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Hors de l'Ombre : Littérature
La Bête Immonde et autres nouvelles
Pour étonnant que cela paraisse, Marc Agapit, écrivain belge de notre siècle, fut l’auteur prolifique d’une quarantaine de romans parus dans la série Angoisse, aux éditions du Fleuve Noir, ainsi d’une dizaine d’œuvres supplémentaires apparentées au genre policier, sans que son nom fasse néanmoins partie des écrivains régulièrement cités comme piliers des domaines concernés. Ingratitude apparaissant comme sévèrement imméritée lorsque l’on parcourt ces récits !
De son vrai nom Adrien Sobra, Agapit distille tout à la fois originalité, intrigues de caractère et, à l’image de « La Bête Immonde » ou des nouvelles qui l’accompagnent (Agence Tous Crimes, Greffe Mortelle, Piège Infernal), un talent certain pour composer des atmosphères partagées entre épouvante et onirisme. Si l’on ajoute à ces qualités un travail conséquent sur quelques thèmes majeurs, régulièrement impliqués dans ces histoires - ce que la réédition du Fleuve Noir a su judicieusement mettre en lumière -, il semblait naturel qu'Arts Sombres vous emmène un jour arpenter les terres étranges, méconnues, du cauchemar et du drame, dont Agapit a dessiné sa géographie propre...
Titre : La Bête Immonde et autres nouvelles

Auteur : Marc Agapit

Editeur : Fleuve noir (Bibliothèque du fantastique)

Sortie : 1959
Tous Droits Réservés
Pénétrer de plain-pied dans l’univers déstabilisant d’Agapit nécessite de débuter avec La Bête Immonde : nous y trouvons pêle-mêle - mais certainement pas dans un ordre anodin - les éléments marquant la « patte » si particulière de l’auteur : style sans fioritures et d’une présence indéniable ; subjectivité de la narration ; évolution du personnage principal entre réalité, limbes et souvenirs ; personnages secondaires tortueux, marginaux et dont les comportements évoquent souvent le mysticisme, l’aliénation ou la perversité ; oppression graduelle du lecteur par la constance d’une angoisse diffuse ; passages descriptifs où l’on verse dans l’horreur crue ou la bizarrerie malsaine ; et plus généralement, intrusion maîtrisée du fantastique dans l’histoire. Sur ce dernier point, nous touchons à la position d’un Henry James : d'abord parce que chez lui, l’ambiance fantastique d’un récit s'exprime par la survenue, au sein d'une réalité d’apparence quelconque, de grains de sable de plus en plus nombreux et inquiétants ; mais, également, pour sa prédilection vis-à-vis des divers stades de conscience et de leur influence sur le vécu du héros ; enfin, pour son fréquent recours à la subjectivité narrative. L’on peut par ailleurs avec malice, sur les plans de l’incursion du fantastique et des incessantes implications de la mémoire, rapprocher La Bête Immonde de films aussi éloignés les uns des autres qu’A propos d’Henry (Mike Nichols), Memento (Christopher Nolan), Sleepwalker (Johannes Runeborg) et Les Autres (Alejandro Amenabar). Difficile d’en dire plus sans déflorer l’essentiel, mais avouez qu’il est des rapprochements plus explicites !

Options de style et implication du lecteur. Par sa spontanéité, sa concision dénuée d'ambiguïté, sa directivité, le style adopté par Agapit masque presque, à la première lecture, sa caractéristique pourtant essentielle, dont le reste est conséquence et qui fournit au récit cette force suggestive et sa réalité : présent de l’indicatif et passé composé dominent très largement. Ce n’est pas faire preuve d’un travail d'exégèse circonspect que de noter l’importance de ces temps dans la mise en branle des mécanismes aboutissant à l’identification du lecteur avec les narrateurs. Cette identification ne nous porte pas nécessairement à épouser leur cause (car s’il est facile de plaindre le Xavier de La bête Immonde, nul songerait à soutenir l’arriviste sans scrupules de Piège Infernal), mais nous rapproche nonobstant de leur perspective et supprime toute autre référence narrative.

Second procédé qui rejoint le précédent : placés d’emblée au cœur du déroulement de l’action, sans réel préambule identifiable - à la première lecture, encore une fois -, le découpage des chapitres nous oblige à suivre au travers des périodes d’éveils et de lucidité, d’inconscience ou d’hallucinations du protagoniste, le cours de l’ensemble du récit en question. Exception à mentionner : l’identité du narrateur de Greffe Mortelle nous est inconnue, bien que révélée plus tard, et c’est cette fois les scènes auxquelles il assiste en témoin muet qui fournissent au récit son découpage. Une sorte de reportage omniscient sur les mésaventures de sa famille, en quelque sorte, mais justement déstabilisant de part sa complétude. Quoiqu’il en soit, pour l’ensemble des quatre nouvelles, impossible pour le lecteur - ce dont Agapit joue avec un art consommé - d’échapper à l’emprise subjective des événements. En outre, la simplicité du lexique et la volontaire clarté de la mise en scène évitent phrases alambiquées, paragraphes ampoulées, surcharge en adjectifs divers dont le maniement pourrait amoindrir l’ampleur de l’émotion ressentie. Il ne s’agit pas de rejeter ce choix possible de la composition, mais plutôt de mettre en avant ce qui constitue une troisième spécificité d’Agapit : primauté de l’efficacité et du concret ; à charge des ressorts de l’intrigue de suggérer toute l’épouvante et l’étrangeté d’une situation. La construction des nouvelles Greffe Mortelle et Piège infernal est sur ce point exemplaire. Ajoutons enfin que le titre de chaque nouvelle n’est pas pour inciter à la légèreté, bien que chacun soit une trouvaille plaisante à l’oreille et l’entendement.

Par ces quelques passes stylistiques, nous sommes ainsi, adéquatement et discrètement, réduits aux conditions suivantes : ignorance des prémisses de l’intrigue, sauf dans un cas (Piège Infernal) ; identification quasi « spontanée » aux personnages, tout spécialement dans le cas de Xavier (La Bête Immonde) ; identité de notre questionnement et du leur ; impossibilité de prendre le recul nécessaire à l’aboutissement de ce questionnement. Et rien de l’essence même de la peur ne s’est encore exprimé ! Approchons donc maintenant l’horreur dans toute son étendue...

L’onirique, l’oubli et l’angoisse. La Bête Immonde nous confronte à quatre univers déroutants et éprouvants. Mal situés dans le temps (aucune information sur la biographie des personnages, autre que celles de l’avancée du récit), sans repères matériels réels (1), peu à peu témoins de scènes d’une horreur graduelle (toute les nuances en sont explorées : l’isolement, la violence, les comportements inquiétants, les cauchemars et hallucinations, l’emprisonnement sans issue, l’intimité de la terreur), nous cherchons tout à la fois les causes de ces tableaux étranges, l’échappatoire possible (La Bête Immonde et Agence Tous Crimes) ou l’inéluctable terme (Piège infernal). Agapit nourrit cette perte progressive du jugement par des péripéties savamment distillées, imbriquées les unes dans les autres et dont les retournements soudains remettent en cause chacune des données considérées fiables jusque là. Facteur supplémentaire de désorientation, donc. Il n’hésite pas, comme dans Agence Tous Crimes ou Greffe Mortelle à mêler deux intrigues afin de dérouter un peu plus la perspicacité du lecteur.

Cependant cette impression tenace d’être embarqué sans gouvernail pourrait encore être tolérée avec un calme relatif, s’il n’était question que d’un seul plan de réalité. Or, et c’est ici que nous atteignons véritablement l’idiosyncrasie de l’auteur, chacun des personnages principaux subit certaines pressions ou contraintes qui nous interdisent l’espoir de tirer l’ensemble au clair avant les dernières lignes… Qui elles-même remettent l’ouvrage sur le métier, ou l’épouvante là où le calme semblait promis ! Ainsi :
- des rêves de Xavier enchevêtrés avec ses phases de réveil, amenant son plan d’existence et celui de ses hallucinations à s’interpénétrer irrémédiablement (La Bête Immonde) ;

- de l’amnésie rétrograde complète du personnage d’Agence Tous Crimes, ses fréquents évanouissements dus à sa faiblesse générale, son coupable secret, qui sont autant de limites à une action décisive ;

- de l’impuissance apparente à agir, sa compréhension restreinte des scènes auxquelles il assiste, qui font du narrateur de Greffe Mortelle un témoin bien démuni ;

- enfin, de l’absence de scrupules d’un jeune homme ignorant ses origines et élevé dans le luxe insouciant, faisant, dans Piège infernal, le plus aride des hommes, bien peu susceptible dès lors d’échapper aux événements.
Conséquence générale de ces procédés : un onirisme diffus enveloppe l’ensemble des récits de son incertitude, de son évanescence et de l’angoisse habituelle qui s’attache par exemple aux scènes surréalistes (2). Cette dernière remarque vaut principalement pour La Bête Immonde mais se retrouve çà et là au sein des autres nouvelles (considérons à ce titre les rencontres nocturnes de la narratrice d’Agence Tous Crimes, par exemple).

Un second champ thématique est d’une importance égale à l’alternance évoquée ci-avant, celui de la mémoire et ses aléas. Un lecteur querelleur pourrait questionner, avec raison, la pertinence des options d’Agapit en matière de fonctionnement du cerveau, à l’aune de connaissances plus récentes. Il saupoudre même celles-ci d’une évidente référence à certaines conceptions dépassées en matière d’analyse psychologique, mais de manière trop succincte pour entacher la teneur du récit (3). Cependant la même critique peut s’adresser à sa conception de la chirurgie plastique (La bête Immonde) ; or, le propos du récit est loin d’en être sérieusement affecté, puisque les ressorts du fantastique ne se situent pas à ce niveau. Ainsi, Agapit s’attarde préférentiellement sur les effets subjectifs et objectifs de l’oubli (momentané ou à long terme), du traumatisme mnésique et du rejet de la vérité enfin retrouvée ; les quelques hypothèses à prétention scientifique se justifiant surtout par une certaine forme de cohérence prêtée à l’arrière-plan de l’intrigue. Ce thème supporte l’incursion dans l’identité du narrateur (Piège Infernal), les égarements et les cauchemars de la narratrice (Agence Tous Crimes), la désorientation de Xavier et le coup de théâtre final (La Bête Immonde).

Une telle investigation se prête à la dispersion d’indices variés, au cours du récit, ce dont Agapit use avec malice mais parcimonie. Notons ainsi que le nom de famille de Xavier, « Dmellis », rapidement transformé en « De Mellis » par son hôte pour des commodités de prononciation, est une évidente évocation de la mélisse dans laquelle est englué le héros… La pauvre héroïne d’Agence Tous Crimes, quant à elle, sera confrontée à des indices plus perturbants les uns que les autres. Ceci étant, nombre des pistes que trace Agapit ne se révèlent telles qu’après lecture complète de la nouvelle, ce qui révèle le naturel de leur insertion dans la trame narrative. Autres exemples : ainsi que les connaissances de Xavier, partagées en deux ensembles – flashs de souvenirs intercalés entre de nouvelles acquisitions -, c’est un duo fort étrange qu’il forme avec son homonyme et rival, Xavier Despair, dont Agapit souligne volontiers la connotation patronymique. Ou encore : ignorant le statut du narrateur de Greffe Mortelle au sein de sa famille, nous assistons aux comportements fort ésotériques de certains personnages (son grand frère Charles, entre autres) dont le sens ne nous sera révélé qu’avec le dénouement, le statut en question limitant éminemment les conclusions que le narrateur pourrait tirer…

Vous imaginez sans doute aisément combien le lecteur a donc le loisir de se perdre dans les méandres des événements. Dans le cas de La Bête Immonde en particulier, il conviendrait de développer, au fur et à mesure de la lecture, un scepticisme relatif quant aux événements postérieurs. Pourtant - malgré les déconvenues régulières de Xavier, qui sont nôtres du même coup - Agapit nous berne encore et endort toute méfiance. Tentez la lecture, vous le constaterez vous-même.

Troisième dimension que, par facilité, il serait tentant de désigner par « l’inquiétante étrangeté » : la bizarrerie malsaine des personnages secondaires et les références partielles à l’occultisme. On trouve pêle-mêle des allusions au vampirisme, au culte vaudou, à la réincarnation, à la sorcellerie, à l’au-delà, à la possession, aux revenants, aux apparitions mystiques, aux sphères infernales et vengeances « éternelles », aux phénomènes de foire et monstres liés à un domaine, ainsi que divers lieux géographiques marqués du sceau du fantastique (la demeure isolée, les vignes et la propriété maudites, la chambre mystérieuse, etc…). On pourrait ajouter les dédoublements de personnalité et la folie qui rôde discrètement aux franges de l’histoire (« the frayed end of sanity », comme le chantèrent certains…). Chaque nouvelle présente des personnages malsains, irréels ou dérangeants, sans jamais permettre d’élucider l’explication de leur comportement, quoique celui-ci finisse souvent par se justifier à l’aide de quelque hypothèse, pseudo-scientifique, toujours partielle. Ils participent de ces scories venant s’insérer dans le mécanisme de la réalité du narrateur et perturbant petit à petit le cours du récit.

Il y a un dernier point que j’aurais souhaité développer plus avant, mais qui me mènerait trop loin pour ne pas retirer à la lecture une de ses sources de plaisir. J’en dirai nonobstant deux ou trois mots, pour mieux vous convier à compulser les pages en question. L’aspect cyclique du destin des héros d’Agapit est une merveille de scénarisation. Que ce caractère se manifeste par un préambule contenant, en germe, toute la suite d’un récit, ou par la lancinante répétition d’une vie sans terme, Agapit revient dans tous les cas sur ce qui préside à la teneur de l’intrigue et laissait présager un monde clos, tournant sur lui-même et sans alternative : le déterminisme poussé à son paroxysme et débouchant sur l’intime et profonde épouvante de l’inéluctable et la vacuité.

Si elles ont toutes été adaptées en bande dessinée, les nouvelles de ce recueil offrent matière à une version cinématographique, à notre connaissance inédite, que l’on peut souhaiter voir un jour inspiré à l’un des maîtres du genre, sur l’identité duquel je laisse les lecteurs se prononcer.

Notes :
1 - Xavier (La Bête Immonde) est un infirme particulièrement atteint ; l’héroïne d’Agence Tous Crimes n’a plus ni souvenir ni identité ; nous ignorons tout du narrateur de Greffe Mortelle ; et le jeune héros de Piège Infernal perd lui aussi la mémoire suite à un choc.
2 - A mon humble avis, mais je ne demande qu’à être convaincu du contraire par un amateur d’art plus compétent !
3 - A l’adresse de ceux des lecteurs qui se plongeront dans le recueil, je rappelle que le mythe d’Œdipe l’a été bien avant sa navrante reprise par un maître ès-mystification lui-même, et reste, dans ses diverses manifestations concrètes, un thème traditionnel de l’étude culturelle, anthropologique ou ethnologique des tabous sociaux. Ainsi, bien évidemment, qu’une veine tragique fort exploitable (voir Les Damnés du sieur Visconti, par exemple, pour un aperçu de l’horreur bien réelle de ce pourtant presque « cliché » de la dramaturgie). Il n’est donc ni nécessaire ni justifié de lire chez Agapit une référence quelconque à la position freudienne pour que la nouvelle concernée prenne toute son ampleur, bien que l’on puisse se questionner quant au choix de l’auteur sur ce point. 
Jean LARREA
(16 décembre 2002)

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