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Dans cette petite
ville du Midwest, on croit en Dieu. Le dimanche n'est pas un simple jour chômé.
Entre habitants, tous descendants de hollandais, on parle de Dieu,
on lui parle, on le chante, on le prie, on le cite, on lui fait
confiance. Les jeunes et les vieux partagent tous cette ferveur,
et c'est probablement ce qui fait de cette bourgade un havre de
paix industrieuse. Parmi d'autres pères aux visages sévères,
Jake Van Dorn est un homme simple, paisible, heureux de voir sa
fille grandir, bien qu'un peu inquiet de la voir devenir une femme.
La petite Kirsten est une grande petite fille, un peu mal à l'aise
devant les adultes, et pas très au courant des jeux des
jeunes. Elle et ses amis s'embarquent, avec la bénédiction
des parents, pour Los Angeles, afin d'y assister à une convention
de jeunes chrétiens. Tout doit aller pour le mieux. Quelques
jours après ce départ, un simple coup de téléphone
avertit Jake Van Dorn que Kirsten a disparu. Inquiet, il se rend
sur place en compagnie de son beau-frère, et finit par engager
un détective privé. Ce dernier lui apprend, quelques
temps plus tard, qu'il a retrouvé sa fille. Jake vient à son
invitation, dans un cinéma. Un cinéma spécialisé.
Là, Jake revoit sa fille. Sur l'écran.
Paul Schrader, compère de
Martin Scorsese sur le très mystique Taxi Driver,
partage avec son coauteur une fascination intense pour la morale,
religieuse notamment. Le sujet de Hardcore ne
pouvait que l'inspirer. Le sujet, simple et classique, reprend
des thèmes millénaires : la protection chevaleresque
de l'innocence, la quête de la vierge persécutée,
la famille en danger, de l'extérieur comme de l'intérieur
-difficile sur ce point de ne pas songer au personnage incarné par
Nick Nolte dans Les Nerfs à Vif, plus d'une
décennie après. Ce qui n'aurait pu être qu'une
course-poursuite plus ou moins musclée entre les mains d'un
fanatique de l'action surprend dès que Jake s'installe à L.A.
Le personnage, incarné par le dur-à-cuire George
C. Scott (inattendu, tant son nom évoque plus d'infernales
colères et une absence de pitié), semble se dissoudre.
Véritable Job, il est écrasé par son impuissance.
A grands renforts de musique dissonnante et bruyante, de néons
anarchiques qui contrastent fortement avec la bourgade harmonieuse
filmée avec fausse placidité dans le début
du film, Schrader met sur l'écran toute la détresse
du père, au départ complètement abandonné dans
un univers qu'il ne comprend pas.
Loin des clichés évidents (on attendrait du croyant plus que convaincu Jake une sorte de
croisade rappelant la vendetta du Justicier de Minuit),
le parcours se fait toujours plus trouble. Jake commence par
reprendre l'enquête. Il hante les sex-shops, les peep-shows aux cabines
poisseuses. Adresse la parole à des êtres dont il
n'entendait parler qu'à peine depuis son foyer : des putes,
des macs, des producteurs de porno qui discutent sur les plateaux
pendant que des actrices professionnelles semblent s'ennuyer sous
l'oeil des caméras. Mû par sa quête, il ignore
ce qui l'aurait stoppé la veille, et descend encore plus
profond. Il s'intègre. Se fait passer pour un riche amateur
qui souhaite pénétrer le milieu et y prospérer.
Puis pour un producteur. Il reçoit des acteurs chez lui.
Jamais il n'a l'occasion de laisser exploser sa frustration, sauf
lors du finale, qui le laisse désarmé. La force de
la réalisation de Paul Schrader tient en premier lieu dans
l'esthétique contrastée de sa photo, où s'affrontent
les extérieurs jour éclatants du soleil californien,
porteur de tous les optimismes, et les intérieurs nuit crasseux,
les appartements transformés en bordels et les studios miteux.
Cette approche s'avère forcément dantesque, au sens
véritable du terme. Plusieurs fois accompagné d'un
guide, Jake s'enfonce dans des cercles plus profonds de corruption
et de turpitude. Seule sa conviction, qui semble même supplanter
sa foi, le guide et lui fait même concéder tout ce
qui est nécessaire à l'accomplissement de sa quête.
Il doit retrouver l'innocente Kirsten, fût-ce au prix d'une
mauvaise surprise. L'un des aspects les plus troublants du film
réside dans la vénéneuse réflexion
morale qui nimbe le sujet. Lorsqu'un moraliste comme Schrader s'approche
d'un sujet aussi épineux dans l'Amérique, pays puritain
s'il en est, mais pas dans son ensemble, on pourrait attendre une
condamnation de la dépravation ou une provocation à l'endroit
des pudibonds. Loin de là, l'auteur s'applique à humaniser
autant que possible tous les protagonistes, depuis les midwesterners
paniqués et désemparés par l'événement
jusqu'à la malheureuse actrice qui aide Jake, abandonnée
sur le chemin, et promise à la destruction.
Les archétypes
volent en éclats, et Schrader s'offre, à la fin des
années 70, une réflexion synthétique sur la
révolution sexuelle. Loin de la condamner (les dialogues
qui étincellent entre Jake et sa jeune guide laissent les
deux adversaires dans leur coin du ring), il ne peut qu'en observer
le déraillement et l'enlisement : les jeunes qui peuplent
l'univers sordide du porno ont tous été des petits
enfants chéris de leurs parents, mais que rien n'a préparé au
monde réel. Les illusions sont presque toutes tombées,
Charles Manson est déjà passé par là,
ainsi que bien d'autres fossoyeurs. Creusant toujours plus profond,
l'auteur annonce d'autres pères terrifiants : les pères
violents d'Affliction, mais aussi ceux,
aussi perdus que Jake, de Mystic River.
La violence, dans l'univers de Schrader, représente toujours un anéantissement,
une simple traduction physique d'une défaite générale
beaucoup plus profonde. Les coups portés et reçus
laissent moins de marques que l'incompréhension transmise
de génération en génération. Cinéaste
attentif à l'évolution de son pays, Paul Schrader écarte
facilement toute réflexion facile et développe une
pensée profonde, servie par l'efficacité d'une intrigue
haletante et troublante. L'œuvre d'un grand moraliste.
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