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D'Oeuvre en Oeuvre : Cinéma
Trois hommes à abattre
Gerfaut est un type ordinaire, il roule ordinairement dans sa voiture ordinaire, quand des tueurs ordinaires provoquent un accident de la route pas si ordinaire. Alors, Gerfaut est obligé de courir.
Titre : Trois hommes à abattre

Scénario : Jacques Deray

Réalisation : Jacques Deray
Tous Droits Réservés
Dans une vaste propriété de la région parisienne, au fond d’un château, un marchand d’armes projette un petit film publicitaire devant des clients potentiels. Après leur départ, l’un de ses associés veut l’entretenir de ce qui semble un sujet grave. Le patron refuse de l’entendre, et lui donne rendez-vous pour le lendemain. Sur le chemin du retour, le bras droit est victime d’un accident de voiture. Michel Gerfaut, qui passait par là, a tout vu. Il emmène le blessé à l’hôpital, avant de disparaître : il a un poker à Paris. C’est son gagne-pain. Le lendemain, il retrouve sa belle italienne de compagne du moment, et, inquiet des unes des journaux qui montrent son blessé en première page, il décide de passer le week-end à Deauville. Pendant une baignade, deux plagistes le passent à tabac et tentent de le noyer. Gerfaut s’en sort miraculeusement, mais fait le lien avec les événements de la veille. Un coup de fil à son ami, ancien des RG, et le voilà de retour à Paris, laissant sa compagne à Deauville dans la précipitation. Les deux amis se rendent au domicile de Gerfaut, et là, rien à signaler. Fausse alerte ? On sonne. Tandis que le camarade de Gerfaut s’approche du judas de la porte, il est abattu par une balle qui traverse l’œilleton. Cette fois, Gerfaut va passer à la contre-attaque.

Adapté de l’un des meilleurs romans de Jean-Patrick Manchette, initiateur du Néo-Polar dans la France du début des années soixante-dix, Trois Hommes à Abattre souffre de la présence d’Alain Delon. Il n’est pas le seul fautif, certes. Les dialogues sont assez lourds et trop écrits, malgré les performances toujours remarquables de Pierre Dux, Michel Auclair ou Christian Barbier. La trame sèche et la charge virulente de Manchette contre les marchands d’armes et les relations ambiguës qu’ils entretiennent avec l’Etat semblent également empesées dans cette transposition. Le film est bancal à lui seul, peu efficace, sans rythme, sans véritable suspense. Des personnages peu crédibles, dont la présence tombe un peu trop à point nommé (l’un des rares défauts de Manchette) : C’est quand même pratique d’avoir un bon vieux copain ancien officier des RG, quand on est un petit flambeur mêlé à de sales histoires… La vision des relations scabreuses entre pouvoir et marchands de canons est par trop simpliste. On est loin des grands classiques du film d’enquête, de Costa-Gavras (Z) à Boisset (Espion, Lève-toi). Alors que Manchette employait ce contexte politique trouble comme une toile de fond qui attirait l’œil, et employait les aventures de Gerfaut comme un prétexte pour en dire plus long (comme le fit plus tard Didier Daenninckx dans Meurtres pour Mémoire), le pari semble ici de faire l’inverse : le contexte, ma foi, c’est le décor. Ce qui compte, c’est cet individu, ce monsieur-pas-tout-le-monde. Un de ces gars qui se contentent d’une bonne condition physique jusqu’au jour où on vient les embêter. Là, attention, il se fâche tout rouge, et se découvre des talents que les meilleurs espions lu envieraient : conduite sportive, adresse dans le maniement des armes à feu, maîtrise du combat rapproché… Normal, me direz-vous. Michel Gerfaut, c’est Alain Delon.

Car en ce temps-là, Alain Delon changeait. Il commençait à se découvrir. Il allait bientôt prendre conscience de qui était vraiment Alain Delon, et qu’il lui faudrait bientôt vivre avec ce grand homme. Bientôt, il lui faudrait casser son égocentrisme naturel, et cesser de dire « Je » en parlant d’Alain Delon. Alain Delon savait déjà que son destin s’écrivait, et qu’il lui faudrait des rôles à sa mesure, dans des chefs-d’œuvre tels que Parole de Flic, Pour la peau d’un Flic, Ne réveillez pas un Flic qui dort, Le Flic de Saint-Tropez, Le Silence des Flics, L’Homme qui voulut être Flic ou autres TrafFlic. Du coup, même quand il essayait de ne pas être à l’image, il y était quand même. C’était plus fort qu’Alain Delon, la caméra ne voyait qu’Alain Delon, elle était comme hypnotisée, surtout quand il prenait une douche, qu’il enlevait ses vêtements, qu’il se déshabillait, ou qu’il se promenait en maillot de bain, soit presque nu, sur une plage. Que voulez-vous ? Il fallait bien qu’Alain Delon se voie tel qu’il était, qu’il s’assume, et tant pis pour ceux qui ne comprenaient pas Alain Delon, ou qui pensaient qu’Alain Delon prenait le melon.

Le résultat, c’est que le film ne fait plus que tourner autour de lui, devient un véritable spot publicitaire. Il sait tout faire, ce gars-là ! Et pour rien, hein, n’allez pas vous faire des idées. Quand les marchands d’armes lui proposent de l’engager, il dit non. Quand ils lui demandent de disparaître, il dit non. Quand ils veulent le raccompagner, il dit non. Non non non, Alain Delon n’a besoin de personne. Il a accompli tout ce chemin pour rien, juste pour montrer à ses ennemis qui il est vraiment. D’ailleurs, quand il se fait descendre (tant pis pour le suspense, je sens que mon article ne lui faisait pas beaucoup de publicité, à Alain Delon), d’une manière particulièrement risible (je n’en dirai pas plus, comme çà vous chercherez quand même à le voir), on en serait presque soulagés. Et pourtant, la fin respecte l'esprit de Manchette. Mais le nihilisme du roman se dissout dans le culte de la personnalité de Delon, qui veut même pouvoir s’admirer quand il meurt.

On peut toujours s’interroger sur ce qui a poussé Alain Delon à s’intéresser à l’œuvre de Manchette. Le romancier, résolument à gauche, ne laissait guère d’ambiguïté politique dans son engagement littéraire. Quant à Delon, ses propres engagements (et ses errements) ne sont plus des scoops. Mystère, donc.

Reste un film largement raté, qui procure quelques moments savoureux, quelques trouvailles (le coup de pistolet à travers le judas, la tentative d’assassinat au milieu des baigneurs), et quelques bons acteurs. Et bien sûr, un grand moment de comique involontaire en ce qui concerne l’ensemble de la prestation de monsieur Alain Delon.

Les amateurs d’Alain Delon apprécieront. Les amateurs de Jean-Patrick Manchette soupirent.  
Henry YAN
(01 avril 2003)

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