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D'oeuvre en oeuvre : Musique
Adaptation and Survival (The insect project)
Outre le fait que ce double CD ne se vendra assurément pas à des millions d’exemplaires, il se pourrait bien que sa simple écoute déplaise ou indiffère la plupart de ceux qui auront l’occasion d’y jeter une oreille. Au delà des sensations que pourront procurer ces bruits d’insectes transformés par les membres de Tribes of Neurot, c’est la démarche même qui risque d’être peu comprise. Et pourtant, à multiplier les écoutes de Adaptation and Survival, on se dit que notre univers sensoriel vient de s’accroître considérablement, que notre compréhension de tout ce qu’on avait entendu jusque-là se trouve bien modifiée.

Titre : Adaptation and Survival (The insect project)

Auteur : Tribes of Neurot (Rob Riddle et David Clark)

Label : Neurot Recordings

Sortie : 2002

Tous Droits Réservés
La définition de l’art, ou de l’œuvre d’art, semble être un de ces petits casse-têtes qui n’ont pour but que le plaisir de discuter, de polémiquer autour d’un problème qui, mal posé, n’a aucune chance de trouver une solution et qui, de toute façon, n’en a guère besoin.

Il est communément admis que l’artiste, pour en mériter le titre, doit sans cesse créer, ce qui signifie qu’il doit réaliser quelque chose de nouveau. Un fait un peu plus solide devant cette affirmation est que la création au sens strict n’existe pas (excepté peut-être dans certains contes de fées et autres écrits religieux). Un élément physique nouveau n’est que la combinaison d’éléments préexistants. En d’autres termes, pour « créer », l’artiste doit transformer ou associer des objets (images, sons, mots...) qui ont soit déjà été utilisés dans un autre cadre, soit encore jamais été utilisés mais sont déjà présents quelque part, même sous une forme très différente.

La question prend une tournure assez étrange lorsque la nouveauté devient un critère, non seulement d’appréciation, mais de qualification de l’œuvre artistique. Si présenter quelque chose de nouveau peut éventuellement être une condition indispensable pour être qualifié d’artiste, en est-elle pour autant suffisante ?

Passons les interminables discussions au sujet des toiles blanches et autres cuvettes de toilette exposées régulièrement dans les musées d’art moderne ; le problème n’est pas vraiment l’objet en soi. On juge trop souvent le résultat indépendamment de la démarche ; ne considérer que l’objet fini, c’est le confondre avec un produit de l’artisanat. N’y a-t-il pas une facilité largement exploitée à servir n’importe quoi en guise d’œuvre d’art sous prétexte que « ça n’a jamais été fait » ? La réponse offerte par les membres de Tribes of Neurot avec leur Insect Project, c’est qu’à bien y réfléchir, le problème n’est peut-être pas là.

Expérimentation. Les membres de Neurosis (Tribes of Neurot est en fait un groupe « projet parallèle » composé des mêmes membres que Neurosis) revendiquent depuis longtemps une démarche expérimentale dans la conception de leur musique. Et la réflexion qui sous tend cette volonté est bien loin des considérations sur la nature de l’art ; elle est en fait le reflet d’une ouverture particulièrement productive et enrichissante, parce que humble, sans doute. Il n’y a pas ici la transmission de message précis, de propos ou d’idées aboutis qui auraient pris une forme abstraite au travers de la musique. Le comportement créatif est plutôt guidé par la contemplation des sons, des agencements divers qu’on peut leur faire subir, la transmission d’une sensation plus que d’une idée. Les membres de Tribes of Neurot se sont apparemment largement documentés sur les insectes, leur fonctionnement, leurs particularités, et se sont laissés imprégner et inspirer par leur univers. Leur intention est de mettre l’auditeur en connexion avec ce qu’ils appellent la conscience (consciousness) des insectes ; reconnaissons que cette intention, toute poétique qu’elle soit, reste difficile à définir. Si on dépasse un vocabulaire hésitant entre mysticisme et scientificité, peut-être pas vraiment maîtrisé par les auteurs, on devine une démarche très ouverte et attentive à la découverte de la nouveauté en général.

Le premier CD est constitué de 6 plages de sons d’insectes réutilisables par quiconque voulant réaliser son propre mixage. Sur le deuxième disque, Tribes of Neurot réalise un des mixages possibles parmi une infinité. Cet essai témoigne bien de l'ouverture de leur démarche créative ; la composition n’est peut-être pas dirigée vers un but formulable verbalement mais par ce que les auteurs ont « compris » de l’univers des insectes.

Mais s’agit-il d’art ? Et quel est l’effet procuré par l’écoute ? Avec ce double CD, les membres de Tribes of Neurot invitent l'auditeur à partager avec eux un ensemble de sensations. L’effet est imprévisible et plus que jamais inter individuellement variable, on est ici dans de l’expérimentation incontrôlée. Les arrangements et transformations des sons naturels auraient pu prendre mille directions différentes. Celle empruntée sur le deuxième disque est présentée comme une possibilité parmi d’autres. On peut ne pas apprécier l’œuvre, la juger musicalement désagréable parce que sans véritable mélodie ; on peut encore douter de son statut d’œuvre artistique en y voyant là qu’une combinaison bruitiste proche des bandes sonores d’ambiance (les bruits de la mer ou du vent édités pour la relaxation par exemple). Mais de tels points de vue sont arbitraires compte tenu de la difficulté à définir l’art, et manquent le but principal de la démarche des auteurs : un élargissement de l’univers sensitif.

Les membres de Tribes of Neurot encouragent également les auditeurs à expérimenter à leur tour, par voies très variées : on peut écouter les deux CD en même temps, en les synchronisant de manières diverses, écouter le premier en mode aléatoire avec le second ou encore écouter l’un ou l’autre avec un CD extérieur. Ceci nécessite une installation audio conséquente, bien entendu. Tribes of Neurot avait déjà offert cette interactivité avec les CD Times of Grace et Grace. Chez Arts Sombres, nous avons testé dans d’excellentes conditions plusieurs de ces possibilités. Du fait de la difficulté à synchroniser la lecture des deux CD avec une précision absolue, les écoutes ne sont jamais strictement les mêmes, chacune d’elle étant aussi unique qu’éphémère. On est ainsi sans cesse conduit sur des rails différents de la nouveauté, essayant de comprendre la structure des sons, de trouver les repères qui nous sont habituellement aisément accessibles dans d’autres musiques, sans que se soit réellement possible à aucun moment. L’association avec d’autres musiques enrichit l’un et l’autre des éléments, apportant aux sons d’insectes les mélodies qu’ils ne contiennent pas (du point de vue de nos habitudes d’auditeur, tout au moins) et aux sonorités plus familières une touche étrange d’inconnu et d’incompréhension. Nous recommandons particulièrement l’association de l’un ou l’autre des CD de Adaptation and Survival avec la BO de Memento de David Julyan ou avec la plupart des titres d’albums de Nine Inch Nails (par exemple, le remix de Closer - precursor - figurant au générique de Seven !).
Alex SUMNER
(07 octobre 2002)

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