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Cahiers Thématiques : Violence et Arts Sombres
La dénonciation : étude comparative de deux approches
Impitoyable (Clint Eastwood, 1992) et Funny Games (Michael Hanneke, 1997) ont abordé la violence d'un point de vue éminemment critique. Les auteurs ont choisi des approches radicalement différentes, en adéquation avec leur discours, pour stigmatiser le malaise créé par la fascination de la violence.

Scénario:David Peoples

Réalisation : Clint Eastwood

 

 

 

Scénario : Michael Haneke

Réalisation: Michael Haneke

Lors de la sortie de Funny Games, le cinéaste Michael Hanneke fut interviewé à de nombreuses reprises. On découvrit un monsieur d'un certain âge, d'un abord sérieux et presque austère, tenant un discours que l'on peut qualifier plus de moralisateur que de moraliste. Hanneke avertissait son public que son film, bien qu'attirant déjà la curiosité des amateurs de sensations fortes, visait plutôt à écoeurer le public de son penchant pour la violence. Le film confrontait ainsi le spectateur à une violence crue, directe, froide. L'effroi et l'émotion grandissaient au fur et à mesure que l'on voyait venir les coups. A l'écran, cependant, on ne voyait quasiment rien. Fustigeant également les débordements du Gore, Hanneke suggérait et laissait comprendre sans équivoque, mais ne montrait que peu. Le discours de Hanneke transparaît-il dans son film ? On peut légitimement se poser la question, quelques années après la fin de "l'effet Funny Games".

Plusieurs années auparavant, le vétéran du western Clint Eastwood annonçait Impitoyable comme une mise en cause de la violence au cinéma. Le propos ne manquait pas a priori de poids, venant de l'un des artisan du renouveau du western, mais aussi du policier et du thriller, dans les années soixante. Après avoir contribué à l'apparition du sang, des morts et d'une conception moins pudibonde de la violence sur les écrans, Clint Eastwood semblait critiquer ce qu'il avait, dans une certaine mesure, engendré. Pour cela, le western, genre presque disparu, sous sa forme classique du moins, fut appelé à la rescousse. Et le discours de l'auteur apparaissait tout au long d'une poignante histoire de justice du talion. A l'inverse de Hanneke, on peut supposer que le message d'Eastwood est encore correctement perçu, près de dix ans après la sortie d'Impitoyable. Cela n'est pas sans importance, si l'on tient compte des nombreux malentendus qui se manifestèrent dans la réception de certains films auxquels Eastwood collabora (dont L'Inspecteur Harry, ce thème est abordé dans l'article L'Auto-défense : dépasser le débat moral).

Le point commun entre ces deux films est la volonté affichée par leurs auteurs de dénoncer la violence, et par conséquent la fascination qu'elle exerce sur l'Homme, en tant que spectateur de cinéma ou non. Les deux films provoquent de nombreux chocs sur les spectateurs. La violence s'exprime dans chacun des deux, de manière plus ou moins visible à l'écran, mais mise en valeur par le montage ou par la musique. Ainsi, Impitoyable débute par la mutilation d'une prostituée, et s'achève pratiquement par l'exécution d'un shérif, abattu de sang-froid par le "héros" du film. Funny Games éprouve les nerfs du spectateur en imposant un rythme régulier, dont la progression peut rapidement, et avec angoisse, être détectée par le spectateur. Le crescendo qui débute avec l'intrusion des énigmatiques jeunes gens pour aboutir sur le massacre de la famille est inexorable.
La violence n'est jamais belle dans ces films : elle est redoutée avec d'autant plus de force qu'elle est prévisible, et ce en raison même de la structure des deux récits. Les deux films traitent en effet de la violence selon deux figures bien distinctes : la contagion et la spirale.

A l'image des porcs que William Munny (Clint Eastwood), ancien hors-la-loi retiré des affaires, tente d'isoler et de soigner avant qu'ils n'infectent le reste de son troupeau, la violence progresse en tache d'huile, de personnage en personnage. Les prostituées deviennent sanguinaires, réclament la mort pour châtiment de l'affront. Le jeune Kid de Schofield, séduit par l'appât du gain, recontamine Munny, qui propage la maladie à son ami Ned (Morgan Freeman). Le débonnaire shérif Daggett (Gene Hackman) se montre lui-même sous un jour qui effraie ses concitoyens lorsqu'il passe à tabac l'un de ses anciens collègues de malfaisance. Dès lors que les personnages se mettent en chemin, l'engrenage s'enclenche, et l'échappatoire semble impossible à trouver. On voit ainsi les tueurs abattre mécaniquement, sans passion ni satisfaction, les cow-boys criminels.
La violence, à l'image de la maladie contractée par Munny en cours de film, se compare à une mauvaise fièvre : elle laisse les malades, lorsqu'elle retombe, hébétés et horrifiés d'avoir été transformés en monstres.

Funny Games montre la violence sous la forme d'une spirale causale absurde. Sous les dehors de ce qui semble un jeu pervers, de jeunes gens polis et bien élevés progressent dans la violence au sein d'une famille qu'ils envahissent et soumettent au jeu. Dès lors que le récit s'enclenche, l'issue est prévisible, bien que le ressort du film consiste principalement à pousser le spectateur à se demander quelle limite les criminels se fixeront, et donc, quelle est sa propre limite. L'engrenage est ici mis à nu, totalement dénué de réalité sociale ou historique. Les meurtriers semblent avoir choisi la famille au hasard, et s'en vont d'ailleurs, à la fin du film, vers une autre maison, probablement animés des mêmes intentions.

La principale différence entre les deux films se situe dans la manière de justifier la place de la violence dans le récit. Eastwood la situe dans une période historique violente : celle de la fin du19ème siècle, au Far-West. Il ne la situe pas pour autant dans un lieu connu pour ses explosions de violence, tels le Texas ou le Nouveau-Mexique, auxquels il est fait référence, dans le film, comme tels. Le recours à la violence semble, dans une certaine mesure, naturel. Il fait partie d'un espace de tolérance du droit, où la légitime défense comporte des acceptions plus large que dans notre société. Le film met donc en jeu une certaine notion du Droit, qui se trouve exposée dès le commencement du film, lorsque le représentant de la Loi décide de la sanction à appliquer aux agresseurs de la jeune prostituée. Calme, froid bien que débonnaire, Little Bill Daggett les condamne à une lourde amende, au prétexte que la violence ne peut répondre à la violence. Choquant l'assistance, le shérif n'est pourtant pas très éloigné de nos conceptions du Droit. En un sens, Little Bill est alors en avance sur son temps, qui réclame la Loi du Talion. L'engrenage est enclenché, et la violence s'exercera sur tout et sur tous. Eastwood la montre comme une force dévastatrice, d'autant plus efficace qu'elle s'inscrit parmi les possibilités quasi-légales de l'époque. De ce point de vue, Impitoyable ne pourrait guère être transposé dans une époque plus récente en conservant son efficacité.

Hanneke, pour sa part, ne justifie guère la place de la violence dans son film. On ne peut réellement pas associer ses assassins à des référents sociaux ou historiques précis, même si les meurtres crapuleux existent. Il tire ses criminels vers une sorte d'abstraction qui les transforme en allégories de la violence. Tout de blancs vêtus, sans marques d'appartenance à une classe sociale déterminée, sans mobiles mais avec une féroce motivation, les deux personnages s'opposent fortement aux membres de la famille martyre. Ces derniers sont en effet filmés avec simplicité, et leur jeu semble avoir été dirigé vers le minimum d'emphase possible. On s'approche d'un effet documentaire lors de certaines séquences, qui tranche avec la beauté et la théâtralité assumée d'Impitoyable. La famille n'ayant d'ailleurs pas la possibilité de se défendre, elle ne peut illustrer la réciprocité dans le recours à la violence mis en scène dans le film de Clint Eastwood. En somme, Hanneke filme sans fioritures les effets de la violence, sans en justifier réellement les causes : les agresseurs se retranchent toujours derrière leur propre logique, totalement en décalage avec celle du monde normal, représenté par la famille. La violence, ainsi déshumanisée, est mise en valeur par l'effet de contraste produit lorsqu'elle est mise en présence de ceux qui ne recourent pas à elle.

On peut constater ici que le propos des deux films est presque opposé : l'un traite de la violence en considérant les dégâts qu'elle occasionne, mais ne la rend effroyable que parce qu'il la présente comme un recours possible, tandis que l'autre cherche à effrayer par la vue des seules conséquences. Dans les deux cas, le choc est important. Les passages à tabac, les exécutions et les tortures sont d'autant plus efficaces sur le spectateur qu'ils sont pratiqués sur, ou par des personnages auxquels il a pu s'attacher.

La réception de films comportant une visée pamphlétaire plus ou moins annoncée est intéressante. Tandis qu'Impitoyable est avant tout un western, et un grand western, Funny Games a la relative faiblesse de n'être "qu'un film" sur la violence. Ainsi, Eastwood manipule le spectateur en l'attirant en des territoires magnifiques et connus, dont les codes sont généralement établis de manière rassurante, y compris en ce qui concerne la violence (la violence est admise si le film a démontré qu'elle châtiera le coupable. Peu importe la forme, et peu importe le Droit), avant de l'écoeurer progressivement par de nombreux procédés (agonie déchirante du plus sympathique des criminels, qui avait tenté de s'amender, transformation du père de famille en ange de la mort, destruction intérieure du cadet des tueurs, que l'on sent irréversible). Même exercée à contrecœur, la violence doit s'accomplir, une fois qu'elle a été invoquée.

Les amateurs de western sont peut-être ceux qui reçoivent le mieux l'originalité d'Impitoyable, pour ce qu'il s'inscrit dans une logique totalement différente de la majorité des westerns déjà réalisés, de Hawks à Peckinpah. L'ensemble des spectateurs peut pourtant être touché, dans la mesure où chaque personnage comporte sa part attachante, rendant ainsi son destin d'autant plus insoutenable.
Funny Games se voit confronté à un autre problème : celui d'avoir été un film à scandale. De même que Tueurs-Nés, l'effet de choc provoqué par sa sortie a fini par se dissiper, à tel point que le récent succès cannois du réalisateur a été présenté comme celui d'un iconoclaste, mais sans engendrer la médiatisation de Funny Games. Une fois retombée, la polémique laisse la place à un public moins passionné. On peut même s'interroger sur la réception actuelle du film : il semble attirer à nouveau les amateurs de sensations fortes en priorité. Le grand public a vu, en a discuté, mais a quelque peu oublié le film qui était passé dans le langage courant ("On se croirait dans Funny Games"). La polémique permettait l'explication, ou des tentatives d'explication de la démarche de l'auteur. Présenté sans mise en perspective, le message du film est-il aussi clair qu'à l'époque où Michael Hanneke exposait longuement ses visées ? La volonté d'extraire la violence de son cadre réel ne risque-t-elle pas d'aboutir à une confusion chez le spectateur ?

En guise de conclusion, on se souviendra de la Lettre à Lucilius de Sénèque qui décrit la métamorphose d'un intellectuel romain, réfractaire à la violence des jeux du cirque. L'homme, entraîné au sanglant spectacle, passe du dégoût à l'exaltation sous l'effet conjugué de l'enthousiasme contagieux de la foule et de la fascination qu'exerce la violence. Si la dénonciation de la violence est parfaitement louable, notamment en opposition à toute apologie de cette même violence, on ne peut faire l'économie d'un examen sans hypocrisie de l'Homme, et de l'ambiguïté de ses relations à la violence. Effrayante, elle attire pourtant tout un chacun, séduisante, elle l'écoeure juste après son exécution. 

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Raphaël VILLATTE
(08 avril 2002)

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