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Hors de l'Ombre : Littérature
La bête qui sommeille
Autour de la réédition de La Bête qui sommeille de Don Tracy, la redécouverte d’un roman plus politique que policier, écrit en plein cœur des années trente.
Titre : La bête qui sommeille

Auteur : Don Tracy

Editeur : Gallimard (Folio Policier)

Sortie : 1998
Tous Droits Réservés
A Mallsbury Crossing, minuscule bourgade qui vit de la pêche d’huîtres, tout est tranquille malgré les difficiles conditions de vie. Il ne fait jamais beau à Mallsbury Crossing. On est pauvre et on lutte pour survivre, dans l’espoir de quitter un jour Mallsbury Crossing. Dans ce climat d’hommes durs et éprouvés par la Dépression, un drame se prépare. Le jeune Jim, noir, vient d’acheter une grosse quantité d’alcool au comptoir du Père Burroughs. Il part s’enivrer dans un champ, quand il voit passer au loin une jeune femme blanche qu’il ne reconnaît pas.

Impitoyable linéarité. En 1937 fut publié pour la première fois le roman de Don Tracy La Bête qui sommeille. Cette œuvre, publiée dans la Série Noire quelques années plus tard, en 1951, semble pourtant s’éloigner du genre à de nombreux égards. Le déroulement de l’intrigue, d’une impitoyable linéarité, suit, étapes après étapes, les circonstances qui amènent un jeune Noir à violer une Blanche, puis les conséquences de cet acte, jusqu’au supplice du violeur. En un peu plus de deux cent pages, l’auteur créée un univers dur et froid, celui d’une petite communauté de pêcheurs de l’Est des Etats-Unis, dans lequel le racisme à l’égard des Noirs est d’un naturel inquiétant.

La linéarité de l’intrigue semble procéder du documentaire, tant les effets de suspense sont systématiquement interdits. Le destin du jeune violeur est scellé dès le premier chapitre, au cours duquel la violence verbale laisse présager la violence physique, et les nombreuses lâchetés qui aideront l’engrenage à se mettre en branle. Le viol lui-même se devine dès que le jeune Jim s’enivre.
L’enquête n’a aucune place dans ce qui semble s’affirmer comme un simple récit, un conte sanglant et un pamphlet. La force de Don Tracy réside peut-être dans cette faculté à peindre le terrain favorable de tels drames, si bien que le roman aurait presque pu ne renfermer aucune action. Le drame est présent avant même la première ligne.

Les personnages ne semblent guère familiers de l’univers du genre policier. Peu de représentants de l’ordre, pas de détective, pas d’enquêteurs. Des pêcheurs, quelques piliers de taverne, le tenancier de la taverne, des gens pauvres, et quelques riches dont l’action s’avérera inefficace, et deux syndicalistes se croisent lors de ces quelques jours de furie.

Un roman précurseur. Ces syndicalistes attirent l’attention du lecteur. Quasi-absents du genre policier, à l’exception d’un remarquable chef de section dans La Moisson rouge (D. Hammett), les syndicalistes ne font leur entrée dans le genre que comme personnages adjuvants de l’intrigue, le plus souvent pour illustrer leurs relations complexes, notamment dans les années cinquante, avec le crime organisé.

Ceux de Don Tracy sont plus proches de celui de Hammett, et leur vision du monde également. On y sent l’influence de l’Internationale (p. 115 et suivantes : "Le capitalisme entretient le lynchage"). Leur présence est à elle seule un pavé dans la mare littéraire policière. Le genre, soit-disant commercial et populaire, ne développe pas nécessairement de thèse politique, bien qu’il ne puisse se considérer comme neutre, en raison de la vision du monde qu’il propose à son lecteur. Don Tracy entraîne précisément le public loin des bas-fonds sordides et meurtriers des grandes villes, et expose la violence rurale. Les deux syndicalistes, alertés par la manifestation, voulant prendre la défense du jeune violeur, se rendront dans la petite bourgade trop tard, et ne pourront y découvrir que l’ampleur de la tâche qu’il leur reste à accomplir dans les campagnes américaines.

Les deux syndicalistes sont des personnages inattendus d’engagement politique dans ce roman, tant leur présence dans ce contexte ancre l’ensemble de l’œuvre dans son époque. L’époque des grèves réprimées dans le sang n’est pas loin, et ces deux personnages, éminemment sympathiques malgré leur impuissance, laissent clairement voir la position de l’auteur. Le traitement de l’intrigue aurait pu laisser planer le doute, tant Tracy semble s’appliquer à laisser chacun exprimer son point de vue.

L'horreur et le doute. Le pamphlet contre le lynchage s’organise posément, après un sage et froid exposé de l’ensemble des parties en présences. Les personnages bien campés, l’enchaînement de leurs réactions semble inéluctable, indéfendable et terrifiant. Alors que certains des plus violents sont dépeints avec la même délicatesse que les plus faibles (la reprise de conscience du jeune violeur laisse longtemps un sentiment d’angoisse au lecteur), le raisonnement de chacun apparaît forcément logique.

Ici sommeille la bête, soit en chacun des personnages, et donc en chacun des lecteurs.
Ici Tracy exprime son point de vue sur le drame : paraissant dans le cadre d’un genre sombre, le dénouement de l’œuvre ne peut être considéré comme un soulagement pour le lecteur, mais bien comme une de ces fins cruelles et insatisfaisantes décrites par Umberto Eco (De Superman au surhomme, p. 25-26). Le dénouement de La Bête qui sommeille est terrible, car il pousse le lecteur dans l’horreur et le doute. L’œuvre fait ici voler en éclats le cadre dans lequel elle est éditée et rééditée. Authentique roman engagé, comme certains contemporains, La Bête qui sommeille fait appel au lecteur et l’amène progressivement vers une prise de conscience. Il était d’autant plus audacieux de faire paraître une telle œuvre dans les collections « noires », américaines et européennes de l’époque, car le propos pouvait passer pour anecdotique, et destiné à offrir au lecteur un « prêt-à-frissonner », alors que la prise à témoin se révèle bien plus forte que la moyenne des romans policiers.

Le roman de Don Tracy s’affirme plus roman politique que roman policier. La présence des activistes de gauche ancre le roman dans la réalité politique de l’époque : on y évoque les meetings, les manifestations durement réprimées, l’ombre des briseurs de grève se profile (p. 115 et suivantes). Le choix de Don Tracy n’est pas celui de la fable effrayante, ni celle du plaidoyer pour la tolérance universelle. Il s’agit déjà d’un documentaire-fiction qui rappelle les reportages engagés d’Albert Londres. Bien plus qu’un simple polar !        
Henry YAN
(12 août 2002)

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