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D'Oeuvre en Oeuvre : Littérature
American Death Trip
James Ellroy est de retour !  Quatre ans après Ma Part d'ombre, l'auteur du Dahlia Noir donne la suite tant attendue à American Tabloïd, son roman-fleuve sur l'Amérique pré-Kennedy. Un événement littéraire, qui sort peu à peu du strict cadre policier. Un au revoir au roman noir, ou une nouvelle définition du genre ?
Titre : American Death Trip

Auteur : James Ellroy

Editeur : Rivages

Sortie : 2001
Tous Droits Réservés
Tout commence là où American Tabloïd s'arrêtait, il y a déjà six ans : le jour de l'assassinat de John Fitzgerald Kennedy. Nous avions découvert les coulisses du pouvoir, les collusions Mafia/FBI/CIA/Clan Kennedy, nous avions vu monter les rancœurs de l'inquiétant J. Edgar Hoover et celles des exilés cubains à l'égard des Kennedy. Nous avions assisté au débarquement calamiteux de la Baie des Cochons, sa préparation et ses suites. Six ans plus tard, nous revenons à Dallas. Les coups de feu viennent de retentir, la foule est encore pétrifiée d'horreur et d'incrédulité, mais l'histoire a déjà repris son cours.

Pete Bondurant, homme de main au curriculum vitae chargé, lié à la CIA, est confronté au drame suscité par la mort du président - à laquelle il a prêté la main - : sa femme comprend le rôle qu'il a tenu dans l'affaire et le lui reproche. Il n'a que le temps de se ressaisir pour passer à l'élimination des témoins gênants.
Ward Littell, autre rescapé d'American Tabloïd, débarque à Dallas dans les heures qui suivent le meurtre afin de colmater les brèches du plan.
Wayne Tedrow Junior, flic de Las Vegas au père riche et puissant dans le domaine de la propagande raciste, débarque lui aussi à Dallas pour une mission de routine. Il rencontre l'Histoire à son tour.

On ne résume pas American Death Trip. En effet, la presse s'est beaucoup exclamée au sujet de l'extraordinaire longueur du roman (860 pages), mais la question est toute autre, bien que connexe: ces 860 pages sont d'une densité exceptionnelle. Le style d'Ellroy, qui semble toujours plus dépouillé, atteignant une efficacité laser, ne s'encombre d'aucune description. Les personnages sont caractérisés par un minimum d'éléments (les tatouages de Mesplède, les lunettes de Littell), et l'action reprend aussitôt. C'est à tambour battant que les événements se succèdent, ce qui amènera bientôt le lecteur à l'état d'épuisement de plusieurs personnages dès le milieu du roman. Modèle d'écriture comportementaliste, American Death Trip nous plonge non seulement dans les années soixante, mais aussi dans l'esprit des années soixante, et ce sans parler d'autre chose que de collusions politico-mafieuses.

Bien sûr, les sentiments sont présents. L'amitié qui unit les personnages principaux, l'amour de la plupart des héros pour l'ensemble des héroïnes (un amour moins perverti que dans nombre des romans précédents d'Ellroy, les âmes sensibles y seront peut-être moins choquées), et l'évolution de ces sentiments au fil du temps tiennent une place importante dans le déroulement du récit.
La violence est également présente, comme toujours, comme pour rappeler les origines "noires" de l'auteur, mais avant tout parce que c'est tout ce que l'on peut espérer d'un milieu composé de tueurs à gages ou de proches du Ku Klux Klan.
Le bruit et la fureur animent ces pages, et constituent une fresque historique riche, et frémissante d'humanité malgré les engagements des personnages. L'évolution de ces derniers est souvent touchante et déchirante : la sympathie de Littell pour le Mouvement des Droits Civiques et Robert Kennedy augmente proportionnellement à l'ampleur du travail que Hoover lui fait accomplir contre ces objets de sympathie. Bondurant voit piétiner et abandonner les rares causes auxquelles ils s'était attaché.

Le roman d'Ellroy n'est assurément pas un roman policier, bien qu'il soit truffé de policiers ou de représentants de l'" ordre " de toutes sortes. Il ne s'agit pas non plus d'un roman noir, ni d'un roman mettant en action des criminels, bien que ses personnages se livrent tous à des activités hautement condamnables. Ellroy l'a dit : "Je ne suis plus un écrivain policier, je suis un écrivain historique". Est-ce tout à fait exact, à la lecture d'American Death Trip ? Sans doute, selon la définition d'Ellroy du roman historique.

Son œuvre s'attache à de petits exécutants, qui, à force d'actions plus ou moins liées entre elles, finissent par écrire l'Histoire. "Des personnages portés par la vague de l'Histoire", dit l'auteur. C'est sans doute ce qui les rend profondément attachants, et humains, en dépit de leurs actes et de leur action sur le cours de l'histoire. En nous montrant les agissements de monstres au petit pied, il met en lumière et en accusation ceux qui les dirigent sans jamais se salir les mains : les Parrains de la Mafia, mais aussi Hoover, véritable idole de haine et de nuisance. Ces monstres " propres " horrifient plus encore que les éliminations qui jalonnent le roman. Ils sont ceux qui font et défont le monde que nous connaissons. Ellroy nous les montre humains, eux aussi, esclaves de passions bassement humaines (haine, peur et intolérance), mais maîtres de nations entières.

Si American Death Trip possède de nombreux aspects du roman historique (cadre temporel non-contemporain, enjeu moins anecdotique qu'un roman policier), il porte les marques du passé littéraire de l'auteur. L'ensemble des personnages sont bien des personnages de roman noir, et les liens qui les unissent sont extraits du même vivier de tensions et de haines. Tedrow est amoureux de sa belle-mère, Bondurant cherche la rédemption auprès de sa femme, Littell vit une passion avec une femme mystérieuse, dont personne ne pense connaître le nom et le passé.

American Death Trip est un roman noir historique. Ou un roman historique noir. Les deux dimensions sont indissociables dans le cas d'Ellroy : les trames des intrigues qui composent le roman sont indéniablement proches de l'univers noir, mais l'enjeu fondamental de l'œuvre est bien de lire ou de relire l'Histoire. Ce type d'approche n'est ni isolé ni nouveau : on pense à Fajardie (Les Foulards rouges), Daenninckx (Meurtres pour mémoire, Le Der des der) ou Don De Lillo (Libra). La voie choisie par Ellroy lui est propre. Ce dernier roman, comme son prédécesseur, ne ressemblent à aucun autre, et c'est peut-être une qualité non-négligeable. Une autre qualité est celle de nous apprendre beaucoup de choses sur l'Histoire, bien que l'on ne puisse jamais distinguer avec précision la vérité historique de la fiction. Ce dernier point est d'ailleurs le fait de l'auteur, qui se refuse à révéler ses sources et la part de fiction qui compose ces romans. Tant pis, ou tant mieux, peut-être. Après tout, il s'agit quand même d'un roman. Le concept d' " impitoyable vraisemblance " auquel prétend Ellroy est diaboliquement efficace : même si tout n'est pas forcément vrai et vérifié, tout paraît plausible, et les éléments dont on croit détecter le caractère fictif ne sont jamais les plus terribles. Un roman qui laisse étourdi et rêveur, effrayé et brisé.

NB - Un site Internet portant sur James Ellroy a particulièrement attiré notre attention : http://www.edark.org/ellroy  
Raphaël VILLATTE
(02 avril 2001)


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