A."), "God bless you", re-poignée de main, et "Au revouawrw". Nous voulions savoir.

Je m'approchais, quelques livres choisis au hasard à la main. Par chance, il s'agissait de ses œuvres. Une libraire me murmura "allez-y tant qu'il n'y a pas trop de monde, après on ne sait jamais". Je flairais le piège. Pas trop de monde ? Pour limiter le nombre des victimes ? Pour dégager le champ de tir du monstre, s'il me reconnaissait pour ce que je suis ? L'homme qui a créé Dudley Smith pouvait me repérer d'un coup d'œil.

Voilà, j'étais devant lui. La poignée de main, les signatures, la re-poignée de main... Ouf ! Il ne s'est aperçu de rien. J'avais bien senti un moment de trouble dans son regard. J'avais pris l'air détaché mais ému du fanatique de son œuvre, et mendié une signature. Ma couverture avait tenu. Je m'éloignai discrètement, jetant des regards réguliers en arrière. Sauvé. Je retrouvai un coin qui m'assurait un bon angle de vue et repris ma surveillance.

C'est quelques heures plus tard que l'événement s'est produit.

Deux de ses relations connues de nos services, des activistes militants pour le polar de longue date, les dénommés Guérif, François et Mesplède, Claude. Des routiers du crime et du châtiment. On ne compte plus leurs méfaits. J'eus un frisson devant le tableau qui s'offrait à moi. La collusion était évidente, prouvée : Ellroy était bel et bien en cheville avec ces deux lascars. Les deux complices ont échangé un signe discret, qui ne m'a pas échappé. S'agissait-il de moi ? Etais-je repéré ? Impossible de savoir. Je vis Mesplède s'approcher d'Ellroy, lui parler bas en indiquant une sortie de la main. Nooon ! Ils allaient prendre la fuite !
Paisible comme Lucky Luciano, l'américain se leva, toisa la foule du regard, et laissa Mesplède haranguer. "James Ellroy va répondre à vos questions". L'émotion secoua le public par vagues. Les adeptes étaient en transe. Je regardai autour de moi : des visages extatiques, des sourires béats, une bousculade s'annonçait.

Encadré de ses lieutenants Guérif et Mesplède, Ellroy se fraya un chemin jusqu'à une salle aménagée. Des chaises en pagaille faisaient face à trois autres sièges, sur lesquels Mesplède, Ellroy et une jeune femme, visiblement amenée de force, prirent place ; j'eus garde de repérer Guérif, assis à peu de distance, un air désinvolte qui glaçait le sang sur le visage. Je dédaignai les sièges qui auraient entravé une fuite précipitée. Je restai debout, calme et l'œil aux aguets. Le silence se fit automatiquement. Mesplède présenta Ellroy. J'eus une moue. La version officielle, bien sûr...

La première question posée par Mesplède: "James, pourquoi choisir les années soixante comme cadre de tes derniers romans ?" Ellroy sourit, se saisit du micro et commença.

"Bonjour la France, bonjour Toulouse, bonjour la planète Mars. Je sais pourquoi vous êtes ici. Vous voulez savoir comment est né l'existentialisme. Je suis là pour vous le dire. En 1947, j'étais en France. La guerre venait de s'achever, et j'avais commis quelques atrocités avec les nazis. J'arpentais le pays. J'ai eu beaucoup de femmes. Arletty, Cora Veaucaire, Edith Piaf... Je fumais des Gitanes. Je portais un béret. Je suis monté à Paris. J'allais de café en café. Un jour, j'étais à une terrasse. Sartre, De Beauvoir et Camus sont venus me voir. Il m'ont demandé ce qu'était l'existentialisme. J'ai demandé un amphi à la Sorbonne. Ils étaient tous là. Sartre, De Beauvoir, Camus. Toutes mes femmes. Tous les hommes politiques de premier plan. Charles de Gaulle, René Coty, Valéry Giscard d'Estaing, François Mitterrand, Jean-Marie Le Pen, Bruno Mégret. Je lisais l'attente sur leurs visages. J'ai jeté mes Gitanes dans le public, je lancé mon béret en l'air. J'ai dit "Je suis l'étranger !". Et dix ans après, cet enculé de Camus a gagné le prix Nobel grâce à çà, et moi je n'ai pas gagné un rond dessus !"

Mesplède lui-même était déboussolé. Il rit nerveusement, puis reprit le contrôle. Il sut l'interroger, mieux que je ne l'aurais fait moi-même.

L'ère Kennedy ? "Il n'y a pas d'ère Kennedy. Les années soixante sont une période de révolution, au cours desquels les assassinats des frères Kennedy et de Martin Luther King sont les plus importants assassinats politiques."

Les années soixante, la noirceur avec laquelle il les repeint ? "Les années soixante étaient une période de révolution, et aux forces de révolution s'opposaient des forces de résistances conservatrices très puissantes."

Et JFK ? Et Marylin Monroe ? Pourquoi n'avoir jamais écrit sur elle ? Et eux ? "Je n'aime pas Marylin Monroe, comme femme et comme actrice. Et les media l'ont déjà couverte à mort. Elle rencontre Kennedy en 1954. Elle meurt en 1962. Lui en 1963."

Ses personnages ? Tous mauvais ? Rien à sauver ? "Vous avez tort", répondit-il au jeune questionneur du public. "Mes personnages sont prêts à se sacrifier pour une femme, pour une cause, pour l'honneur, pour un pays. Ils découvrent la valeur de la Morale sur le tard, et meurent presque parfois pour cela. Ils sont tous bons."

Et comment fait-il pour écrire de telles horreurs ? Dans quel état se trouve-t-il, le stylo à la main ? "Je ne suis pas violent. Je méprise la violence. Je n'ai jamais été engagé dans une vraie bagarre. Un chien a essayé de me mordre, j'ai dû lui taper sur le museau, me défendre. J'écris les scènes de violence comme j'écris les scènes d'amour. J'essaie de rendre réels les aspects de la violence ; je la veux forte, détaillée dans ses effets, et rapide. Je l'arrête dès qu'il le faut."

NB) Un site Internet portant sur James Ellroy a particulièrement attiré notre attention : http://www.edark.org/ellroy 

Raphaël VILLATTE
(28 mars 2001)

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