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Sur le Vif : Live
La Damnation de Faust
Nous vous invitons à revivre l'un des plus grands évènements artistiques de l'été 2001 : la représentation de "La Damnation de Faust" donnée à l'opéra Bastille (Paris), le 8 juin, sous la direction de Seiji Ozawa.
Tous Droits Réservés
On nous l'avait dit, mais c'est toujours difficile à croire. Des manifestations s'étaient déjà produites la semaine précédente, au même endroit. Les rumeurs se recoupaient, mais allez croire de telles allégations !  D'aucuns proféraient qu'"Il" était à présent chez lui dans ce grand bateau de verre de la Place de la Bastille. Pour autant, on n'osait prononcer son nom. Lorsque nous arrivâmes près des lieux, pas de fumerolles suspectes, de failles dans le sol, ni même de pleine lune. Tout semblait parfaitement normal en ce vendredi 8 juin 2001, soit plus d'un an après la soi-disant apocalypse tant promise. Rien ne pouvait laisser supposer que le Grand Fourchu en personne rôdait dans les parages.
Toutefois...

Un oeil exercé pouvait repérer quelques signes. Une foule étrange, bigarrée et disparate se massait lentement autour du bâtiment. Les murmures se faisaient enthousiastes, un petit éclat de voix surnageait parfois un instant, avant de disparaître dans la masse. Toutes les langues de Babel se faisaient entendre à mi-voix, telles de petites conspirations. L'intérieur du temple commençait à sentir le soufre. De sombres zélotes arpentaient l'espace, attendaient les adeptes près des gigantesques piliers, tous vêtus élégamment, un petit sourire complice pour chaque entrant. On pouvait croire que nombreux étaient les habitués de la maison... Nous autres, les exorcistes et démonologues d'Arts Sombres, réussirent à passer ce barrage sans encombre : nous nous étions divisés, l'un au parterre et l'autre au balcon, afin de percevoir toutes les manifestations surnaturelles qui pourraient survenir. Les lieutenants de l'Enfer furent ainsi bernés par nos airs dégagés.

Cependant, la tension montait. La vaste salle s'emplissait rapidement, calmement mais avec fébrilité : je compris que chacun connaissait d'avance la place qu'il devrait occuper dans cette cérémonie. Tous devraient occuper un siège, et nul siège ne devrait rester vide. Ce ballet s'accomplit sous mes yeux terrifiés : des mains se serraient, des accolades s'échangeaient, on se retrouvait sans doute, en se remémorant les rites sacrificiels passés. Sanglante nostalgie, qui n'empêchait pas les nouveaux venus de lier connaissance avec de vieux maîtres, qui leur murmuraient aux oreilles quelques conseils et incantations. La salle était animée d'un vaste bourdonnement qui montait jusqu'aux balcons et retombait dans une fosse au fond de laquelle on distinguait des musiciens enfermés. On eût dit des diablotins en réunion. Les bruits s'avéraient justes : il s'agissait de la plus importante congrégation d'adorateurs du Malin qu'il m'ait été donné de voir. Entouré de deux d'entre eux, je regardais négligemment de droite et de gauche, mais je profitais du moindre instant d'inattention de leur part pour décrypter l'étrange parchemin qu'ils tenaient à la main. Me prenant pour l'un des leurs, mon voisin de droite me tendit le sien. Hélas !  Il était rédigé dans un idiome extrême-oriental, et il me fut impossible de déchiffrer la moindre invocation. Je rendis le grimoire suspect à mon voisin, qui m'adressa un sourire jovial qui me glaça le sang. Avait-il compris qui j'étais ?
Je fus sauvé par l'obscurité qui se fit autour de nous. Les ténèbres nous recouvrirent tandis que ce qui semblait bien être une scène demeurait dans la lumière. Tous les adorateurs firent silence, et leur regard, plein d'attente et d'espérance, me laissa croire qu'une terrible alchimie opérerait quelques instants plus tard.

Je ne fus pas déçu : un vieil homme sec comme une branche en hiver, aux cheveux gris et au large sourire fit son apparition dans la fosse, et surgit devant les adeptes comme s'il avait été créé à l'instant. Un souffle parcourut le public, qui se mit à battre des mains avec élan. Mon voisin souffla ce que je pris d'abord pour une incantation, d'un air extatique : "Seiji Ozawa...". J'écarquillai les yeux en superposant mentalement les photos d'identification que nos services m'avaient montré de l'homme avec le visage hilare qui balayait la foule: oui, c'était bien Seiji Ozawa. De grands gestes pour remercier son audience, puis il leur tourna le dos. Incroyable personnage, qui ne semblait guère plus de quarante ans, mais dont on m'avait assuré qu'il approchait les soixante-dix.
Dans le silence revenu, il agita une main pourvue d'une longue baguette, dont je supposai, avec raison, qu'elle était dotée de certains pouvoirs, et la musique se fit entendre. Dès les premières notes, la magie noire opéra. Le public prit un aspect inquiétant autour de moi: des yeux écarquillés, des bouches entrouvertes, des frémissements, des frissons... La transe n'était pas loin.

Reconnaissons que les instigateurs de la cérémonie n'avaient pas lésiné sur les moyens : outre le grand prêtre Ozawa, le décor prêtait déjà à l'émerveillement. La scène était occupée par un gigantesque échafaudage qui quadrillait l'espace du plancher au plafond, offrant au spectateur la vue d'un monde vertical, comme un écran de cinéma, entendait-on autour de moi. Faust, ce bon vieillard tourmenté par le doute, apparaissait dans l'une des cases de cette grille. La grille semblait elle-même apparaître ou disparaître au gré des projections vidéo, se transformer en rivière paisible ou en taverne mal famée. Je frémis en songeant qu'il s'agissait là sans doute d'une porte qui permettait d'atteindre directement les Enfers, et que j'étais impuissant, perdu au milieu de la foule des zélotes.

Peu de temps après que Faust soit apparu, dans un calme annonciateur de sombres tempêtes, une silhouette familière apparut au coin de la scène. Des sueurs froides me parcoururent. Cette élégance distinguée, alliée à une démoniaque souplesse et une suspecte verdeur... Le Diable lui-même, Méphistophélès en personne !  Je fus pris de tremblements. Je plissai les paupières. Impossible de se tromper: il s'agissait bien d'un chanteur dont les talents n'ont pu être acquis qu'à l'aide du Malin, José Van Dam (je tremble encore d'écrire son nom, craignant de le faire apparaître devant moi !) . La cérémonie prit une autre dimension à partir de son apparition. L'émotion qui s'empara de adeptes était fort communicative, et je ne pus m'empêcher d'applaudir avec eux à la fin de la Marche Hongroise, ne prenant conscience de mon coupable enthousiasme qu'après coup. J'étais fautif !  Il me faudrait rester vigilant, car les duos s'étaient faits enivrants, à l'image de cette ambiance joyeuse et paillarde de taverne. Je vis de mes yeux Satan féliciter les soiffards de l'estaminet après qu'ils eurent remarquablement chanté une fugue des plus plates, véritable insulte aux règles de la composition. Je sentais la main du féroce Berlioz derrière cette ironie. Le bougre ne s'est jamais privé de son vivant, de lancer quelque pique à l'endroit des institutions établies. Ce Faust-là sentait le règlement de comptes... Je ne fus pas déçu : Méphistophélès entonna en réponse à cette fugue une chanson d'une redoutable vulgarité, dont les paroles concernaient le sort d'une... puce !  Et les paillards de reprendre en choeur derrière le Malin !

Les arguments de Méphistophélès semblaient gagner du terrain. Le fourchu, pourvu d'un chapeau à longues plumes, emmena Faust sur une barque, qui apparut à l'avant dernier étage du quadrillage scénique. En-dessous d'eux, les adeptes pouvaient contempler de mystérieuses et envoûtantes naïades s'ébattant. Lorsque Faust lui-même tomba dans l'eau, on put le voir nager et rejoindre ces succubes tandis que l'orchestre le narguait. Reprenant un rôle qu'il avait déjà occupé, José Van Dam faisait un Méphistophélès plus que convaincant, diabolique narquois et souplesse de chat. L'essentiel de l'intrigue reposant sur la conversion du docteur Faust, il est inutile de dire que le pauvre Faust succomba, une fois de plus, au charme du Démon, ainsi qu'à celui de la ravissante Marguerite.
Mais l'ensemble des adeptes semblait attendre quelque chose. L'entracte se déroula dans la nervosité, malgré la profusion de verres vides que je découvris sur le comptoir qui se trouve au premier étage du temple. Les adorateurs avaient soif, mais d'occulte. Je lisais sur le visages la soif du sang: celui de Faust, dont personne ne doutait qu'il tomberait bientôt entre leurs griffes. Je repris ma place avec au coeur le sombre pressentiment. 

Et l'effroyable advint bientôt: Faust accepta de signer le pacte maudit, dans le fol espoir de sauver Marguerite d'un complot ourdi par Belzébuth !  Pétrifié, je ne pouvais qu'assister à la chute de l'inconscient docteur. Le souffle de l'Ange Déchu passa sur l'assistance lorsque Méphistophélès ses sombres destriers pour mieux emporter Faust en Enfer. La course à l'abîme fut des plus saisissante, les cris des malheureuses en train de prier étaient à glacer le sang. Un ingénieux procédé de projection vidéo trompait les adeptes, leur donnant l'illusion que les cavaliers se trouvaient réellement en plein galop. L'illusion était totale, à l'image du triomphe de Méphistophélès ce soir-là. On ne pouvait guère se consoler de la montée au Paradis de Marguerite, tant Berlioz (encore lui) l'a rendu plat, en comparaison du fascinant Enfer et de son spectaculaire pandémonium. 

Le triomphe fut total, oui, et votre humble serviteur doit confesser qu'il n'eut guère à se faire violence pour applaudir à tout rompre les maîtres des ténèbres. José Van Dam et Seiji Ozawa reçurent des acclamations à faire fuir les anges du Paradis, et je dois confesser, ainsi que mon équipière, que nous fûmes convertis en quelques heures.
Je tremble encore à l'idée de la puissance du sort qui s'était emparé de ce temple de l'opéra, transformant pour quelques soirs une honorable assemblée en adorateurs du Diable. Le charme était redoutable, et la beauté du Diable n'est pas un vain mot. Encore, maître, bis, merveilleux Princes des Ténèbres !  N'oubliez pas vos adorateurs, revenez, de grâce !        
Raphaël et Michèle VILLATTE
(08 juin 2001)

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