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Cahiers Thématiques : Violence et Arts Sombres
11 septembre 2001 : Nouvelles questions de réception
Les attentats du World Trade Center et du Pentagone, ainsi que les événements qui en découlent, ont bouleversé le monde. Ils ont également bouleversé le monde des arts et du spectacle. Le malaise gagne certaines catégories de public ou de dirigeants à la vision d'oeuvres devenues visionnaires, et l'on n'ose plus voir de la même façon les films qui prophétisaient des jours noirs.
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Le onze septembre 2001, le monde a changé. C'est du moins ainsi que le sentiment de la plus grande partie de la population mondiale s'est sans doute exprimé dans les heures qui ont suivi le triple crash terroriste. Le bouleversement général, la tristesse, l'angoisse également de voir les attentats se multiplier dans le monde, la psychose de l'attaque bactériologique ont suivi. Une phrase s'est frayé un chemin à travers les ondes et les paraboles, reprise d'heure en heure au fur et à mesure que les images se faisaient plus nombreuses de l'événement. Une expression que chacun avait en tête avant même que les journalistes ne la prononcent : "Comme dans les films".

Le cinéma, en effet, produit depuis des dizaines d'années des films-catastrophe qui font le bonheur et l'émoi du public. Ces films jouent sur un ressort fort simple, qui consiste globalement à imaginer ce qui pourrait arriver de pire dans notre monde, puis de narrer les événements qui suivraient l'Evénement déclencheur. L'horreur, l'angoisse, les peurs les plus irrationnelles ainsi que les plus légitimes sont ainsi convoquées, contrebalancées par la mise en images, comme en remède, des manifestations de ce que l'homme peut avoir de plus noble en guise de réaction aux cas d'extrême urgence, telle la pitié, la compassion, la fraternité, le sens du sacrifice... Le spectateur vient assister à un spectacle qui doit le "toucher aux tripes", l'émouvoir au sens le plus fort, et ne le laisser sortir que pantelant de la salle de projection. De nombreux films de guerre fonctionnent d'ailleurs sur le même principe. Peu importe le déroulement de l'intrigue, le but est de voir ce que l'on n'ose généralement imaginer. On n'ose rêver de catastrophe, même si c'est pour s'imaginer en héros surmontant bravement les épreuves et en sortir grandi. On n'ose souhaiter la guerre pour devenir héros de guerre, même si l'on ose rêver de devenir héros de guerre. Nul ne souhaite sincèrement voir un volcan surgir au milieu de son village pour le seul plaisir de pouvoir sauver ses proches. Le cinéma offre cette possibilité. Ainsi l'on peut s'asseoir confortablement , appuyer sur "play" et s'identifier douillettement. 

Il est difficile d'identifier avec précision les conditions directes de création du genre. On peut tenter d'imaginer Jack Warner exigeant que l'on produise des films qui choqueraient à grande échelle, laisseraient tout le monde pantois. Ce fut sûrement le cas.
Il est plus intéressant d'examiner les conditions d'apparition du genre. Les grognements de King-Kong furent sans doute parmi les précurseurs. Les films de guerre furent toujours autant d'occasions de s'identifier ou de s'émouvoir du sort de l'homme du commun projeté au coeur de l'horreur. Mais le cinéma de guerre fait toujours référence à l'Histoire, et le plus souvent à l'Histoire immédiate, celle que son public a vécu ou connu. L'impact émotionnel ne peut en être que plus fort, et l'on remarquera que de nombreuses catégories de public désertent ces films en raison de leur expérience personnelle. 

Le film-catastrophe connut un premier âge d'or dans les années soixante-dix. Il produisit quelques classiques, voire des modèles du genre. La Tour infernale, Tremblement de Terre et de nombreux autres firent les délices du public. De prestigieux castings et de nombreuses avancées dans le domaine de la technologie du cinéma (jusqu'aux sièges tremblants de Tremblement de Terre) favorisèrent ce courant. On peut sans doute lier le formidable succès du genre à des événements historiques, telles les crises pétrolières, ou la guerre froide.
La guerre froide avait engendré nombre de courants cinématographiques, notamment dans le domaine de la science-fiction (Le Jour où la Terre s'arrêta annonce les mélanges de science-fiction et de films-catastrophe). Le public, terrorisé par la menace nucléaire, se massait dans les salles pour trembler au spectacle de ce qui pourrait arriver. Dans les années soixante-dix, la montée en gloire du film-catastrophe ne traduit pas nécessairement le déclin de la peur apparemment irrationnelle stigmatisée par le cinéma de science-fiction au profit d'une angoisse plus réaliste, qui se concentrerait sur le quotidien ou la politique. Les deux genres se côtoyèrent toute la décennie durant sans s'annihiler. Le public du monde entier venait s'émouvoir des dangers de l'espace et de la folie des hommes, et s'effrayer de voir à quoi ressemblerait leur monde si une tour prenait feu. 

Le genre renaquit au début des années quatre-vingt-dix, et connut de nouveaux succès grâce aux progrès technologiques dont le cinéma s'est vu amélioré depuis l'entrée de l'informatique dans son art. On notera une exploitation sans retenue des vieux thèmes du genre, catastrophes naturelles en tête (Le Pic de Dante, Volcano, Twister, Pluie d'Enfer), ainsi que la réapparition de films-catastrophes empruntant à la science-fiction (Waterworld, Postman, Deep Impact, Armaggedon).
Il est intéressant de noter que cette renaissance s'est effectuée dans un contexte politique international que le public américain devait croire passablement calme, au lendemain de la guerre froide et de la relative victoire de la guerre du Golfe. La relance économique aidant également, on peut supposer que le succès du film-catastrophe a trouvé un public différent de celui de la génération précédente. Le ciel n'allait plus leur tomber sur la tête, et il semble que le cinéma devenait un manège de parc d'attraction. L'expression "véritable parcours de montagne russes" ne devenait-elle pas le poncif que l'on retrouvait dans la bouche de chaque acteur, réalisateur, scénariste ou producteur de film-catastrophe ?
On cherchait donc à se faire peur, mais sans l'angoisse réelle qui accompagnait le public en entrant et en sortant de la salle. Une distance importante s'était installée entre le spectateur et le film, on ne disait plus "comme au cinéma" mais "c'est du cinéma". Le caractère divertissant de nombre de ces films n'occultait pas nécessairement un message un tant soit peu plus profond - ainsi la mise en jeu des débordements de la science au profit du divertissement, dans Jurassic Park, énorme succès de divertissement), mais l'ensemble du public voulait se divertir, s'impressionner. On notera que la qualité des effets spéciaux en était devenue un critère d'appréciation esthétique.

Bien entendu, le 11 septembre 2001 équivaut, pour beaucoup, à un brutal retour à la réalité. Nombreux sont ceux, des deux côtés de l'Atlantique, qui ne veulent plus se laisser prendre au piège du charme sensationnel du cinéma-catastrophe au motif que la réalité à rejoint la fiction. Il est troublant en effet, de constater que de nombreux scénarios prévoyaient des destructions massives avant de mettre en scène l'héroïsme de certains (les pompiers de New-York ont ainsi gagné leur place au Walhalla américain). D'où vient le malaise ? Ne s'était-on pas préparé, grâce à tous ces films dont certains frisaient même la propagande (Independance Day) ? N'était-ce là que pur divertissement ? Les raisons du malaise sont certainement à chercher dans la relative insouciance collective, qu'elle soit politique ou économique qu'ont connu les pays occidentaux, et les Etats-Unis en tête, au cours des années quatre-vingt-dix. Les réactions qui suivent les événements du 11 septembre ressemblent d'ailleurs à de la mauvaise conscience, une forme de culpabilité rétroactive : l'on voit disparaître des grilles de programmation des films jugés par trop sombres, et même de bien innocentes chansons. Serait-il démoralisant d'entendre Armstrong grogner que nous vivons dans un monde merveilleux ? Peut-être, mais ces décisions montrent plutôt une volonté (temporaire, sans doute) de faire pénitence de s'être cru si longtemps invincible et supérieur. Le public aimait se faire peur, tant que Superman arrivait à temps pour tout arranger.

On pourrait objecter que des catastrophes comparables se déroulent dans le monde entier depuis des dizaines d'années, et que l'émotion internationale en est moindre, et souvent inexistante sur le plan cinématographique. Les films portant sur les massacres du Rwanda sont quasi-inexistants, si ce n'est dans le domaine documentaire. Et les films qui auraient pu alerter la population mondiale sur la situation afghane n'ont jamais connu un grand succès...
On pourrait également objecter que le cinéma, et principalement le cinéma américain, a pris pour habitude d'exorciser les traumatismes de son public. La guerre du Viêt-nam a ainsi engendré une quantité importante de monuments du film de guerre.
La particularité du 11 septembre est de pratiquer le processus inverse. Les films qui exploitaient la menace terroriste étaient nombreux, mais les attentats du World Trade Center et du Pentagone leur ont offert un surcroît de crédibilité a posteriori, leur conférant une charge presque prophétique : Cassandre enfin crue par les Troyens. En ce sens, on peut prévoir que la réception future de ces films en sera considérablement altérée. Tourné en 1997, adapté d'un article exposant un scénario catastrophe tout à fait crédible et décrivant une situation parfaitement plausible quant à son déroulement, Le Pacificateur mérite ainsi d'être reconsidéré, de même que d'autres représentants du cinéma dit "à sensation". Ce qui sépare le film de Mimi Leder de la réalité tient à la nationalité des terroristes et à une lame de couteau suisse. 

L'on peut également s'interroger sur le devenir du film-catastrophe, ainsi que du film de politique-fiction, auquel se rattache Le Pacificateur. Quelle sera la demande du public, seul critère décisif pour la production ? Le cynique s'interrogerait plutôt sur le délai d'attente avant de voir réapparaître le même genre. On peut aussi difficilement prédire dans quelle mesure les films qui s'inscriront dans cette branche seront affectés de ces événements.
Il est assez intéressant de considérer la manière dont l'après-guerre s'est déroulé à Hollywood. Les films de guerre ne se sont guère fait attendre, le cinéma fantastique a conservé ses droits, et la science-fiction la plus alarmiste a connu l'une de ses périodes les plus fastes. Il est plus que probable qu'une fois qu'elle aura pansé ses plaies, l'Amérique se remettra au travail, dans le cinéma comme ailleurs. Il serait absurde de penser que rien n'aura changé alors, mais il paraît peu plausible d'imaginer qu'après avoir fait taire Armstrong, l'on veuille se persuader à tout prix que l'on vivra dorénavant dans un monde merveilleux.                  
Raphaël VILLATTE
(09 novembre 2001)

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