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Hors de l'Ombre : Cinéma
Collateral
Michael Mann est de retour et son dernier opus confirme un talent indéniable. Petite ballade nocturne, en V.O. et en avant-première.
Titre : Collateral

Scénario : Stuart Beattie, Frank Darabont, Michael Mann

Réalisation :Michael Mann

Sortie : 2004

Max est un chauffeur de taxi honnête et modeste, qui n’a d’autre ambition que d’accomplir ses nuits de travail le mieux possible, et un jour peut-être, ouvrir une compagnie de taxis dans les îles. Ni plus, ni moins. Son but, il le contemple chaque fois qu’il peut ou sent qu’il le doit : lorsqu’un couple de clients perd le sens des bonnes manières, ou lorsque la fatigue se fait sentir, au creux des nuits de Los Angeles. Cette vision paradisiaque qu’il fixe chaque matin derrière son pare-soleil est un talisman qui lui permet de tenir la folie urbaine à distance, et de rester lui-même, propre, digne, irréprochable, à l’image du taxi qu’il inspecte et brique chaque fois qu’il le reprend en main.

Un tel équillibre ne peut rester intouché dans les rues de villes comme Los Angeles, et spécialement la nuit. Max se défait de son talisman pour séduire une belle procureure stressée. Encore sous le charme, il ne remarque qu’à peine son client suivant. Un homme d’affaire, sans doute, la quarantaine plus qu’élégante. Sa course le mène droit au plus profond de la ville et de sa folie.

Collateral est le grand retour de Michael Mann au genre qui l’a rendu célèbre, le polar urbain contemporain. Alors que ses précédents films (The Insider et Ali) semblaient l’éloigner petit à petit du genre, mais avec quelle réussite, on entendait parler çà et la de projets attachés à son nom, de diverses natures. Puis on entendit parler de celui-ci, qui le ferait diriger Tom Cruise, indéniablement au sommet de son art et de la vague depuis une dizaine d’années. Un postulat des plus simples, une vraie Série Noire, directe et potentiellement brutale. Un tueur prend pour otage et coéquipier un innocent. Venant de Mann, on pouvait s’attendre au minimum à des costumes sur mesure, des scènes d’actions aussi impressionnantes que les personnages seraient attachants malgré leur froideur et leur dureté, et peut-être même quelques scènes d’anthologie dans les face à face entre personnages opposés.

Et l’on n’est pas déçu. En fait de retour au genre, Michael Mann s’est offert un retour aux sources. Une synthèse stylistique, en même temps qu’un guide de son art, de ses influences passées à ses inspirations contemporaines. Le tout dans un authentique blockbuster.

En 1981 sortait Thief (Le Solitaire), qui mettait en scène un voleur élégant et fier de son métier. Violent quand c’était nécessaire, efficace et discret, il revendiquait déja la simple satisfaction du travail bien fait. Les mêmes arguments se retrouvent chez Neil McCauley, dans Heat, et dans la rhétorique simple et dure de Vincent, le tueur à gages de Collateral. Véritable anachronisme dans le genre, le tueur à gages était relégué depuis quelques années aux seconds rôles ou aux sorties vidéos. Le tueur impitoyable et cupide avait cédé la place au tueur impitoyable et sanguinaire, le tueur en série. Fidèle à son univers, Mann réactive cette figure en la modernisant à peine. Tout juste apprend-on au passage que des hommes comme Vincent se recrutent dans les maisons de retraites pour anciens des services secrets de tous les pays. Pour le reste, une ombre. Comme il le dit en manière de compliment à son compagnon forcé: “Un homme pour qui les actes comptent plus que les paroles”. Pour le reste, retour au Samouraï de Melville, film-clef à l’évidence pour le réalisateur. La narration béhavioriste, si chère au genre policier depuis Hammett, est de mise une fois de plus: on découvrira les limites du personnages en le suivant, ni plus ni moins.

Face à ce nouveau monstre narratif, ce golem des temps modernes, un homme aussi commun que possible. Un humble qui panique lorsque les coups de feu éclatent et que les corps pleuvent. La rencontre n’aurait jamais dû se produire, mais elle s’est produite. Il faut improviser, répète Vincent, passant du calme de McCauley à l’exaltation de Hanna, le policier au flair en forme de malédiction de Heat. Et d’une telle rencontre naît la violence, bien sûr, une violence abrupte et aussi féroce que froide dans son exécution. Vincent ne sourcille jamais. On retrouve les lointaines influences de Peckinpah lors du massacre d’une boîte de nuit, déja observées dans le finale de Thief. De cette rencontre naît également un nouveau regard sur le monde de la part des personnages, des survivants pour le reste de leurs vies. En messager sinistre, Vincent place ses convictions professionnelles en étendard nitzchéen. En théorie du chaos désordonnée. Et à la sérénité illusoire de la bulle de tranquillité que Max se construit nuit après nuit, succède définitivement la vision d’un monde d’insécurité, non pas celle, superficielle et facilement rationnalisable, des journaux télévisés, mais celle, plus profonde, du doute de soi et de la violence inhérente à l’humain. Max ramasse une arme, lui aussi. Et Vincent ne regrettera jamais ses actes ni ses choix. Comment le pourrait-il? Il est un jouet, une étoile dans l’univers, comme il décrit la situation. Une poussière. Son acceptation de la règle du jeu rappelle une fois encore Le Samouraï.

Collateral représente probablement, par le choc violent de ces deux catégories de personnages, l’un sortant directement de son univers et l’autre y entrant pour la première fois, un tournant dans la carrière du réalisateur. Son style évolue, sa grammaire cinématographique se modernise encore. Une touche de DV par-ci, de nouveaux lieux par-là (la séquence de la boîte de nuit restera dans les mémoires juste à côté d’un certain braquage de banque), et même une surprenante suspension de la narration, le temps du passage d’un coyote aux yeux luisants. Ce coyote déja évoqué par Michael Connelly dans son Dernier Coyote, justement, dont la présence en ville est chargée de symboles et de significations pour celui qui le voit.

Une renaissance. Alors que Michael Mann semblait avoir, en une vingtaine d’années, imposé une patte, un style, on pouvait craindre de n’avoir en Collateral qu’un divertissement, celui d’un remarquable technicien prouvant au reste du peloton que lorsqu’un maître se mêlait de faire du genre, il s’y entendait. Mais Mann, qui s’est frotté à de nombreux genres sans jamais se perdre, sait une fois encore s’approprier une histoire policière des plus classiques et lui réinsuffler une jeunesse. Celle qu’il semble retrouver en revenant à ses personnages fétiches: les truands, si anciens par leurs motivations, si modernes quant à leur regard sur le monde, si desespérés et si attachants.

Henry YAN
(17 septembre 2004)

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