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HK : Le malentendu
La vie est injuste : il n'y a pas UN film d'action US depuis les années 90 qui n'ait pas pompé du côté de John Woo, Jackie Chan ou Ringo Lam. Le cinéma de hong Kong n'a jamais été aussi à la mode et pourtant on entend encore des ricanements face au classique immortel qu'est La rage du tigre, pourtant montré au public « respectueux » de la cinémathèque. Apparemment il y a encore un sacré malentendu avec le cinéma asiatique, et à défaut de le résoudre, on va essayer de le comprendre.
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Affirmation tarte à la crème : le cinéma asiatique est à la mode. Regardez les succès du box-office et les sélections des grands festivals : partout des réalisateurs, acteurs, chorégraphes venus de Hong Kong, Taïwan, du Japon et dernièrement de Corée et de Thaïlande, travaillant souvent sur les projets les plus excitants du moment. Mais malgré la récente médiatisation de cette cinématographie, et en particulier du style du cinéma d'action hong-kongais, nombreux sont encore les ricanements devants les incroyables (dans tous les sens du terme) performances martiales d'un Jet Li ou le final ultra-mélo (et 100% premier degré) de The killer. Ce paradoxe semble être dû aux nombreux malentendus qui entourent toujours les films de l'ex-colonie, le hasard des tendances faisant qu'ils sont aujourd'hui vus par un public pour lesquels ils n'ont pas été conçus (contrairement aux films américains, qui sont censés s'adresser à tout le monde). On va donc essayer de répondre à tous les arguments qu'on peut entendre à la sortie des salles pour dénigrer ce qui fut peut-être la cinématographie la plus excitante du monde.

Le cinéma de Hong Kong, c'est pas réaliste. On touche là à la principale différence de conception entre Orient et Occident. Un film américain n'hésitera pas à se prendre quinze minutes de métrage pour expliquer, justifier et crédibiliser le fait qu'on puisse ressusciter des dinosaures ou voir un robot tueur débarquer du futur, même si tout cela reste profondément absurde. Le cas Matrix est encore plus frappant puisqu'il se permet de faire une pause d'une demie-heure pour expliquer des acrobaties venues justement d'Asie grâce à l'existence d'un monde virtuel, comprendre qui n'existe pas.

A Hong Kong, on a autre chose à foutre : la durée moyenne d'un film étant d'une heure quarante (rarement plus, sinon ça fait moins de séances par jour), on a mieux à faire qu'expliquer pourquoi la gravité semble être une donnée très élastique pour les adeptes de kung fu ou pourquoi Chow Yun Fat peut se permettre de balancer deux cents bastos sans jamais recharger.

La raison est de toute façon simple dans les deux cas : c'est tout bêtement cool. Il existe un contrat implicite entre le public et la profession qui fait que tout le monde sait que ce n'est que du cinéma. Une donnée qui mine de rien a disparu du cinéma occidental, où le jeu souvent maniéré des acteurs des années 30 et 40 a laissé place au style "réaliste" de l'Actor's Studio et où les extravagances esthétiques d'un Cocteau n'auraient sans doute plus leur place aujourd'hui, le public exigeant de croire à ce qu'il voit. De là à dire que le public asiatique est plus ouvert d'esprit que le public occidental...

Le cinéma de Hong Kong, c'est cheap, limite Z. Ben, oui. Je suppose que les fans du très soigné Tigre et Dragon ont été surpris lors de la projection de Tai Chi Master par le son crachotant, la photographie plate, la musique sur orgue Bontempi, les cables parfois visibles et la moumoute mal collée de Jet Li. Les budgets hong-kongais sont sans commune mesure avec ceux des films occidentaux : la demande était tellement forte lors de l'âge d'or (en gros, de 1983 à 1993) que les producteurs se devaient d'alimenter le marché (beaucoup plus localisé car limité à l'Asie du Sud-est) avec des produits parfois ficelés en un mois. Ce sens de l'urgence est en grande partie responsable du dynamisme incroyable de cette cinématographie, et se faisait au détriment de la finition technique : photographie terne, post-synchro approximative (pas de son direct sur le tournage, histoire de gagner du temps), raccords aléatoires, sans compter les innombrables accidents de tournage décimant des cascadeurs dont l'abnégation frôle l'inconscience.

En plus de ces objectives scories techniques, il y a aussi le poids de l'Histoire, à savoir les souvenirs issus de la fin des années 70 qui ont vu débarquer en France toute une flopée de film de kung fu distribués dans le sillage de Bruce Lee. Soit en gros tout et n'importe quoi doublé de façon atroce (des acteurs français imitant grossièrement l'accent asiatique) et affublé de titres complètement out of this world tels les mythiques "Il faut battre le chinois tant qu'il est chaud", "La dialectique peut-elle casser des briques ?" ou l'inénarrable "J'irai verser du nuoc-mam sur tes tripes". Dans ces conditions, impossible de distinguer le potentiel chef d'oeuvre du nanar piteux et la seule image qui est restée de cette période est celle d'un ringard miaulant comme le petit dragon en enchainant trois coups de pied asthmatiques avec un vieillard qui parle du nez dans une pseudo-imitation d'accent cantonais. Triste.

Le cinéma de Hong Kong, c'est bourrin
. Euh... Oui, mais en fait non. Le cinéma de Hong Kong de la grande époque fut commercial au point de faire passer Roland Emmerich pour un émule de Theo Angelopoulos et a fonctionné sur un réservoir de genres populaires fondé sur une idée ultra-efficace d'un cinéma de pure exploitation. Ce système était d'une certaine manière honnête puisqu'il laissait toute latitude au réalisateur tant que celui-ci remportait du pognon, et qu'il a justement donné naissance à d'authentiques auteurs s'illustrant au choix dans le polar, le film de sabre ou les arts martiaux, la seule exception notable d'auteur à "l'européenne" étant le fameux Wong Kar Wai. Le problème du cinéma hong-kongais en général et d'arts martiaux en particulier est qu'il a été décrédibilisé (rappelez-vous les parodies des Inconnus) par les Van Damme, Norris et autres Seagal qui se sont contentés de piller honteusement l'héritage de Bruce Lee.

De façon plus générale, le cinéma made in Hong Kong souffre du complexe des films populaires en général, c'est à dire le mépris de la critique et même du public, qui va voir ces oeuvres en masse tout en se répétant que tout ça n'est pas bien sérieux. Ceci est encore plus vrai en France, pays de la littérature, art noble s'il en est, où le film dit d'action est méprisé, parfois à raison, au nom d'une dramaturgie et de personnages jugés simplistes, alors qu'il n'est qu'affaire de cadrage, de montage, de rythme, de gestion de l'espace, de mouvement, bref, de mise en scène. Un concept qui semble encore assez vaporeux au pays de l'écrit (on les attend, nos Ford, Hawks et Siegel), là où américains et asiatiques (pourtant dotés d'un colossal patrimoine littéraire) semblent avoir tout compris depuis un moment. Patience donc, le western a aussi eu sa part de racisme...

Le cinéma de Hong Kong, c'est super guimauve. Absolument, et c'est même ce qui fait sa valeur. Le second degré n'existe pas dans le cinéma de Hong Kong. 95% des films de divertissement hongkongais racontent une histoire de façon tout à fait sérieuse, même quand c'est la énième histoire de vengeance, même quand les héros survolent la Chine ancestrale sur un dragon en carton-pâte, même quand on pleure dix minutes sur le cadavre de son maître assassiné par de vils conspirateurs. La raison de cette foi absolue dans l'outil cinématographique tient à une chose : le cinéma de Hong Kong a beau être hyper-commercial, le happy end est loin d'être une donnée acquise. Il n'est pas rare que, même gorgé d'intervalles comiques pitoyables, un film se termine par la mort du héros, le plus souvent de façon injuste et violente.

En Occident, le second degré existe dans le cinéma de divertissement depuis le début des années 80, à l'époque où le public a compris que le héros s'en sortirait toujours. D'où des histoires de plus en plus stupides et déconnectées de leur enjeux avec des héros qui font de l'esprit en pleine fusillade et des clichés de plus en plus pesants, car menant invariablement à la même conclusion. La dernière étape de cette course au cynisme à deux balles (expression made in John Carpenter) est la pesante trilogie des Scream, insupportable de prétention et de suffisance par rapport au genre auquel elle est censée rendre hommage. La question est donc : vaut-il mieux des films qui ricanent les mains dans les poches, ou des artisans qui croient en ce qu'ils racontent au risque de sombrer dans le kitsch et la faute de goût ? Pour ce qui me concerne, je sais quelle démarche est la plus méritante...

L'humour des films de Hong Kong, c'est tout pourri. Mmh... On touche sans doute à une affaire de goût, mais c'est souvent vrai, d'autant que l'humour cantonais, en plus d'être, vu d'ici, gratuit, facile, gras et puéril, repose souvent sur des jeux de mot par définition intraduisibles. Ajoutez à cela la notion bien connue selon laquelle l'humour passe difficilement les frontières, et nous nous retrouvons face à un problème bien parti pour rester insoluble.

Les acteurs de Hong Kong, ils jouent comme des pieds. Un peu de bon sens... Le style de jeu des acteurs hongkongais est effectivement beaucoup plus théatral que nos acteurs locaux, généralement portés sur la sobriété. En cela, ils se rapprochent des stars du vieil Hollywood, au mystère et à la cinégénie soigneusement entretenus, comme s'ils évoluaient au-dessus de la masse et dont le jeu artificiel et maniéré selon les critères actuels se mariait parfaitement aux couleurs saturées du Technicolor, créant un espace authentiquement autre. Encore une fois, le problème se pose plus au niveau des habitudes et de l'éducation du public, et non du talent effectif des personnes concernées.

Mais le cinéma de Hong Kong, pourquoi c'est bien en fait ? Parce que c'est une alternative à la production américaine, un cinéma bourré d'énergie, instable, désordonné, mais souvent sincère et toujours surprenant. Un cinéma décomplexé qui dans la même scène peut mêler le mélodrame le plus innocent à la violence la plus barbare sans se soucier des règles ou des conventions auxquelles nous avons été habitués.

Le cinéma de Hong Kong a pendant dix ans comblé le vide laissé par la série B US des années 40/50 et le cinéma européen populaire des années 60/70, toute cette masse de bobines bricolées par des artisans comme Roger Corman, Edgar Ulmer, Mario Bava ou Sergio Corbucci, pères de films aussi fous que terriblement attrayants. Un cinéma qui a d'autant plus de valeur qu'il n'est plus aujourd'hui que l'ombre de lui-même, bouffé par la surexploitation qui l'a animé pendant dix ans et le dépeçage en règle supervisé par Hollywood.

Le cinéma asiatique est aujourd'hui à la mode, porté par des réalisateurs occidentaux qui en reprennent les grandes idées visuelles parfois avec sincérité mais souvent par opportunisme. Comme toutes les modes, l'intérêt pour le cinéma de Hong Kong s'éteindra rapidement. Alors dépêchez-vous, ce serait vraiment dommage de rater ce qui est peut-être la dernière incarnation d'une certaine idée du cinéma.    
Cyberlapinou
(20 janvier 2003)

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