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D'Oeuvre en Oeuvre : Cinéma
Couvre-Feu
Des attentats ravagent New-York. Les victimes se comptent par milliers. Les terroristes sont islamistes. Ca vous rappelle quelque chose ?
Titre : The Siege (VO)

Scénario : Lawrence Wright

Réalisation : Edward Zwick

Sortie : 1998 

Anthony Hubbard est un agent du FBI, spécialisé dans le contre-terrorisme. Une piste le met sur la trace de réseaux d’un nouveau type, des cellules relativement indépendantes les unes des autres, infiltrées dans le pays et prêtes à intervenir sur un signal secret. Mais l’enquête s’interrompt, car les réseaux passent à l’action. Un bus, puis un théâtre, sont les cibles d’attentats meurtriers. Le FBI est débordé. Entre en jeu une séduisante et mystérieuse baroudeuse de la CIA, prête à partager des informations et un informateur, un tout jeune homme utilisé occasionnellement par la CIA. Mais les attentats continuent, la panique gagne. Le plan B est lancé par l’armée. A sa tête, pour déclarer l’état de siège : un général qui révèle vite ses penchants pour la méthode expéditive. Les chars entrent à New York.

Et pourtant, ça date « d’avant ». Tourné d’après des articles de journaux et une bonne part de l’air du temps en 1998, Couvre-Feu fait un peu figure d’oeuvre prophétique. Ils avaient donc prévu. Ou du moins, ils pouvaient s’en douter. Cinéaste intelligent et humaniste (Glory), Edward Zwick ne sert pas à son public un petit divertissement superficiel, à la manière d’un vulgaire SAS de direct-to-video. Formé à l’école du journalisme, le réalisateur de Légendes d’Automne réfléchit et pose les questions avant de tirer. La paranoïa américaine ? Si vous avez aimé l’après-onze-septembre, souvenez-vous de l’avant. Zwick dépeint avec calme, -dans un scénario écrit lui-même-, comment une population paisible et insouciante, pas particulièrement va-t-en-guerre, celle de New-York, frappée en plein cœur, va se durcir sous le coup de la panique. Filmer la terreur, montrer que l’ennemi est parmi nous, que les réseaux dormants sont parfaitement en place, prêts à lancer l’armaggedon, le pire serait à craindre venant de nos amis américains : un vrai retour aux sources de la noire période maccarthyste. Edward Zwick évite la plupart de ces pièges. Bien sûr, après le onze septembre, son oeuvre prend un petit air de « je vous l’avais bien dit », mais le cinéaste s’attache à évacuer le manichéisme d’Hollywood et... de Washington. Le chef des terroristes n’est-il pas l’ancien élève et collaborateur d’une ponte de la CIA ? Que dire de l’incrédulité coupable du héros, combattant au nom de valeurs dont il découvre qu’elles ne sont qu’autant d’oripeaux pour déguiser la realpolitik la plus cynique ? Enfin, la dimension prophétique du film de Zwick s’affirme encore lorsque Bruce Willis entre en jeu. Le héros américain, l’ami de George W. Bush, l’homme qui aimerait qu’on lui laissât Saddam Hussein cinq minutes... Voyez ce qu’il lui aurait fait : une balle dans la tête, comme pour ce prisonnier (sans statut particulier ! Prisonnier de guerre ? Prisonnier politique ? Toute ressemblance...) qu’il ne parvient plus à interroger.

C’est bien toute la surprise de ce film. Alors que de nombreux faiseurs se seraient attachés à décrire la fragilité d’un mode de vie heureux (celui de l’émigré qui a réussi à s’intégrer au FBI avant de voir sa famille parquée dans des camps), puis à stigmatiser un ennemi, avant, selon toute vraisemblance, de lui lâcher Bruce Willis aux trousses. Couvre-Feu fait de votre sauveur votre pire ennemi. Après une partie proche du film-catastrophe-politique, Zwick démonte les systèmes de sécurité américains (tout cela est inspiré de la réalité, de l’étude des moyens en place, rappelons-le) à la lumière d’Orwell et de Kafka. Et voici comment une oeuvre prophétique conserve sa force après que sa prophétie se soit accomplie : par la lucidité. Edward Zwick conclut sur un constat modérément rassurant. Le danger est écarté pour cette fois, et le général factieux et son quarteron de soudards sont mis aux fers, mais quid des valeurs démocratiques ? Cette question ne se limite pas aux seuls Etats-Unis. L’état d’urgence abrite souvent les pires excès, parce qu’il marque toujours la passation aux hommes « forts », aux durs. On pouvait regarder Couvre-Feu avec des frissons d’angoisse avant 2001. On ne peut plus le regarder qu’avec des larmes d’amertume. Ils ont gagné, Bruce Willis est au pouvoir, les chars sont dans les rues, les F-16 escortent les avions. « Le fascisme viendra au nom de l’anti-fascisme, au nom de votre sécurité. Ils appellent ça « Sécurité Nationale » » disait Jim Garrison , citant Huey Long, en conclusion de sa plaidoirie de JFK. Une citation à garder en mémoire pour revoir un film que l’administration Bush ne laisserait sûrement pas sortir maintenant.

Raphaël Villatte
(16 janvier 2004)

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