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Cahiers Thématiques : Colloque 2004 du B.B.I. (Berlin, Genshagen)
Colloque 2004 du Berlin Brandenburgische Institut (BBI) sur le polar français, allemand, polonais : partie I
Genshagen, sa campagne, son château. A deux pas de Berlin et des restes encore visibles de l’aberration historique que constituait le Mur, le calme, la paix, le silence des champs et des forêts glacés par l’hiver presque en vue. Les arbres se dressent, nus, dans le parc, et entourent le château fin dix-neuvième, récemment rénové, notamment de l’extérieur. Alors que des ossements étaient retrouvés dans le parc il y a un an -mais il s’avèra que la victime était une vache-, le premier colloque franco-allemand du Berlin-Brandenburgischen Institut se tenait, et rassemblait, trois jours durant, un gang franco-allemand de très haute volée.

Château de Genshagen,
Lieu du colloque

Cette année, le BBI s’est diversifié et a ouvert les portes du château à un troisième participant: la Pologne. Pour sa deuxième édition, le programme, ressérré en apparence, s’est encore ouvert. De nouveaux visages, de nouvelles plumes. A l’heure dite, tous convergent vers le hall d’entrée du château. Le froid berlinois a piqué les peaux et fait luire les yeux. Ou est-ce l’impatience? La rencontre, à y regarder de plus près, s’annonce nécessairement riche et chargée. Les trois pays peuvent se targuer d’une tradition policière, et ce depuis des années, voire des décennies. Le grand frère américain n’est plus qu’un cousin éloigné depuis longtemps, un gaillard qu’on aime bien et qu’on aime parfois sans bien le comprendre, en interprétant ses drôles de mots.

Une fois installés, les intervenants de la première séance confirment les attentes: le panorama est plus riche que l’on pourrait le croire vu de notre côté du Rhin. On ne se conaît pas encore beaucoup, mais les déclarations de vie ne trompent pas. Bien sûr, la France fait figure de proue dans le paysage européen. Une tradition enracinée depuis soixante ans, un public fidèle, exigeant, et des collections “innombrables”, selon l’avis de Claude Mesplède. Des best-sellers nationaux et des rééditions régulières. Les auteurs présents dans la salle, Hugues Pagan en tête, confirment: oui, on peut même être auteur et en vivre. Le polar n’est plus un roman de gare, c’est une littérature sans frontière qui ose ses imparfaits du subjonctif et les défend. C’est aussi un réservoir de pellicule, sans frontières bien définies selon le même Pagan, le petit et le grand écran n’étant jamais que des supports frères.

Côté allemand, la première édition du colloque du BBI avait révélé des traditions encore concurrentes entre polar de l’Ouest et de l’Est. L’ex-DDR avait eu sa tradition propre, faite de meurtres à l’arme blanche en raison de l’impossibilité de se procurer une arme à feu dans la République Démocratique, et de contenus surveillés de près, tandis que l’Ouest s’était reconstruit entre identité propre et regard sur le passé, de Hansjörg Martin à -ky (Horst Bosetzky).

De gauche à droite : Urban Blau, Horst Eckert, Hugues Pagan

La coupure ne s’est pas vraiment refermée. Horst Eckert, auteur traduit dans la Série Noire, portant élégant, semble aussi étranger aux angoisses des Ossies de jadis qu’un Papou au parlement de Norvège. Il a construit un polar indépendant, qui s’est détaché peu à peu des grandes angoisses de ses aînés. Un Allemand qui se veut moderne, somme toute, bien dans sa génération, au risque de choquer les tenants d’une vision historique du genre. La réunification n’est pas encore achevée.

Et que dire du polar polonais, véritable terra incognita pour le lecteur, l’auteur ou même le critique français ? Claude Mesplède, encyclopédiste et encyclopédie vivante, confesse ne connaître que quelques titres, quelques noms.

C’est de l’Est que vient pourtant la tempête. La révolte gronde: Leszek Szaruga, poète, essayiste et romancier, proclame la mort du genre, avant même qu’une partie du public ait pris le temps de comprendre qu’il avait vécu. Oui, à l’instar de son voisin Allemand, le polar polonais est né, et s’est développé, paperback du froid, dans l’ombre du pesant système, adapté aux contraintes du genre et de la vie policière et criminelle à la fois. Et le succès ne se démentait pas, jusqu’à la chute du Mur, ce même mur qui avait naturellement abrité la tradition policière est-allemande, et l’avait entraîné dans sa chute.

Mais voilà que la fronde se lève du milieu de la salle, que deux jeunes trublions, dont Irek Grin, osent interrompre le vénéré professeur, et l’interpellent, respectueusement mais fermement, pour contester le diagnostic mortifère. Eux sont jeunes, auteurs, journalistes, matière vivante du genre et volontaire pour partir en première ligne de la création. Ils mélangent science-fiction, fantastique et polar, sans compexe, pour aborder le monde actuel et ses épouvantes. Irek Grin, notamment, ancien photo-reporter habitué des fronts chauds, comme la Somalie de 1993, souhaite sensibiliser le public aux problèmes contemporains par le biais surprenant d’une science-fiction policière. Si l’on sent le respect pour les grands anciens, on sent également une vitalité qui promet des surprises pour notre monde de l’Ouest. Le public français et allemand, témoin attentif de la querelle des Anciens et des Modernes, se range à l’impatience de Claude Mesplède, et lance un appel aux traducteurs courageux. Public cherche oeuvres...

Le statut de l’auteur apparaît en fil conducteur des échanges. Vit-on du polar de nos jours? Presque tous les auteurs présents exercent ou ont exercé un autre métier, du commandant de police principal Hugues Pagan qui vit, dit-il, de ses oeuvres, mais également grâce aux travaux “parallèles” scénaristiques, notamment, à l’enseignante Dominique Manotti, en passant par le traducteur Serge Quadruppani. Les Allemands se sont constitués en Syndikat. Ce Syndikat rassemble plusieurs dizaines d’auteurs, d’après l’un de ses représentants les plus actifs, Horst Eckert. Le festival qu’il organise gagne en renommée avec le temps et chaque édition vient renforcer les espoirs. Toutefois, le Syndikat ne garantit aucunement la publication, précise Eckert. Quant aux Polonais présents dans la salle, aucun d’entre eux n’a abandonné son “autre métier”.

Après une pause bien méritée, où l’on entrevit se poursuivre certaines conversations des plus animées du côté le plus oriental de la rencontre, malheureusement sans traduction simultanée, mais durant laquelle les contacts se nouèrent et se renouèrent, entre vétérans de la première édition et nouveaux visages, l’on revint s’installer pour l’un des plats de résistance de cette édition.

Les trois pays représentés au cours de ces deux jours avaient au moins deux points communs : la vitalité de leur littérature policière, et leur participation, dans un camp ou l’autre, voire dans les deux, à la Seconde Guerre Mondiale.

Revenir encore sur le passé pouvait passer pour une tarte à la crème noire, tant le sujet a été battu et rebattu depuis des décennies. Que dire encore de la réprésentation du National-Socialisme dans le roman policier? N’a-t-on pas déja tout dit, écrit, filmé? Peut-être pas. Cette triple confrontation avait pour particularité de ne présenter que des enfants de la guerre, et aucun participant. Le doyen Bosetzky (-ky) ne possède que des souvenirs d’enfants de cette Série Noire mondiale. Le poids des événements se fait toutefois sentir. Pour la Pologne, c’est un spectre impossible à écarter. Le regard sur le voisin Est-Allemand s’est longtemps mêlé de méfiance et d’inquiétude. L’Allemand, après avoir été le Nazi, était devenu l’Est-Allemand, et cette vision partielle de la réalité a trouvé des échos, d’après Leszek Szaruga, dans la difficile transition de l’après-89. Entre polar de l’époque socialiste et polar contemporain, l’écart se fait encore sentir. Après une longue tradition parfaitement assumée de roman de divertissement contrôlé, où le Nazi ne faisait que des apparitions, le regard de la jeune génération s’est tourné vers le présent et le futur.

Les auteurs allemands se font relativement discrets sur la question. -ky reconnaît le poids de l’histoire sur son oeuvre, mais de manière diffuse. Son dernier opus, Wie ein Tier, revient de manière un peu plus détaillée sur l’époque. Les critiques allemands se font plus précis : Carsten Würmann analyse le roman policier du Troisième Reich, aussi contrôlé que celui qui divertira les passagers des trains de la future Allemagne de l’Est. Volontiers considéré comme un genre provocateur, le roman policier a pu être utilisé comme instrument de propagande. Carsten Würmann met avant tout en lumière un phénomène révélateur, celui de la mise à l’écart du nazisme dans le roman policier de l’après-guerre. La volonté de reconstruction est passée par une phase de détournement des regards, et l’Allemagne attend encore ses polars d’exorcisme.

La tendance historique du roman policier français, en revanche, n’est pas nouvelle. Elfriede Müller, historienne, critique et éditrice, analyse les représentations complexes des nazis et de leurs sbires français: les premières apparitions remontent à l’après-guerre, mais les modernes ont pris le relais. Fajardie, Hamon, Daeninckx et d’autres ont représenté le désordre, le chaos propice à tous les règlements de compte, les bassesses et les vacheries sanglantes. Quelques rapprochements font grincer des dents: que dire des commémorations de l’été dernier, et du relatif passage sous silence des parts d’ombre de la France? Pourquoi le roman noir semble-t-il l’un des plus actifs dans la démarche d‘exorcisme? Le fameux devoir de mémoire passe-t-il par les voies détournées de la paralittérature?

Cette période sombre, Dominique Manotti l’a exploré avec force et conviction. Avec émotion aussi, celle qu’elle manifestera en lisant un extrait de son dernier roman, Le Corps Noir, extrait des plus autobiographique. Après avoir disséqué les années Mitterrand, en admiratrice assumée de James Ellroy, Dominique Manotti cherche à écarter les graisses pour trouver le muscle: démasquer la vérité historique, ou laisser la place à “l’impitoyable vraisemblance” chère au Mad Dog de L.A.

Hugues Pagan vient en renfort de Claude Mesplède (photo de droite, lors d'une conférence), embusqués tous deux dans le public, et ajoutent que la réalité rejoint la fiction, notamment dans le monde littéraire. Vieux fantôme respecté, José Giovanni est jeté à bas de son piédestal au ciment encore frais. Ancien collabo de la sinistre Carlingue (les truands qui rejoignirent la Gestapo Française, thème abordé par Manotti dans son Corps Noir), il s’est refait une virginité après la guerre, mais en développant une vision du monde des truands des plus romantiques.

Les questions et les hypothèses fusent. Une confrontation essentielle se dégage: faut-il aborder cette douloureuse période par son biais légendaire, ou par son quotidien reconstitué?

Les figures célèbres de nazis reconvertis en méchants de comics, à l’instar des savants fous Mengele (Ces Garçons qui venaient du Brésil, Schaffner, 1978), Szell (Marathon Man, Schlesinger, 1976) ou Bachhauffer (Que d’Os !, Manchette, 1976) sont évoquées, et suscitent des réactions diverses. Si Carsten Würmann considère que ces figures sont trop éloignées de la réalité historique, ou que Leszek Szaruga semble les considérer comme des visions populaires, voire vulgaires, de l’histoire, Elfriede Müller avance qu’il est presque impossible de dissocier la forme sinistrement “glorieuse” du personnage du nazi de haut rang d’une part, du quotidien et des petits riens qui menèrent au grand néant d’autre part. Toute sensibilisation est bonne à prendre, notamment dans une époque qui voit s’éloigner un évènement encore largement incompris, peut-être parce qu’incompréhensible. Des sceptiques égarés seraient peut-être surpris de voir ici des thèmes abordés par les plus grands penseurs, de Steiner à Arendt en passant par Norbert Elias, livrés en pâture aux voyous de la littérature. Le monde polardier, habitué à lutter contre les étiquettes mesquines et forcément réductrices, se joue de quelques nouvelles frontières, dont celle qui sépare, dit-on, le Bien du Mal, ainsi que le rappelle encore Claude Mesplède : si le roman policier est encore volontiers considéré comme un roman manichéen, une forme littéraire mettant en relation ces deux opposants éternels, alorsla présence d’un Mal amplifié, personnifié par le Nazi, devrait rendre le traitement de l’histoire plus simple que n’importe où ailleurs. Et pourtant...

On se quitta bons amis, c’est à dire même qu’on ne se quitta pas, les conversations d’après-débat évoluant en conversations de dîner, pour s’achever en conversations...d’après-dîner. Ah, le bar du Château de Genshagen... Quel meilleur endroit pour cimenter le colloque du BBi, son esprit déja reconnaissable, son identité, en somme, son originale volonté dde mélange des cultures policières. Qui dit polar dit soirées proloongées, et volontiers arrosées. On vit des auteurs et des universitaires fraterniser, de timides critiques s’enflammer, et des adresses s’échanger. Un géant polonais secouait chaleureusement les épaules de son interlocuteur congolais, et celles de son interprète français également, d’enthousiasme et d’amitié. On vit le monde refait plusieurs fois, en plusieurs endroits de la salle. On vit même Claude Mesplède danser de bon coeur avec de charmantes dames d’Outre-Rhin...

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Raphaël VILLATTE
(11 janvier 2005)

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