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Disons-le tout net :
The Fountain n'est
pas ce qu'il aurait dû être. Ce n'est pas
moi qui le dis, c'est son auteur, Darren Aronofsky. Lancé dès
la sortie de Requiem for a Dream, le précédent
opus acclamé, le projet était promis, assez rapidement, à la
même course d'obstacles que celle qui avait fait trébucher
plusieurs fois l'adaptation d'Hubert Selby Jr. Il est à noter
que nombre de films ont gagné, de par les aberrantes difficultés
de leur tournage, une spectaculaire popularité, ou pour
le moins le droit d'ajouter le terme de « culte » à toute
dénomination les concernant. Ainsi du Shock
Corridor de
Fuller, ou de la Soif du Mal de Welles, ou
encore de nombre de films de Peckinpah. A tel point que certains
auteurs en ont gagné, eux, une réputation de cinéastes
difficiles, démesurément exigeants, ou de génies
persécutés. Il s'agit parfois des mêmes, et
nous pouvons citer derechef Fuller, Welles et Peckinpah. Faut-il
ranger l'avenant Darren Aronofsky dans cette catégorie,
qui semble jusqu'ici plutôt hantée par des gueules
cassées du cinéma ? Peut-on le rapprocher d'un
Abel Ferrara, ou d'autres grands martyrs de la table de montage,
souvent caractérisés par une vie privée
tumultueuse et des destins sombres ? Ne le lui souhaitons
pas. L'homme demeure un être mesuré, discret et
poli dans ces propos, qui semble préférer s'exprimer
par l'image que par le discours paratextuel.
Cela étant dit, après
deux films accouchés
dans la douleur, on sera prié de savourer The
Fountain,
car si le prochain projet d'Aronofsky ne s'avère pas
plus grand public, il est à parier que l'on pourra le
découvrir à l'horizon
2013 au plus tôt. Ce serait dommage.
En effet, si l'on accepte
de voir l'oeuvre pour ce qu'elle est à présent
(l'auteur de ces lignes imaginant facilement que, comme nombre
des oeuvres précédemment citées, de nombreuses
versions, toutes plus approuvées par le réalisateur
les unes que les autres, sortent dans les décennies à venir),
on ne peut qu'oublier l'odeur de soufre qui pourrait entourer
un tournage « sensible ». Rien de religieux,
rien de politique, rien d'exagérément violent
ou pornographique, bref, rien qui puisse faire trembler le
studio moyen. Rappelons même qu'à l'origine, le
projet devait être
porté par la présence de Brad Pitt, ce qui eût
garanti bon nombre d'entrées. De ce côté,
le spectateur avide de chemins de traverses en sera pour ses
frais, nous ne sommes pas en présence d'un film dérangeant.
Que reste-t-il ? Pourquoi
tout ce bruit ? Pour rien ? On
pourrait le dire. L'attente était tendue depuis des
années, tant le Requiem avait marqué les
esprits, au point de devenir l'un des films culte de la génération
Fight Club. On attendait un choc, une mise
en scène bouleversante,
un montage époustouflant, des thèmes émouvants
et un propos adulte, sans concession ni politiquement correct.
On avait tant admiré les acteurs qui s'étaient
embarqués à bord
de l'Arche de Darren, de Ellen Burstyn à Jennifer Connelly,
en passant par Jared Leto et même Marlon Wayans (eh oui),
leur courage, leur conviction, qu'on attendait avec impatience
la suite, quelle qu'elle fût.
Reconnaissons que ce type d'état
d'esprit du public n'aide parfois pas à la réception
sereine d'une oeuvre. Nombre
d'artistes sont ainsi mal compris, lorsque après une
oeuvre aussi marquante, ils souhaitent se réorienter,
explorer de nouveaux territoires et réinventer leur
langage artistique.
En
s'aventurant dans les domaines mystique et philosophique, Aronofsky
prenait un risque énorme. Dans ce registre en effet,
seule la réussite brillante est acceptée. L'effleurement
du sujet y est toujours stigmatisée et la demi-réussite
impitoyablement châtiée. En son temps, Kubrick
ne reçut pas que des couronnes de laurier pour son 2001 ,
et l'approche poétique de Malick est fréquemment
incomprise par nombre de critiques qui préférèrent
Il faut sauver le soldat Ryan à La
Ligne Rouge,
et Titanic au Nouveau
Monde.
Aronofsky échoue-t-il ?
Probablement. Si l'auteur de
ces lignes ne peut donner une réponse
définitive, c'est sans doute en raison de son inculture
dans les domaines mystique et philosophique, mais peut-être
aussi parce que l'impression que le message n'est pas loin
de passer l'habite depuis le visionnage. Comprenons-nous,
la thématique
générale du film est fort compréhensible :
l'amour plus fort que la mort, l'aveuglement de la recherche
du bonheur, ainsi que le doute sur la recherche scientifique,
sans oublier les questions fondamentales sur l'homme au sein
de l'univers, tous ces thèmes fameux sont ici servis
par une fable fort lisible, bien que narrée sur trois
niveaux. Structurellement d'ailleurs, rien de difficile à suivre,
certaines oeuvres de Tarkovski (auxquelles le film fait forcément
penser) semblent souvent plus ésotériques.
L'esthétique
choisie est plutôt de bon goût,
si l'on tolère les positions de yoga adoptées par
Hugh Jackman, ou sa brève démonstration de Tai Chi
sur fond d'étoiles. La direction d'acteurs est à la
mesure de l'interprétation elle-même, Jackman ne ratant
pas une nouvelle occasion de montrer qu'il sait faire autre chose
que sortir les griffes, Rachel Weisz toujours lumineuse, et Ellen
Burstyn, indétrônable.
Que manque-t-il, alors ? Ou
qu'est-ce qui est en trop ? Admettons
que la séquence finale
se répète,
et qu'un montage plus efficace aurait laissé le spectateur
dans l'état correspondant au message du film. Il est certain
qu'à trop vouloir boucler la (les) boucle(s), l'auteur a,
l'espace de quelques minutes, perdu le contrôle de la machine.
Cependant, il nous amène à bon port. Après
tout, ce n'est pas un mince exploit ! L'auteur
de ces lignes n'étant ni religieux ni mystique, et d'une rare
inculture philosophique, il sortit pourtant séduit par le
voyage. D'aucuns objecteront qu'il ne s'agirait alors que d'un divertissement
sur fond de thématique philosophique excessivement connue.
Et alors ? S'il ne s'agissait que d'une relecture agréable à l'oeil
de Kubrick ou Tarkovski, ne serait-ce pas un pari à moitié gagné ?
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