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Hors de l'ombre : Cinéma
The Proposition
L'Australie, au XIX° siècle. Le bush, à la fin du XIX°siècle. La pacification des terres austaliennes par des soldats anglais, face à des gangsters irlandais. Et la naissance de l'identité australienne.
Titre : The Proposition

Réalisation : John Hillcoat

Scénariste : Nick Cave

Interprètes : Guy Pearce, Danny Huston, Ray Winstone, David Wenham et Emily Watson


Sortie : 2005

Dans la famille Burns, le cadet a décidé de quitter le gang familial, emmenant le benjamin sous son aile, pour aller piller plus humainement. L'aîné, lui, a continué de se frayer un chemin dans l'outback à coups de revolver, de fusil, de massue, de hache, de couteau... Survient un Anglais, policier, chargé de pacifier la région, ainsi qu'il le proclame. Conscient que sa mission est primordiale pour l'Australie d'aujourd'hui et de demain, il est prêt à tout pour établir l'ordre, même à faire aux deux frères Burns qu'il a capturé une proposition qu'ils ne peuvent refuser. Pour sauver le benjamin, le cadet doit retrouver l'aîné et le supprimer. Mâchoires serrées, autant sous l'effet de la frustration que, peut-être, de la compréhension des raisons du policier, il se met en chemin, tandis que le plus jeune Burns est mis en cage et exposé à la vindicte populaire. Le peuple, la culpabilité, la mauvaise conscience, le dégoût des atrocités qui se répètent... La proposition est le catalyseur des déséquilibres latents dans cette pré-société. L'éruption de violence est inévitable. Sera-t-elle la dernière?

L'Australie, ainsi que la Nouvelle-Zélande, semblent partager avec une autre ancienne colonie britannique, les Etats-Unis, une capacité de réflexion sur son histoire, ses mythes et son identité, et de la transmettre en images fortes. Plus profonde est la réflexion, moins elle se traduit en analyse, plus elle se donne à voir, et à ressentir, pourrait être une phrase de résumé de cette branche de l'art anglo-saxon de l'indépendance. De nombreux mythes se croisent dans cette vision du monde pionnier. Celui de la liberté, celui de la deuxième chance, celui de l'individu et de son opportunité inespérée d'aller au bout de ses capacités, voire de sortir vainqueur de l'affrontement avec la puissance sociale, presque invariablement perçue comme une opression. Des westerns de Sam Peckinpah à ceux de Clint Eastwood, sans oublier ceux de John Ford, de Utu (Geoff Murphy) à L'Âme des Guerriers, ces mythes se croisent et s'affrontent, avec en toile de fond récurrente la question de la conquête, de la justification de la prise d'un territoire et de son appropriation. Le récent Nouveau Monde de Terrence Malick montrait ainsi des colons épris des idéaux de liberté, avides de recommencer à zéro, assumant plus ou moins bien la responsabilité de la destruction originelle des premiers occupants. Vaste débat.

Le film de John Hillcoat, qui n'est pas sans rappeler, par son ton langoureux et son image sublime, le Dead Man de Jim Jarmusch, explore les mêmes terres que les auteurs cités supra . Au premier abord, le projet a tout pour séduire, et annonce un OVNI cinématographique comme on est prêt à les aimer. Ecrit par Nick Cave (celui des Bad Seeds, groupe sombre et poétique s'il en est), réalisé par le comparse de ce dernier sur leurs incursions cinématographiques, mis en musique par le premier, comme de juste, le tout servi par un gang d'acteurs issus de l'indépendant et garantis pour la performance : Guy Pearce, plus crasseux et maladif que jamais, Danny Huston, parfait dans son rôle d'homme-chien, et l'impayable Ray Winstone, dont même les rôles de gentils comportent une part de crapulerie sous-jacente. Sans oublier une apparition, toujours délectable, de John Hurt. Le résultat est à la hauteur des espérances, ni plus ni moins. Il s'installe confortablement dans un sillon forcément peu profond, celui des inclassables, des films-poèmes, tels que Runaway Train, Zéro Kelvin ou Vorace. On se laisse donc porter par l'intrigue, qui tient sur une feuille de papier à cigarette, et mène sans véritable surprise au ravage final. Passé le prologue excessivement “peckinpien”, les bases du drame étant jetées, seule une petite déviation des plans du machiavélique policier mènera à la tragédie.

Les enjeux prennent largement le pas sur le suspense, et les péripéties semblent se laisser écraser par le temps, dilaté par la chaleur, et le paysage, d'une platitude seulement rompue par les quelques montagnes aussi desséchées que les êtres plus tout à fait humains qui s'y cachent. La violence, elle, s'installe plus progressivement qu'elle n'y paraît. Au déchaînement originel succède une langueur, une patience, puis une attente, et une cruauté implacable. Le policier, infâme dans le prologue, s'avère le plus humain de tous, en ce qu'il est le seul à tenter d'ériger une barrière entre sa sauvagerie et sa bonté. Le reste des personnages est gouverné par sa propre fureur, ou effrayé de découvrir en soi-même une part de ces fauves que l'on pourchasse en leur nom. Ce questionnement conradien est porté à son paroxysme lors d'une épouvantable scène de flagellation publique, réclamée par les plus policés, et autorisée par la police, pour s'achever sur l'horreur. La réflexion identitaire se situe à la fois en dessous de la fable et dans les interstices laissés par les actes des personnages. Les Aborigènes sont là, prenant leur place dans la société que les Blancs dessinent sans les consulter. Appelés “Noirs”, ils sont réduits à la terrible condition que l'on sait, mercenaires dans le meilleur des cas, gibier dans le pire. Ils semblent porter un lourd et triste regard sur ces colons, dont ils pressentent presque les atrocités, à la fois sur eux et entre eux. Un dicton chinois dit que “qui ne se respecte pas soi-même peut blesser autrui”. Le spectacle offert par les pionniers de l'Australie n'est ni plus ni moins réjouissant que celui offert par ceux des Amériques, et des autres continents.

Henry YAN
(avril 2007)

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