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Hors de l'Ombre : Cinéma
Une très vieille chanson
Dès les premières notes du générique de début, le frisson parcourt le spectateur. Quelques mesures suffisent à faire ressentir toute la noirceur et la violence de l'univers sans pitié de la RFA de l'après-choc pétrolier. Derrick est là. Sa seule présence effraie et rassure: s'il est là, c'est qu'il est déjà trop tard, l'horreur absolue l'a fatalement précédé. Le temps n'est plus aux demi-mesures. Seule lueur au bout du tunnel, Derrick luttera et triomphera du mal.
Titre : Une très vieille chanson

Scénario : Herbert Reinecker

Réalisation : Telenova Fernsehproduktion / Herbert Ringelmann

Sortie : 1980
Tous Droits Réservés
Dans cet épisode, la terreur jaillit dès les premières minutes : un inquiétant jeune homme arborant une troublante coupe au bol, témoignant de son ambivalence sexuelle, Ulrich, insiste pour raccompagner Inge, la jeune brunette au pouvoir de séduction ambigu et capiteux. La scène n'est pas sans rappeler certains spécialistes de l'ouverture-choc, Wes Craven et ses Scream en tête.
Peu après, le sympathique et équilibré Hans est retrouvé, près de sa coccinelle, baignant dans son sang, une vilaine bosse à la tête. Une grosse migraine l'aurait-elle terrassé ? Non. Implacable, terrible, inacceptable, la vérité est toute autre, et c'est sa mère, la bonne Madame Achnau, qui le dit : « Il est mort. »
« Çà remonte à quand ? »
L'angoisse aura été aussi profonde que brève. Juste à temps pour soulager les nerfs à fleur de peau du spectateur, le pendant allemand - et contemporain - de Harry Callahan, précurseur de Somerset (pour sa sagesse) et de Mills (pour sa fougue), Derrick est là.
Déjà.

L'homme est économe de ses paroles, mais son inquiétante présence, forgée par des années de combats de rue contre ce que la société compte de plus violents sociopathes, impose le respect. Dès son apparition dans l'épisode, l'inspecteur a marqué le spectateur: alors qu'un agitateur au regard trouble et au teint bistre se tient assis à côté de lui en attendant le début d'un concert, Derrick, que ses sens toujours en alerte ont averti du danger, tel le radar chinois de la présence d'un gros avion immatriculé aux USA, Derrick, donc, intervient. Il se tourne vers le suspect, le toise, et lui lance, en le transperçant de son regard délavé : « Jeune homme, je crois que cette place est réservée. »
Tout est dit. Le terroriste prend immédiatement ses jambes à son cou, et un honorable citoyen vient prendre la place, ignorant, l'ingrat insouciant, que son bonheur fragile, il ne le doit qu'à son placide voisin.

Pourquoi Derrick est-il intervenu ? Pour lui, afin d'assouvir un quelconque besoin de violence ? Pour un ami que le danger menace ? Oh non. Ce nouveau voisin, Derrick ne l'a jamais rencontré auparavant. Mais alors, qu'est-ce qui fait courir Derrick ?
La Loi et l'Ordre, renforcés par une foi en la bonté de l'homme, un amour du prochain inébranlable, « construit pour durer ».

Et quand l'étau se resserre autour d'un présumé coupable, unique personnage extérieur au cercle familial (hormis la victime, la famille de la victime et le chien de la victime), Derrick et son second Harry (Mais quand rendra-t-on justice à la présence magnétique, hypnotique même, de Fritz Wepper ?) lui imposent une pression insoutenable, que le spectateur, du reste, supporte à grand peine.
« Je ne sais pas me battre » argue le sournois et pervers Ulrich en guise de défense. « Saurais-tu tuer ? » contre-attaque impitoyablement Derrick. La violence de cet interrogatoire, comparable à la scène de torture de L'Inspecteur Harry, confond temporairement l'infâme Ulrich. Bien que méprisable, Ulrich n'est pourtant pas coupable du meurtre du doux Hans. Véritable catharsis, soupir de soulagement mêlé d'une crainte métaphysique sur l'avenir de notre monde - qui annonce, une fois encore, le Seven de David Fincher -, Derrick démasque les vrais coupables et pointe les perversions de ceux qui ne le sont pas encore.

Suspendus aux valises qui reposent comme dans la consigne de la gare de Düsseldorf sous les yeux de tortue hyperactive du génial inspecteur, nous ne pouvons que succomber au charme intemporel de cette série injustement décriée. L'économie de moyens, le cadrage serré, le grain épais de l'image, on n'est pas loin des chefs-d'œuvre d'Howard Hawks, Alfred Hitchcock ou Michael Mann. On pense au Faux Coupable pour la terrible mécanique des coïncidences, au Grand Sommeil pour l'efficacité du montage, et à Heat, Révélations ou encore Traffic, - Steven Soderbergh, en grand connaisseur de la vieille Europe, prend certainement ses sources dans la noirceur de Derrick -, pour l'interprétation et la richesse des personnages.
Un vrai délice policier, un rythme à couper le souffle, des rebondissements complètement imprévisibles...

Et au milieu de tout cela, l'homme. Il est grand, il est massif, il est beau, de la beauté marquée et profonde d'un Sean Connery ou d'un Clint Eastwood. Il n'en fout pas une rame de tout l'épisode. Le scénariste ? Le réalisateur ? Le décorateur ? Non. Horst Tappert, bien sûr, dont le jeu économe évoque à la fois Robert Mitchum et Russell Crowe.
On ne remettra sans doute jamais d'Oscar à Derrick, et c'est un tort. Son influence est indéniable. Il est d'ailleurs passé dans le langage courant : combien de fois, le souffle court, les mains moites, les yeux écarquillés devant un polar de milieu d'après-midi ou un téléfilm français, le spectateur n'a-t-il haleté : « On dirait un épisode de Derrick !! ». Sans Derrick, pas de Renard. Sans Derrick, pas d' Un Cas pour deux. Sans Derrick, pas d'Eurocop, pas plus de Julie Lescaut ou de Cordier juge et flic. Et le cinéma n'est pas en reste. Sans Derrick, pas de Sliver, pas de The Skulls, ni de Six-Pack ou de Rivières Pourpres...
On ne saurait trop encourager notre ami Alex à associer le génial inspecteur aux objectifs de sa croisade pour la redécouverte des joyaux oubliés.

Aujourd'hui je fais un rêve. Je rêve qu'un jour, mes quatre petits enfants grandissent dans un monde où les écrivains, réalisateurs, scénaristes et acteurs reconnaissent humblement leur dette envers Derrick : Ellroy, Crumley, Burke, Westlake, mais aussi Daenninckx, Dantec et consorts, à genoux, chantant enfin les louanges de l'inspecteur : « Gloire à Derrick ! », « Horst Tappert aux Oscars ! ».

Visiter un site complet pour tout apprendre sur Derrick.
Henry YAN
(01 avril 2003)

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