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Enquêtes : Pistes
Quand Hercule et Sherlock se enchilan1


Difficile de confectionner dans la première moitié du XXe siècle des "patrons" de détective d’étoffe "christienne" et "doylienne", dans un pays, en l’occurrence le Mexique, où les inspecteurs à la Scotland Yard ne constituent pas une tradition… oui mais en littérature, créativité et originalité dament souvent le pion aux "missions impossibles"… alors il existerait des Poirots et des Holmes chilanguitos2 ?… Élémentaire, cher lecteur, mais ¡cuidado! ne les imaginez pas accoutrés du sombrero aux couleurs des tacos huilés du Distrito Federal3, chaussés de huaraches4 brunis par le soleil d’Acapulco, et la bouteille de tequila bien entamée dans le fourreau, pour la petite touche mexicaine… ce serait s’engager sur une fausse piste et mépriser la pincée innovante des auteurs qui se sont penchés sur la question.

Au Mexique, l’apparition de la narration policière fut tardive, sporadique et irrégulière. D’après Luis Leal, les premières traces du genre remontent à l’ouvrage du romancier Alfonso Quiroga, supposé créateur de Vida y milagros de Pancho Reyes, detective mexicano5. Ce livre est en réalité un cahier (cuadernillo) de soixante et onze pages qui a été découvert par Vicente Francisco Torres Medina, spécialiste du roman policier mexicain. Ce document n’est pas daté, mais à la dernière page apparaît un petit encart qui contient la phrase suivante :

Lea usted el tercer episodio de la Vida y Milagros de Pancho Reyes titulado El secreto del calendario azteca o El Misterioso tesoro del rey Moctezuma. Vale 25 centavos oro mexicano. Pídalo a la Librería de Quiroga. 714 Dolorosa Street. San Antonio Texas6.

Ce petit volume est composé de deux aventures proches du récit à énigme et présente un couple de protagonistes similaire à celui que créa Conan Doyle : Pancho Reyes, homme bourru mais sagace scrutateur, détenteur d’un sobriquet animalisant "el Tejón" (le blaireau), ami de la bohême et amateur des bas-fonds dont il sort toujours indemne grâce à son adresse, sa finesse d’esprit et sa bonne fortune, enquête en compagnie de son fidèle ami, Carlos Montero, un riche propriétaire originaire de Veracruz7.

Mais c’est plus précisément dans la décade des années quarante qu’apparaît la création de textes policiers mexicains où se cultive avant tout le roman à énigme qui s’imprègne toutefois de l’environnement national. C’est Antonio Helú qui est étiqueté pionnier de ce courant. Editeur d’une revue spécialisée dans les affaires de justice, Selecciones Policiacas y de Misterio8, la version en espagnol de Ellery Queen’s Mystery Magazine qui divulguait la littérature policière aux Etats-Unis pendant la seconde guerre mondiale9, il donne vie à Máximo Roldán (Roldán est un anagramme de ladrón, c’est-à-dire voleur), un fonctionnaire, qui se transforme malgré lui en assassin et brigand. C’est un véritable Arsène Lupin mexicain doté de l’astuce d’un Hercule Poirot qui met à l’épreuve son ingéniosité dans le but de dépouiller les malandrins ; sa spécialité d’ailleurs est de rivaliser avec la police et de mettre en évidence son manque de clairvoyance comme l’illustre l’épisode intitulé "Début profesional10". Au milieu des années quarante, la Editorial Albatros installée au D.F., fut à l’origine de la commercialisation d’une importante collection d’œuvres policières et imprima l’une des œuvres majeures d’Antonio Helú, La obligación de asesinar11.
Le mexicain José Martínez de la Vega12, quant à lui, choisit de modeler un enquêteur autonome qui mène ses investigations sans être rattaché à la police dite officielle ; en raison de l’incompétence édifiante et de la sensible inclination à la prévarication de cette dernière, on comprend aisément les motifs d’une telle décision. Ainsi naquit Péter Pérez, inspecteur endetté et miséreux, qui vit dans une "accesoria13" de Peralvillo14, dort sur un "petate15" de Toluca et a en guise d’oreiller une brique. Il exerce avec brio sa profession et les superlatifs ne manquent pas : "el maravilloso […] inmenso […], genial investigador / más veloz que el rayo / su privilegiada mente / el orgullo de la barriada de Peralvillo16". Sa renommée atteint les coins les plus reculés de la République mexicaine à tel point que le sergent des détectives, Juan Vélez, typique policier idiot et vantard, toujours dépourvu face aux dossiers qu’on lui présente, ne peut se passer de lui. Lorsque Vélez ne parvient pas à mettre le doigt sur la solution, euphémisme courtois pour ne pas dire que ses cellules grises penchent davantage vers la cervelle de canut que l’esprit piquant, tout Mexicain qu’il soit, et que sa réputation est en jeu (son poste aussi d’ailleurs), il n’hésite pas à avoir recours à l’aide de "Sire" Pérez afin de résoudre les énigmes.

Le caractère comique figure dans l’état civil du personnage qui juxtapose, de par sa sonorité, la filiation anglaise, clin d’œil aux maîtres du suspense et des amphigouris, et le lignage hispanique ("Péter Pérez"). L’ébauche humoristique et parodique du personnage trouve également écho dans son attitude ; lorsqu’il enquête, il revêt tout un attirail vestimentaire qui rappelle burlesquement celui de Sherlock Holmes. Il se déguise ainsi d’une fausse barbe crasseuse, "gratte-poils" indispensable pour aviver l’inspiration, porte à sa bouche une pipe qu’il n’allume jamais pour éviter d’avoir des vertiges, il est vrai qu’il préfère à la nicotine le mezcal17, et se coiffe d’une casquette à carreaux démodée, non pas pour cacher sa calvitie mais pour enflammer ses méninges. Masqué de sa tenue de "super" détective, il cherche alors à démasquer les coupables. Il procède à des interrogatoires truffés de questions pour le moins déconcertantes et déstabilisantes, questions qui semblent en décalage avec l’intrigue exposée, mais qui en réalité mettent en exergue l’ineptie et la niaiserie autant des acteurs que des témoins du délit. Ses enquêtes, décrites sous le ton de la caricature mordante et de la désinvolture, se métamorphosent en cinglante diatribe de la société mexicaine de l’époque, où corruption policière et gouvernementale faisaient déjà figure d’élève modèle. Comme le rappelle Vicente Francisco Torres Medina, Péter Pérez fut un personnage très populaire dans les années cinquante et soixante ; ses aventures étaient retransmises à la radio, et au cinéma il fut immortalisé par l’acteur Antonio Espino, plus célèbre sous le nom de Clavillazo18.

María Elvira Bermúdez19, spécialiste féminine de la littérature detectivesca, a également contribué à enrichir le genre policier de par ses études analytiques et de par ses propres productions. Elle commença à publier ses cuentos20 dans Selecciones Policiacas y de Misterio. Ses récits non seulement présentent le délit comme une devinette compréhensible grâce aux raisonnements et à l’ingéniosité, mais montrent aussi un intérêt pour le profil psychologique des personnages. Son héros, Armando Zozaya, journaliste de profession, est le plus intellectuel des détectives mexicains ; il ne cesse d’ailleurs de noter sur son carnet qu’il surnomme "libro de jeroglíficos21" tout ce qui l’interpelle lors de ses recherches. D’autre part il rappelle à Mariana Ramírez de Gómez dans Mensaje inmotivado, qu’il n’est pas un expert de la profession et qu’il résout les situations aux apparences tortueuses non pas pour de l’argent mais uniquement par passion22. Ses enquêtes l’amènent à côtoyer différentes couches sociales et à se rendre compte que la subornation peut contaminer les représentants de la loi. De plus dans les cas criminels qu’il étudie, il accorde une place conséquente à la psychologie de la victime ainsi qu’à celle de son entourage, comme il l’explicite dans Muerte a la zaga (1950) à son amie Carmela suspectée d’assassinat :

Siempre he creído que la psicología representa una ayuda muy valiosa en la investigación de todo crimen, sea éste o no complicado23.

María Elvira Bermúdez a également créé une héroïne perspicace qui se livre en amatrice à la résolution de problèmes, comme le souligne le narrateur extradiégétique de l’épisode intitulé Precisamente ante sus ojos :

[...] había tenido ocasión de poner a prueba su afición a desenredar misterios24.

Ainsi María Elena, en compagnie de son époux, le député fédéral de Coahuila, Bruno Morán, mène avec intelligence et fougue, un peu à la manière des mariés aventureux Tommy et Tuppence Beresford, ses propres investigations dans des ambiances parfois teintées de parapsychologie et de fantastique.

Ces premiers auteurs de la littérature policière mexicaine partagent quelques traits en commun : ils insèrent leurs récits dans une tradition anglo-saxonne qu’ils ont tendance à caricaturer au moyen d’un style humoristique et ironique, récits d’ailleurs qui reflètent certains aspects du pays25. Cet emploi de l’humour et de l’ironie se manifeste chez de nombreux auteurs mexicains de la fin du XXe siècle comme Jorge Ibargüengoitia dans ses romans Las muertas (1977) et Dos crímenes (1979), Paco Ignacio Taibo II à travers par exemple son détective Héctor Beloscoarán Shayne qui carbure au café et à la cigarette, et utilise la radio pour échanger avec la pègre ; ou bien son héros José Daniel Fierro26, romancier improvisé chef de police de la municipalité rouge de "Santa Ana", qui déambule avec un macaron de l’homme araignée en guise d’insigne professionnel, et qui croit davantage en la véracité des inscriptions muralistes dans les rues de la ville qu’en l’authenticité des articles de presse issus des organismes gouvernementaux. On pourrait également citer Rafael Ramírez Heredia (Al calor de campeche, 1990), Gabriel Trujillo Muñoz (Mezquite Road, 1994), Juan José Rodríguez (Mi nombre es Casablanca, 2003), chez qui l’on retrouve cet humour sarcastique qui auréole les commentaires ainsi que les enquêtes de leurs détectives atypiques.

Notes :

1 Ce verbe provient du substantif chile (piment) et a deux acceptions : se mettre en colère, s’irriter / accommoder avec du piment un aliment, un plat… | retour |
2 Expression familière pour désigner les habitants de la capitale du Mexique. | retour |
3 Mexico. | retour |
4 Sandales. | retour |
5 Luis Leal, “ El cuento policiaco ”, in Breve historia del cuento mexicano, Coedición entre la Universidad Autónoma de Tlaxcala y el Centro de Ciencias del Lenguaje de Puebla, México, D.F., 1990, pp. 122-123. | retour |
6 “Lisez le troisième épisode de la Vie et Miracles de Pancho Reyes intitulé Le secret du calendrier aztèque ou Le Mystérieux trésor du roi Moctezuma. Prix unique: 25 centavos or mexicain. Commandez-le à la Librairie de Quiroga. 714 Dolorosa Street. San Antonio Texas”. Cité par Vicente Francisco Torres Medina, “ Clío mira sobre México ”, in Muertos de papel, Un paseo por la narrativa policial mexicana, Sello Bermejo, México, D.F., 2003, pp. 23-24. | retour |
7 Ibid., p. 24. | retour |
8 La revue Selecciones Policiacas y de Misterio (1946-1959) popularise “ el cuento de enigma ” au Mexique à travers des concours, des traductions et des anthologies. Parmi les auteurs étrangers publiés on peut citer entre autres Agatha Christie, Dashiell Hammett, Ellery Queen, Georges Simenon, Rex Stout. Ce magazine fit connaître également de nombreux écrivains mexicains tels que Rafael Bernal, María Elvira Bermúdez, Antonio Helú, Pepe Martínez de la Vega ou d’autres dont la renommée est plus ténue comme Roberto Cruzpiñón, Raymundo Quiroz Mendoza, le réalisateur Juan Bustillo Oro, Ernesto Monato et José M. Codó, tous deux traducteurs des textes de langue anglaise. La revue Detectives y bandidos, hebdomadaire de récits policiers qui éditait principalement des textes nord-américains et britanniques, eut son heure de gloire dans les années trente. | retour |
9 Carlos Monsiváis, “ Prólogo ”, in La obligación de asesinar, novelas y cuentos policiacos, de Antonio Helú, Edición Miguel Ángel Porrúa, México, 1998. | retour |
10 Antonio Helú, “ Debut profesional ”, in op. cit., pp. 169-191. | retour |
11 Antonio Helú, La obligación de asesinar, op. cit. | retour |
12 José Martínez de la Vega naquit en 1907 à San Luis Potosí et décéda dans la ville de México en 1954. Journaliste doté d’un grand sens de l’humour, Pepe, comme il aimait à se faire appeler, travailla pour le quotidien Excélsior et possédait ses propres colonnes comiques intitulées “ Tira de pícaros ” et “ Rimas y apuntes ”. En tant qu’écrivain, son oeuvre la plus marquante est Peter Pérez, detective de Peralvillo y anexas (1952) où il se moque autant des procédés littéraires officiels que ceux du roman policier classique. Il publia également Disparates sin prólogo (1944) et Humorismo en camiseta (1946). L’humour et la parodie cohabitent, dans ses narrations, avec la critique sociale. | retour |
13 “ Local de un negocio ”. | retour |
14 Zone de la ville de Mexico. | retour |
15 Natte confectionnée à partir de feuilles de palmier, de forme rectangulaire qui fait office de lit notamment chez les paysans. Diccionario del español usual de México, El Colegio de México, México, D.F., 1996, p. 697. | retour |
16 José Martínez de la Vega, Peter Pérez, detective de Peralvillo y anexas, Editorial Joaquín Mortiz, México, D.F., pp. 9-10 ; 16 ; 25. “Le merveilleux [...] l’immense [...], le génial inspecteur / plus rapide que l’éclair / sa logique exceptionnelle / l’orgueil du quartier de Peralvillo” | retour |
17 Parmi les 400 variétés d’agave éparpillées dans les différentes provinces mexicaines, on extrait des tord-boyaux que les autochtones appellent communément mescal que l’on écrit aussi mezcal. Ces alcools se distinguent du tequila (masculin en terre aztèque) de par leur arôme plus prononcé, leur couleur plus laiteuse, plus glycérinée et constituent une panacée comme le confirme ce dicton populaire employé dans tout le pays : ¡Para todo mal mezcal, y para todo bien también! | retour |
18 Vicente Francisco Torres Medina, op.cit., p. 43. | retour |
19 María Elvira Bermúdez (1916-1989) publia également deux anthologies: la première éditée en 1955 et qui porte le nom de Los mejores cuentos policiacos mexicanos rassemble les textes d’auteurs mexicains qui apparurent dans la revue Selecciones Policiacas y de Misterio ; la seconde fut présentée en 1987 sous le titre de Cuento policiaco mexicano. Breve antología. Parmi les “ dames du crime ”, on peut également citer Margos de Villanueva, considérée par Vicente Francisco Torres Medina comme la première femme mexicaine ayant écrit un roman policier intitulé 22 horas, Alicia Reyes auteur de Aniversario número 13 (1988) et El almacén de Coyoacán (1989), ainsi que Malú Huacuja del Toro qui publia en 1986 Crimen sin faltas de ortografía, en 1989 Un cadáver llamado Sara ainsi qu’un roman de littérature fantastique Un Dios para Cordelia (1995).
Vicente Francisco Torres Medina, op. cit., pp. 48-51. | retour |
20 Le vocable cuento signifie “ narración corta de una historia : cuento de hadas, cuento de fantasmas, un libro de cuentos ”. Diccionario del español usual en México, in El Colegio de México, México, D.F., 1996, p. 303. | retour |
21 « Livre de hiéroglyphes » Cet ouvrage réunit également d’autres cuentos qui furent publiés dans les années cinquante dans la revue Selecciones Policiacas y de Misterio. María Elvira Bermúdez, Muerte a la zaga, Premiá Editora de Libros, 1986, p. 47. | retour |
22 Ibid., p. 9. | retour |
23 « J’ai toujours pensé que la psychologie était une aide fondamentale pour enquêter sur un crime, quel qu’il soit », Ibid., p. 67. | retour |
24 « Elle avait déjà eu l’occasion de montrer son savoir-faire d’amatrice dans l’élucidation de mystères » Ibid., p. 91. | retour |
25 Néstor Ponce, “ Le récit policier en Amérique latine ”, in Menaces, Anthologie de la nouvelle noire et policière latino-américaine, Librairie l’Atalante, Nantes, 1993, pp. 11-30. | retour |
26 Protagoniste de La vida misma, Editorial Txalaparta, Tafalla, 1998. | retour |

Cathy FOUREZ
(mai 2005)

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