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Hors de l'Ombre : Littérature
L’Affaire N’Gustro
Un opposant à un régime dictatorial, un réalisateur de films, un petit truand et des barbouzes, le tout aboutissant à la disparition et à la mort du premier, ça ne vous rappelle rien ?
Auteur : Jean-Patrick Manchette

Editeur : Folio Policier

Sortie : 1971
Tous Droits Réservés
Henri Butron, petit voyou, petit feignant, petit propre-à-rien qui s’ennuie dans sa Normandie bourgeoise, fait le désespoir de son médecin de père, fait des bêtises de plus en plus grosses, fait ce qu’il faut pour faire peur à tout le monde.
Mais il s’ennuie, encore et toujours, malgré les filles, les vols, les agressions, un peu de guerre d’Algérie, et ensuite un peu d’activisme d’extrême-droite. Alors quand la mère de sa compagne irrégulière lui propose d’écrire un article sur sa jeune vie, Butron accepte. Un beau jour, il rencontre des Africains dans le living-room de sa biographe, en grande conversation avec la jeune fille que Butron a bien connu. Capable de s’intéresser à tout pourvu qu’on ne s’y ennuie pas, Butron sympathise très vite avec les Africains. Cela tombe bien, ils ont besoin d’un coup de main, et Butron a besoin d’action.

Ecrit en évinçant quelque peu son compère Jean-Pierre Bastid, L’Affaire N’Gustro est l’un des premiers signés par le seul Jean-Patrick Manchette, auteur des fameux Le Petit Bleu de la côte Ouest et La Position du Tireur couché. Ce roman est un objet policier des plus curieux, selon plusieurs domaines.

Le sujet, tout d’abord, est une bombe à retardement : il s’agit d’un démarquage à peine voilé de l’affaire Ben Barka, qui vit l’opposant marocain enlevé à Paris et exécuté, sans qu’on ait encore démélé tous les fils de l’histoire à ce jour. De nombreuses hypothèses circulent encore, dont l’une évoque une collusion entre Milieu et Services secrets français. L’on sait juste qu’y furent mêlés un cinéaste, un petit truand, quelques journalistes et quelques barbouzes.
Manchette ne prend pas le parti du roman-reportage, mais celui de la fiction débridée basée sur des personnages, sinon réels, du moins plausibles. Ainsi en est-il du portrait de Butron, un vrai sale type, mais vrai héros du roman, par son action inconsciente qui débouche sur des bouleversements qu’il ne comprend qu’après-coup. Le jeune homme rassemble les éléments d’un type, celui du jeune homme perverti par l’ennui et le manque d’idéaux. Il sert également de révélateur à la vacuité de certains engagements. Il faut le lire dénigrer gauchisme et anti-colonialisme à coups de calembours minables, tel le sale gosse qu’il est et restera. Point de rédemption chez Butron : dès le départ, comparable au Julien Sorel de Stendhal, on le comprend : il est arrivé trop tard, le monde n’a plus besoin de lui. Incapable de s’adapter, il devra disparaître et laisser la place à d’autres, bien plus inquiétants encore.

Le portrait de Georges-Clémenceau Oufiri n’en est pas moins effrayant. Le futur dictateur supprime tout ce qui dépasse, et ne répugne pas à mettre la main à la pâte. Une vision plutôt réaliste, d’ailleurs, de la plupart des dictateurs africains depuis les dernières décennies –On a découvert depuis longtemps de quoi étaient capables certains « amis de la France ».

La structure du roman n’est pas la moindre de ses preuves d’originalité au regard du genre policier, si ce dernier existe. Après un début-choc, la mort de Butron, l’on assiste à la paisible fin d’une nuit d’insomnie pour le futur dictateur. Oufiri tue le temps en écoutant la bande sur laquelle Butron a enregistré le récit de sa brève existence, ainsi que les informations qu’il possède sur un certain enlèvement. L’on suit donc l’après et l’avant-assassinat de Butron en simultané, par chapitres égaux. Une passionante mise en place de morceaux de puzzle qui laisse une grande place, et c’est un tour de force compte tenu du postulat de départ, à un suspense tendu et un rythme nerveux.

Bien sûr, on n’est pas plus avancé pour ce qui est de deviner les tenants et aboutissants du véritable enlèvement qui inspira le roman. On n’en retire pas non plus un sentiment de justice enfin accomplie. On pourra cependant réfléchir à l’impact et à l’engagement témoigné par la rédaction et la publication d’un tel brûlot, quelques années à peine après un authentique coup de force exécuté sur le territoire français, en plein Paris, sur les Champs-Elysées. Un événement sur lequel la lumière n’est pas faite, et qui semble en gêner encore certains.
Raphaël VILLATTE
(15 novembre 2003)

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