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Hors de l'Ombre : Littérature
A quatre mains
Stan Laurel passe au Mexique avec dans sa valise de quoi se saouler à mort, afin d'oublier quelques temps ses démêlés avec son épouse. Pancho Villa se fait assassiner. Harry Houdini voit des fantômes. La CIA possède un "département de la merde", qui pratique la désinformation au sein même de son équipe. Julio Fernandez et Greg Simon, journalistes mexicain et américain, font des reportages ensemble, et rêvent d'écrire un roman ensemble.
Titre : A quatre mains

Auteur : Paco Ignacio Taibo II

Editeur : Rivages/Noir

Sortie : 1995
Tous Droits Réservés
Le roman de Paco Ignacio Taibo II, lauréat du prix Dashiell Hammett 1991, est proprement inracontable. Les personnages se comptent par dizaines, certains n'apparaissant que l'espace d'une ligne. Les plus grandes figures de l'Histoire du vingtième siècle se croisent, ainsi que les personnages inventés par l'auteur. On visite les coulisses des principales révolutions, des dictatures, de la politique internationale du siècle passé tout entier. Les apparitions les plus farfelues sont monnaie courante: ici un pistolero nain surgit d'une malle en chantant, s'accompagnant aux maracas, là le chef d'un département de la CIA fait en sorte que le seul moyen d'entrer dans le service soit la fenêtre de son bureau, forçant même les entrants et les sortants à marcher sur son bureau. De grandes amitiés, de grands destins...

Le génie du mexicain, également historien (auteur d'une remarquable biographie de Che Guevara, Vie d'Ernesto Guevara dit Che), tient en grande partie de son incroyable sens de l'orientation. L'imagination qu'il déploie à narrer les aventures, par petites touches, de plusieurs dizaines de personnages, est en soi remarquable. On peut également saluer la variété jamais prise en défaut dont il fait montre sur le plan stylistique: chaque personnage est décrit dans un style, un ton différent, si bien qu'avant même de voir les noms mentionnés, le lecteur sent déjà à qui on est revenu.

La plus grande performance de l'auteur, c'est pourtant bel et bien de parvenir à maintenir le cap dans cet enchevêtrement. Car, au cours des plus de 500 pages que compte le roman, on se sent parfois perdu. D'anecdotes en moments d'introspection, d'allers et retours temporels (on passe de Stan Laurel à la Guerre d'Espagne, pour revenir à la CIA des années 80) ou géographiques (Bulgarie, Yougoslavie, Paris, Mexico, Chihuahua, New York, Java...), il est difficile de savoir où peut bien vouloir en venir ce diable de Paco. Pourquoi raconter comment Harry Houdini en vint à consulter un psychiatre, où reproduire la version d'Adieu à Mompracem, d'Emilio Salgari, telle qu'elle est recomposée dans l'esprit d'un vieux révolutionnaire bulgare, lors de sa captivité en URSS ? Que signifie cette ode à un trafiquant de drogue ? Et l'inventaire des sujets de thèses refusés à Elena Jordan ?

Et pourtant, on tient. Sans effort. Malgré le fait qu'on se demande à chaque instant s'il y a un capitaine dans le bateau, et si le capitaine sait où il va. Il le sait, et la démonstration vaut le détour. En effet, il est impossible de ne pas s'attacher aux personnages, fussent-ils des membres d'un département de la CIA chargé de la désinformation. De plus, l'originalité de la construction du roman permet d'entretenir la curiosité du lecteur, incapable de prévoir ce qui l'attend. Enfin, on ne peut qu'être admiratif devant la vie insufflée à cette fresque peinte à l'échelle d'un siècle !

Il fallait à la fois du souffle et de l'audace pour embrasser une période aussi large. Le défi est d'autant plus remarquable qu'il est relevé par le biais de la peinture de destins individuels, traités sur un mode presque intimiste: Stoyan Vassiliev reste obsédé par le destin de sa petite fille, disparue pendant la Seconde Guerre Mondiale, Julio Fernandez s'interroge sur celui qui fut son grand-père, Saturnino Longoria sent l'âge venir avec inquiétude, malgré la pérennité de ses activités anarchistes.

L'impression d'enchevêtrement perdure, mais la clarté se fait au fil des pages, pour aboutir à un dénouement surprenant. La vision historique est d'une clarté redoutable, qui met en lumière les événements les plus importants de l'histoire mondiale du vingtième siècle, les montrant presque de l'intérieur. Paco Ignacio Taibo II, dans cet étrange roman, réussit le tour de force de mettre l'Histoire en scène, de composer un roman passionnant, ainsi que d'expérimenter une narration rarement employée, tous genres confondus. Une oeuvre remarquable.        
Henry YAN
(15 mai 2001)

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