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Dans
la famille Burns, le cadet a décidé de quitter
le gang familial, emmenant le benjamin sous son aile, pour
aller piller plus humainement. L'aîné, lui, a
continué de
se frayer un chemin dans l'outback à coups
de revolver, de fusil, de massue, de hache, de couteau... Survient
un Anglais, policier, chargé de pacifier la région,
ainsi qu'il le proclame. Conscient que sa mission est primordiale
pour l'Australie d'aujourd'hui et de demain, il est prêt à tout
pour établir l'ordre, même à faire aux
deux frères Burns qu'il a capturé une proposition
qu'ils ne peuvent refuser. Pour sauver le benjamin, le cadet
doit retrouver l'aîné et le supprimer. Mâchoires
serrées,
autant sous l'effet de la frustration que, peut-être,
de la compréhension des raisons du policier, il se met
en chemin, tandis que le plus jeune Burns est mis en cage et
exposé à la
vindicte populaire. Le peuple, la culpabilité, la mauvaise
conscience, le dégoût des atrocités qui
se répètent... La proposition est le catalyseur
des déséquilibres latents dans cette pré-société.
L'éruption de violence est inévitable. Sera-t-elle
la dernière?
L'Australie, ainsi
que la Nouvelle-Zélande, semblent partager avec une autre ancienne colonie britannique,
les Etats-Unis, une capacité de réflexion sur
son histoire, ses mythes et son identité, et de la
transmettre en images fortes. Plus profonde est la réflexion,
moins elle se traduit en analyse, plus elle se donne à voir,
et à ressentir, pourrait être une phrase de
résumé de
cette branche de l'art anglo-saxon de l'indépendance.
De nombreux mythes se croisent dans cette vision du monde
pionnier. Celui de la liberté, celui de la deuxième
chance, celui de l'individu et de son opportunité inespérée
d'aller au bout de ses capacités, voire de sortir
vainqueur de l'affrontement avec la puissance sociale, presque
invariablement perçue comme une opression. Des westerns
de Sam Peckinpah à ceux
de Clint Eastwood, sans oublier ceux de John Ford, de Utu (Geoff
Murphy) à L'Âme des Guerriers,
ces mythes se croisent et s'affrontent, avec en toile de
fond récurrente
la question de la conquête, de la justification de
la prise d'un territoire et de son appropriation. Le récent
Nouveau Monde de Terrence Malick montrait
ainsi des colons épris
des idéaux de liberté, avides de recommencer à zéro,
assumant plus ou moins bien la responsabilité de la
destruction originelle des premiers occupants. Vaste débat.
Le film de John Hillcoat, qui
n'est pas sans rappeler, par son ton langoureux et son image sublime,
le Dead Man de
Jim Jarmusch, explore les mêmes terres que les auteurs
cités supra .
Au premier abord, le projet a tout pour séduire,
et annonce un OVNI cinématographique comme on est
prêt à les
aimer. Ecrit par Nick Cave (celui des Bad Seeds,
groupe sombre et poétique s'il en est), réalisé par
le comparse de ce dernier sur leurs incursions cinématographiques,
mis en musique par le premier, comme de juste, le tout
servi par un gang d'acteurs issus de l'indépendant
et garantis pour la performance : Guy Pearce, plus crasseux
et maladif que jamais, Danny Huston, parfait dans son rôle
d'homme-chien, et l'impayable Ray Winstone, dont même
les rôles
de gentils comportent une part de crapulerie sous-jacente.
Sans oublier une apparition, toujours délectable,
de John Hurt. Le résultat est à la hauteur
des espérances,
ni plus ni moins. Il s'installe confortablement dans un
sillon forcément peu profond, celui des inclassables,
des films-poèmes,
tels que Runaway Train, Zéro
Kelvin ou Vorace.
On se laisse donc porter par l'intrigue, qui tient sur
une feuille de papier à cigarette, et mène
sans véritable
surprise au ravage final. Passé le prologue
excessivement “peckinpien”,
les bases du drame étant jetées, seule une
petite déviation des plans du machiavélique
policier mènera à la
tragédie.
Les enjeux prennent
largement le pas sur le suspense, et les péripéties semblent se
laisser écraser
par le temps, dilaté par la chaleur, et le paysage,
d'une platitude seulement rompue par les quelques montagnes
aussi desséchées
que les êtres plus tout à fait humains qui
s'y cachent. La violence, elle, s'installe plus progressivement
qu'elle n'y paraît. Au déchaînement
originel succède
une langueur, une patience, puis une attente, et une cruauté implacable.
Le policier, infâme dans le prologue, s'avère
le plus humain de tous, en ce qu'il est le seul à tenter
d'ériger une barrière entre sa sauvagerie
et sa bonté. Le reste des personnages est gouverné par
sa propre fureur, ou effrayé de découvrir
en soi-même
une part de ces fauves que l'on pourchasse en leur nom.
Ce questionnement conradien est porté à son
paroxysme lors d'une épouvantable
scène de flagellation publique, réclamée
par les plus policés, et autorisée par la
police, pour s'achever sur l'horreur. La réflexion
identitaire se situe à la fois en dessous de la
fable et dans les interstices laissés par les actes
des personnages. Les Aborigènes sont là,
prenant leur place dans la société que les
Blancs dessinent sans les consulter. Appelés “Noirs”,
ils sont réduits à la
terrible condition que l'on sait, mercenaires dans le meilleur
des cas, gibier dans le pire. Ils semblent porter un lourd
et triste regard sur ces colons, dont ils pressentent presque
les atrocités, à la
fois sur eux et entre eux. Un dicton chinois dit que “qui
ne se respecte pas soi-même peut blesser autrui”.
Le spectacle offert par les pionniers de l'Australie n'est
ni plus ni moins réjouissant que celui offert par
ceux des Amériques,
et des autres continents.
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