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Cahiers Thématiques : Colloque 2004 du B.B.I. (Berlin, Genshagen)
Colloque 2004 du Berlin Brandenburgische Institut (BBI) sur le polar français, allemand, polonais : partie II
Bien évidemment, à soirée festive, matinée grise, en théorie. Inutile de se le cacher, les plus nocturnes eurent le plus de mal à redémarrer le "moteur à penser" pour cette deuxième et dernière journée de débats. Un commencement tout en douceur s’imposait. Le thème des séries s’avéra parfaitement indiqué pour réveiller progressivement les esprits les plus embrumés, car les participants, sans doute plus raisonnables, aviaent tous l’oeil vif et le propos incisif. Quelle est en effet la situation de la télévision policière dans nos trois contrées ?

Château de Genshagen

Tout état des lieux commence par un bilan, et il est aussi contrasté que nuancé. L’Allemagne, loin des clichés imposés par un sempiternel inspecteur à perruque, a connu des heures de gloire. Le fameux Szymansky, peut-être pas un concurrent de William Friedkin en ce qui concerne le rythme de ses épisodes, a nénmoins tenu la corde durant plusieurs années, sans bénéficier de l’injuste renommée trustée par l’autre policier allemand. Les auteurs présnets, dont Horst Eckert, semblent regretter nettement un âge d’or, où le polar n’hésitait pas à faire s’aventurer les caméras de télévision jusque dans les décors naturels, dans les rues allemandes de l’Allemagne de l’Ouest peu attirante mais empreinte d’une identité inimitable. Les inévitables modes, qui consistent à décréter à la mode, précisément, ce qui était le comble du kitsch six mois auparavant et réciproquement, permettent, en effets secondaires, de redécouvrir les perles de ce que le “Label Allemand” avait fait manqué de faire connaître en son temps, toujours à cause de l’image pantouflarde de ce fameux policier que nous ne citerons pas. Cependant, la situation actuelle a peu à voir avec le passé, aux dires de Horst Eckert, qui regrette l’omniprésence d’un certain “politiquement correct” sur les petits écrans. On ne jure plus guère, et les véritables questions de sociétés restent à la porte. Ingrid Brück, chercheuse, s’insurge pour nuancer les propos de l’écrivain et scénariste. La série Allemande se porte mieux, en financement et en distribution, que certaines de ses voisines.

De gauche à droite :
Horst Eckert et Hugues Pagan



Avis partagé par Hugues Pagan,
qui se propose sans hésitation pour participer à l’aventure allemande, ayant entendu des chiffres faramineux pour les scénaristes, en comparaison des traitements accordés aux collègues français, dont il fait partie. La critique fait mouche. Il ne s’agit pas simplement d’une demande d’augmentation des employés à leurs patrons, mais du désir de voir changer les mentalités télévisuelles. L’investissement est plus volontiers fait sur des stars, parfois sur le déclin - comme certain personnage ayant incarné certain flic marseillais, dans l’hilarité générale- que sur le scénario, généralement bouclé en un temps record, et formaté pour les besoins de l’étroite lucarne. Hugues Pagan, capable de citer les philosophes, en convoque un inattendu pour appuyer ses propos: Patrick Le Lay, qui a provoqué des remous dans les média cet automne en donnant sa définition du travail d’homme de télévision(1). Les résultats de cette politique sont connus depuis une quinzaine d’années : décrépitude des séries télé actuelles, création d’oeuvres consensuelles et fades, de héros pétainistes, à l’instar de Julie Lescaut et de quelques autres.

Hugues Pagan entrevoit quelques lueurs d’espoir. L’auteur de Last Affair a été recruté par Canal+ pour scénariser des miniséries sur le SAC, notamment, qui pourraient changer la donne. Il s’agit, selon lui, de ne faire aucune différence entre fiction télévisuelle et fiction cinématographique. La route est longue, soupire Dominique Manotti, qui semble incrédule. Les écoles de scénario ne constituent pas encore des “écoles”, et seule la chance peut permettre de voir éclore un ou deux grands. Wait and See, donc, ce que la télévision française pourra, mais surtout voudra faire pour se sauver elle-même.

La télévision polonaise, elle, est en friche. Un large espace ouvert où tout est encore possible. La propagande passée, remarquablement réalisée, a marqué les esprits des générations qui l’ont connue, mais le futur reste à inventer. Des héros arrivent, la génération se renouvelle, mais les perspectives sont encore trop floues pour discerner une nouvelle touche polonaise.

Dans son ensemble, cette discussion renvoie à quelques questionnements déja anciens quant au genre policier et son traitement sériel. On peut tomber d’accord avec Hugues Pagan, suivant un biais qu’il n’a pas évoqué lui-même : la série a commencé avant la télévision, depuis les enquêtes de Sherlock Holmes, voire la publication des oeuvres de Gaboriau. Ce découpage de l’intrigue policière est donc consubstantiel au genre. Par voie de conséquence, il semble impossible de discriminer un médium par rapport à d’autres a priori. Cependant, la qualité de la production télévisuelle européenne, et notamment française, tend vers la nullité, en raison, non de la pingrerie des producteurs, mais de leur propre médiocrité. La seule évocation de quelques production d’Outre-Atlantique suffit à faire rosir les joues de plaisir ou de honte, tant la créativité y semble au pouvoir. Et si l’on ne discrimine pas les supports, le constat peut s’appliquer, en partie, au cinéma français. Notons toutefois que le genre, malgré des points noirs, se porte nettement mieux sur le grand que le petit écran. Malheureusement, il s’agit encore d’un système qui ne survit que par ses exceptions.

De gauche à droite : Irek Grin, Achille N'Goyé


La seconde discussion du jour n’aura pas déçu.
Les traducteurs émérites invités à s’exprimer à la tribune auront ouvert des perspectives passionantes sur les difficultés de leur métier, à l’instar des traducteurs d’Achille N’Goyé, tous trois présents dans la salle. Comment rendre les africanismes qui contribuent au charme du style de l’auteur Congolais ? Comment transformer cette réalité africaine déracinée en bon allemand, c’est à dire en allemand littéraire et policier? Le public demeure admiratif devant cette paire modeste (nos traducteurs, donc), qui prétend avoir souffert mais profité également de l’oeuvre. La question est cependant lancée: avec d’aussi brillants parcours professionnels (les deux sont des universitaires), faut-il être savant pour bien traduire le polar, ou faut-il être un baroudeur, un voyou des lettres, un amateur de polar au verbe chaloupé, voire un auteur soi-même? Les deux allemands semblent pencher vers cette solution, tombant d’accord pour l’occasion avec le traducteur d’Andrea Camileri, Serge Quadruppani, auteur de polars lui-même. Le trio va un pas plus loin en laissant de côté l’idée de note de bas de page. Serge Quadruppani la considère comme une antithèse de la scène d’action, et la proscrit de toute traduction d’un tel passage. Toutefois, lorsque l’auteur de ces lignes suggère quelques notes contextuelles pour améliorer la compréhension, notamment, de certains monuments déja vieillissant dde la littérature noire, nuance immédiate : Quadruppani reconnaît qu’il n’est jamais avare d’une recette de cuisine ajoutée à un Camileri à servir al dente à un lecteur gourmand.

La conclusion du débat ramène, après mention faite une fois encore des regrets généraux de ne pouvoir lire les oeuvres polonaises dont il est fait mention depuis la veille, à une vieille lune polémique de l’univers français de l’édition du Noir : les traductions de la Série Noire.

Faut-il brûler Marcel Duhamel ? Dominique Manotti met le feu aux premiers fagots sans le vouloir, en souhaitant rendre hommage aux héroïques traducteurs des premiers temps de la Jaune et Noire, qui auront inspiré lecteurs et auteurs sur plusieurs générations.

L’auteur de ces lignes se permet de tempérer l’enthousiasme, au nom d’une génération impatiente de découvrir enfin ce que Marcel Duhamel et la famille Gallimard ont jugé inutile dans des oeuvres par ailleurs enfin reconnues pour leur qualité littéraire. Certes, nous avons tous découvert Chandler, Hammett, Thompson et Goodis dans les diverses collections émanant de Gallimard, mais l’angliciste, même moyen, qui se confrontera au texte original, n’en croira pas ses yeux(2). Doit-on encore pardonner? Le cas Duhamel, rappelle Claude Mesplède, est difficile à juger. Inspiré lorsqu’il encourage et publie, avant ses compatriotes américains, Chester Himes, il se plie par ailleurs volontiers aux contraintes de Gallimard pour créer la Série Noire et tronçonner tout ce qui peut l’être afin d’aboutir au volume minimum.

Plus encore que le procès de Marcel Duhamel, la question se pose enfin, quant aux responsabilités de ses nombreux successeurs. La question est sur toutes les lèvres depuis des années, a fait l’objet d’un formidable roman de Jean-Bernard Pouy(3) et de demandes répétées d’informations et de justification de la part de publications diverses, dont Arts Sombres, pour se heurter toujours à l’évasivité des réponses. Quand retraduira-t-on enfin les maîtres anciens ? L’opération ne coûterait qu’une misère à la prospère maison d’édition, et constituerait à n’en pas douter un formidable coup d’éditeur. La demande est importante, et la réédition régulière des oeuvres prouve bien la viabilité du marché, pour parler en termes crûment techniques.

Claude Mesplède lance l’idée d’une pétition nationale. La rédaction d’Arts Sombres s’en fait le relais. Nous ajoutons ici qu’un boycott serait peut-être un autre moyen de faire pression sur les puissants qui détiennent les clefs de l’armoire aux cadavres de Marcel Duhamel, bienfaiteur et censeur de la Série Noire.

Les esprits finissent pourtant par tomber d’accord sur la nécessité, au-delà de toute traduction, de son actualisation, c’est à dire de son remplacement. Dominique Manotti le rappelle, il est nécessaire de retraduire, de rendre lisible et accessible à tout nouveau public, les oeuvres littéraires. De belles infidèles en intégrismes de l’orienté vers la source, les participants au débat se retrouveront, après une nouvelle séance de café animé, c’est à dire l’une de ces inoubliables pauses dans les salons du Château de Genshagen, où les discussions se poursuivent amicalement, une tasse à la main, tous rôdant vers les stands où quelques polars encore inconnus s’offrent à l’acheteur tenté, tous se retrouveront pour le débat de clôture, qui porte sur les écritures frontalières, ou plutôt sur celles qui ont déja dépassé et oublié les frontières géographiques. Achille N’Goyé évoque son parcours d’aventurier du journalisme, d’Africain français, à cheval sur les frontières géographiques, linguistiques, et finalement littéraires. Il a définitivement choisi le polar comme une arme littéraire, comme bien d’autres avant lui, parce que le polar reste encore le plus efficace pour décrire ce qui fait ou va mal. Il est rejoint sur ce point par la délégation polonaise, dont les parcours journalistiques, comme celui d’Achille, les ont poussés vers cette brutalité littéraire que constitue toujours le genre Noir. Les horreurs de la guerre, et les nouvelles horreurs économiques, amènent à de nouvelles réflexions. On ne peut décidément pas se rendormir. Claude Mesplède aura le mot de la fin. Son dernier portrait sera celui d’un ami, Cesare Battisti, en cavale, clandestin à nouveau, auteur aux semelles de vent et aux Habits d’Ombre, forcé de redevenir l’un de ses propres personnages par la faute d’un gouvernement impitoyable.

Genshagen aura donc été le théâtre, pour sa deuxième édition, d’affrontements amicaux, de confrontations encore inédites, et aura ouvert quelques perspectives prometteuses. Encore jeune, ce colloque développe son identité avec discrétion mais assurance. Nulle part ailleurs on ne rencontre encore ce savant mélange de sérieux et d’humour, qui avait déja permis en 2003 de voir se succéder des universitaires et des auteurs, à l’instar de Pouy et -ky, critiques et humoristes, rassemblés par le goût du Noir, et désireux de faire avancer la réflexion dans ses aspects les plus constructifs: possibilités de poursuite des débats, contacts inattendus et fructueux, et travaux en communs, par-dessus les restes des frontières de jadis.

Genshagen serait-il le futur centre géographique de l’Europe du Polar ?

Notes :
(1) Il s’agit, selon lui, d’offrir du “temps de cerveau disponible à Coca-Cola”.
(2)
Lire sur ce sujet : Les Origines de la Série Noire, Franck Lhommeau (Temps Noir, 2001) et Question de Traduction, Raphaël Villatte (Arts Sombres).
(3) 1280 Âmes (Points-Seuil, 2000)

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Raphaël VILLATTE
(11 janvier 2005)

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