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D'Oeuvre en Oeuvre : Littérature
Avant l'orage
Dans l'Amérique d'avant la crise de 1929, le Nebraska est un rude pays où il ne fait bon vivre pour personne. Destins des membres d'une famille de durs-à-cuire, dans une ambiance de fin d'époque.
Titre : Avant l'orage

Auteur : Jim Thompson

Editeur : Rivages/Noir

Sortie : 1976
Tous Droits Réservés
Dans la famille Fargo, on trouve d'abord le père. Le patriarche. Lincoln. Le vieux qui ne passe plus son temps qu'à fumer son cigare et régenter la vie de chaque membre de la famille. Une main de fer dans un gant de crin. Antipathique dès sa première apparition. Méchant envers tout le monde, posant un regard amer sur les champs qui entourent sa masure, crachant un peu de jus de chique de sa bouche édentée. Un vieux dur qui a monté bon nombre d'affaires avant d'échouer dans cette campagne qu'il a toujours méprisée. Un piètre fermier, contrairement à son aîné, Sherman.

Lui, c'est une autre aventure. Il a hérité des piètres ressources fermières du père, et il tente de les faire fructifier. Il se tue à la tâche, mal aidé par ses deux nigauds de fils, débrouillards essentiellement pour les mauvais coups. Alors forcément, ils ont droit à la ceinture. Leur mère, malade, est bouffie et triste. Usée par l'ouvrage. Grant, le frère cadet n'est guère brillant : il traîne son ennui désargenté dans la rue principale de Verdon, flirte péniblement avec sa cousine Bella, fait repéré et désavoué avant même qu'il soit avéré par son vieux père.

Il y a aussi une soeur, qui s'est marié à Alfred Courtland. Un homme qui fut ambitieux, qui a reçu une belle éducation. Un homme cultivé, qui se sent englué dans ce village misérable, au milieu de villageois méfiants. Il ne parvient pas découvrir la cause de ses démangeaisons et de ses rougeurs. Edie, dernière des filles du vieux Lincoln, revient au pays avec son seul fils. Elle devient l'institutrice du village.

Les personnages sont plantés dans le décor des vastes plaines du Nebraska, il n'y a plus qu'à les regarder. Le drame, ou plutôt les drames, vont se jouer. Une forme de tragédie que cet étrange roman de Jim Thompson (1275 Ames, Deuil dans le Coton), ou simplement une chronique noire. La tragédie dans le fatum qui frappe certains membres de cette famille, véritable figure métonymique de son pays. Les uns parviennent à survivre, les autres sombrent inexorablement. D'autres prennent la fuite. Mais la mythique cohésion familiale fait naufrage. Ce monde est impitoyable pour ceux qui n'ont pas les moyens de cultiver mieux, de vendre plus cher... Aucun espoir dans ce village. Les deux garçons de Sherman l'ont bien compris, qui quittent la famille pour tenter leur chance dans le vaste monde.

Le roman se mue en chronique lorsqu'il fait défiler les années, laissant le temps faire son oeuvre sur les rancoeurs, faire progresser les maladies, les jalousies, les hontes... Le piège finit par se refermer sur les uns et pas sur les autres. Les justes ne sont pas épargnés, les coupables sont parfois punis pour les crimes des autres. Et la morale...

Il y a du Maupassant dans ce roman de Thompson. Les mesquineries, les motivations inavouables, le regard des autres, la déchéance, la perte d'amour-propre... Tous ne succombent pas, mais ceux qui tombent le font sans rémission possible. Comme s'il avait suffi au vieux Lincoln de dire une fois à son fils Grant qu'il était un raté pour que ce dernier le devienne effectivement. Et ce climat qui rend tout le monde fou, au fil des saisons. Rien ne pousse jamais assez bien, par ici.
La grande force de ce roman est de décrire sans pitié un univers qui décline, mais d'avoir rendu ce déclin attrayant, excitant presque. Le pays est dur, et l'on se prend d'admiration pour ces hommes et ces femmes simples, qui survivent malgré leur faiblesse, et parviennent à maintenir un semblant de société humaine.

A l'image de Russell Banks dans Affliction, Thompson met en question les valeurs de l'Amérique : la famille, l'esprit de clan, la réussite des petits... Tous sont ravagés par l'échec, des plus ambitieux aux plus modestes. Dans ce texte, on vit au rythme des personnages, on finit par penser avec leurs mots, les expressions fleuries du vieux Lincoln, et à rire ou s'étonner avec eux des progrès de la technologie, tel Sherman découvrant, horrifié, que le docteur du village s'apprête à installer un cabinet de toilette à l'intérieur de sa maison ! Une première...

Le roman était prévu pour faire partie d'une saga, et l'on ne peut que regretter que Thompson n'ait pas réalisé le reste des épisodes. L'ambiance est dure mais plaisante, et la passion pour le destin de ces personnages ne fait qu'augmenter au fil des pages. La drôle de chronique paysanne d'un auteur "noir" ne pouvait guère tomber dans l'eau de rose. Il est impressionnant de constater le talent de cet auteur, lorsqu'il s'essaie à un genre qui lui est étranger, sans pour autant abandonner ce qui fait une grande part de son succès, c'est-à-dire sa noirceur et son humour. On peut rêver de voir d'autres géants se confronter à des terrains inconnus. A quand Mort à Venise revisité par Didier Daenninckx ?  
Henry YAN
(02 juillet 2001)

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