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D'Oeuvre en oeuvre : Littérature
Poupées russes : critique de 1280 âmes
Le héros de Jean-Bernard Pouy mène l’enquête pour connaître le destin des cinq sacrifiés de l’édition française de l’un des romans les plus fameux de Jim Thompson. L’histoire ? Quelle histoire ? Peu importe l’histoire dans un tel Pouy. Par un beau matin parisien, le héros se voit confier l’enquête la plus farfelue qui soit : retrouver les cinq personnages manquant dans la traduction française du roman de Jim Thompson, Pop. 1275, en français 1280 Âmes. Et le plus fort, c’est qu’il les retrouve, tous les cinq !

Editeur : Seuil

Sortie : 2002



Editeur : Vintage Books USA

Sortie : 1990

Ce court roman de Jean-Bernard Pouy n’a rien du divertissement. Il s’agit probablement de l’une des plus importantes oeuvres écrites dans les domaines de la fiction et de la critique de tout le vingtième siècle. Dit comme cela, on croit à une provocation. Pouy, le provocateur, le rigolo, plus drôle que Chandler et plus incongru que Pennac ? Un auteur sérieux ? Et pourtant.
Dans son roman, à l’intrigue aussi peu importante que celle de Jacques le Fataliste, on trouve à la fois la passion pour le genre, la polémique, et une réflexion vive sur la fiction, ceux qui en vivent, et ceux qui la vivent.

La grande qualité du roman est de mettre de l’ordre, sans avoir l’air d’y toucher, dans “l’affaire” de 1275 Âmes.

Revenons aux racines du mal. Au commencement était Thompson, le grand, le noir, l’ironique Thompson, et son roman, un polar flirtant avec les frontières de la fiction apocalyptique, qui voyait le shérif humilié d’une bourgade minable se métamorphoser en vengeur des mesquineries de la crapulerie humaine. Comme souvent chez Thompson, l’enfer c’est les autres, et à la porte à côté. Citons au passage la formidable adaptation du roman par Bertrand Tavernier, Coup de Torchon, qui établissait un lien célinien entre le monde selon Thompson et le monde colonial français. Dernière étape, ce roman-hommage de Pouy. Auparavant, la traduction. Une véritable catastrophe, une boucherie, un travail dégoûtant réalisé de main de maître par Marcel Duhamel et ses sbires. La question a déja été abordée dans nos colonnes, ainsi que dans de nombreuses publications, des colloques, des conférences, des rencontres... Non, Marcel Duhamel n’était pas un honnête homme, pourrions-nous proclamer en paraphrasant certain homme politique refusant le droit d’inventaire version douce. Non pas qu’il fût d’origine satanique non plus, soumis qu’il était aux contraintes économiques de la maison Gallimard, et des conceptions d’un tout autre âge policier. Le polar, même pour ses thuriféraires, n’était tout simplement pas encore une oeuvre d’art. Pouy ne tire pas à vue sur Duhamel, comme pourrait souhaiter le faire tout passionné de polar ne maîtrisant pas l’anglais, et nécessitant donc une patience exceptionnelle pour accepter le fait qu’il ne pourra peut-être jamais comprendre l’humour de Chandler ni l’efficacité de Hammett sans l’aide de cours particuliers intensifs dans la langue de Goodis.

Au contraire, tirant parti d’une contrainte arbitraire et par là même difficilement acceptable, il tourne le fait en dérision. Duhamel n’est plus un marchand de soupe sans respect pour le texte littéraire, mais une sorte de sorcier qui ne mutile pas la lettre du texte, mais plante ses épingles vaudou dans la chair même de l’oeuvre. On prend donc au pied de la lettre la diminution du nombre d’âmes, comme pour dire à Duhamel qu’il n’a pas tué que des mots. Il convient de retrouver, non plus seulement dans la fiction, mais aussi dans la réalité, le sort des 5 passés à la trappe. Bien sûr, au nombre des explications, on comptait la raison euphonique : essayez donc de prononcer “1280 âmes”, hein, ça fait bizarre, non ? Non. Ni bizarre ni étrange, c’est juste du français, plus ou moins maîtrisé, mais comportant ses règles phonétiques. Si là est la raison, elle ne témoigne encore une fois que du mépris peu connu de nombre d’éditeurs de polar pour leur propre lectorat. Et puis, un titre c’est un titre, peu aurait importé.

Le tour de force du roman réside précisément dans l’arithmétique impitoyable de Pouy : oui, Duhamel a bel et bien liquidé cinq personnes, et Pouy le prouve, accordant à chacun le temps nécessaire à une résurrection. Des personnages magnifiques réapparaissent ainsi sous les yeux éberlués du lecteur, la palme étant peut-être la femme nue sur un cheval, nouvelle Lady Godiva, aussi à sa place dans le roman de Thompson que le long cheveu bouclé du serveur dans une assiette de purée de pommes de terre, mais infiniment plus délectable. De la même manière, le roman entraîne le héros au fin fond du Sud des Etats-Unis, dans sa version moderne, pour y découvrir d’autres personnages hauts en couleur, modernes mais guère moins curieux que ceux que Thompson décrivait des années auparavant. L’une des véritables clefs du roman se trouve dans ce voyage, incongru pour retrouver des personnages de fiction supprimés par un éditeur indélicat, mais infiniment utile pour enquêter sur le mobile d’un auteur, et pour établir le lien entre fiction et vie.

Un roman, quelle que soit sa couleur, n’est en aucun cas un petit parasite collé au dos de la réalité, qu’il tenterait de reformuler de manière acceptable ou indiscutable. La fiction est une forme possible de réalité, une réalité subjective, donc aussi recevable que le reportage ou le manuel d’histoire, dès qu’on lui reconnaît ses limites. En revanche, si l’on tente de la spolier d’une partie de son territoire, on court à l’incident de frontière. Mutilant le roman de Thompson, Duhamel a sciemment altéré la réalité de l’auteur, non seulement telle qu’il reproduisait dans son livre, mais aussi telle qu’il la voyait et la recréait. Sous des dehors bonhommes, se gardant en apparence de mettre le grand ancien en accusation, le roman de Jean-Bernard Pouy tourne en dérision une attitude aussi méprisable que celle des pires censeurs de l’histoire. Attaquer un polar, c’est attaquer la littérature entière, ainsi que l’ensemble des arts.
Henri YAN
(mars 2005)

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