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Hors de l'Ombre : Cinéma
Hardcore
La petite Kirsten quitte sa ville natale pour un voyage organisé à Los Angeles. Elle disparaît. Son père retrouve sa trace dans les bas-fonds de la pornographie.
Titre : Hardcore

Réalisation : Paul Schrader

Interprète(s) : George C. Scott, Peter Boyle, Ilah Davis

Sortie : 1979

Dans cette petite ville du Midwest, on croit en Dieu. Le dimanche n'est pas un simple jour chômé. Entre habitants, tous descendants de hollandais, on parle de Dieu, on lui parle, on le chante, on le prie, on le cite, on lui fait confiance. Les jeunes et les vieux partagent tous cette ferveur, et c'est probablement ce qui fait de cette bourgade un havre de paix industrieuse. Parmi d'autres pères aux visages sévères, Jake Van Dorn est un homme simple, paisible, heureux de voir sa fille grandir, bien qu'un peu inquiet de la voir devenir une femme. La petite Kirsten est une grande petite fille, un peu mal à l'aise devant les adultes, et pas très au courant des jeux des jeunes. Elle et ses amis s'embarquent, avec la bénédiction des parents, pour Los Angeles, afin d'y assister à une convention de jeunes chrétiens. Tout doit aller pour le mieux. Quelques jours après ce départ, un simple coup de téléphone avertit Jake Van Dorn que Kirsten a disparu. Inquiet, il se rend sur place en compagnie de son beau-frère, et finit par engager un détective privé. Ce dernier lui apprend, quelques temps plus tard, qu'il a retrouvé sa fille. Jake vient à son invitation, dans un cinéma. Un cinéma spécialisé. Là, Jake revoit sa fille. Sur l'écran.

Paul Schrader, compère de Martin Scorsese sur le très mystique Taxi Driver, partage avec son coauteur une fascination intense pour la morale, religieuse notamment. Le sujet de Hardcore ne pouvait que l'inspirer. Le sujet, simple et classique, reprend des thèmes millénaires : la protection chevaleresque de l'innocence, la quête de la vierge persécutée, la famille en danger, de l'extérieur comme de l'intérieur -difficile sur ce point de ne pas songer au personnage incarné par Nick Nolte dans Les Nerfs à Vif, plus d'une décennie après. Ce qui n'aurait pu être qu'une course-poursuite plus ou moins musclée entre les mains d'un fanatique de l'action surprend dès que Jake s'installe à L.A. Le personnage, incarné par le dur-à-cuire George C. Scott (inattendu, tant son nom évoque plus d'infernales colères et une absence de pitié), semble se dissoudre. Véritable Job, il est écrasé par son impuissance. A grands renforts de musique dissonnante et bruyante, de néons anarchiques qui contrastent fortement avec la bourgade harmonieuse filmée avec fausse placidité dans le début du film, Schrader met sur l'écran toute la détresse du père, au départ complètement abandonné dans un univers qu'il ne comprend pas.

Loin des clichés évidents (on attendrait du croyant plus que convaincu Jake une sorte de croisade rappelant la vendetta du Justicier de Minuit), le parcours se fait toujours plus trouble. Jake commence par reprendre l'enquête. Il hante les sex-shops, les peep-shows aux cabines poisseuses. Adresse la parole à des êtres dont il n'entendait parler qu'à peine depuis son foyer : des putes, des macs, des producteurs de porno qui discutent sur les plateaux pendant que des actrices professionnelles semblent s'ennuyer sous l'oeil des caméras. Mû par sa quête, il ignore ce qui l'aurait stoppé la veille, et descend encore plus profond. Il s'intègre. Se fait passer pour un riche amateur qui souhaite pénétrer le milieu et y prospérer. Puis pour un producteur. Il reçoit des acteurs chez lui. Jamais il n'a l'occasion de laisser exploser sa frustration, sauf lors du finale, qui le laisse désarmé. La force de la réalisation de Paul Schrader tient en premier lieu dans l'esthétique contrastée de sa photo, où s'affrontent les extérieurs jour éclatants du soleil californien, porteur de tous les optimismes, et les intérieurs nuit crasseux, les appartements transformés en bordels et les studios miteux.

Cette approche s'avère forcément dantesque, au sens véritable du terme. Plusieurs fois accompagné d'un guide, Jake s'enfonce dans des cercles plus profonds de corruption et de turpitude. Seule sa conviction, qui semble même supplanter sa foi, le guide et lui fait même concéder tout ce qui est nécessaire à l'accomplissement de sa quête. Il doit retrouver l'innocente Kirsten, fût-ce au prix d'une mauvaise surprise. L'un des aspects les plus troublants du film réside dans la vénéneuse réflexion morale qui nimbe le sujet. Lorsqu'un moraliste comme Schrader s'approche d'un sujet aussi épineux dans l'Amérique, pays puritain s'il en est, mais pas dans son ensemble, on pourrait attendre une condamnation de la dépravation ou une provocation à l'endroit des pudibonds. Loin de là, l'auteur s'applique à humaniser autant que possible tous les protagonistes, depuis les midwesterners paniqués et désemparés par l'événement jusqu'à la malheureuse actrice qui aide Jake, abandonnée sur le chemin, et promise à la destruction.

Les archétypes volent en éclats, et Schrader s'offre, à la fin des années 70, une réflexion synthétique sur la révolution sexuelle. Loin de la condamner (les dialogues qui étincellent entre Jake et sa jeune guide laissent les deux adversaires dans leur coin du ring), il ne peut qu'en observer le déraillement et l'enlisement : les jeunes qui peuplent l'univers sordide du porno ont tous été des petits enfants chéris de leurs parents, mais que rien n'a préparé au monde réel. Les illusions sont presque toutes tombées, Charles Manson est déjà passé par là, ainsi que bien d'autres fossoyeurs. Creusant toujours plus profond, l'auteur annonce d'autres pères terrifiants : les pères violents d'Affliction, mais aussi ceux, aussi perdus que Jake, de Mystic River. La violence, dans l'univers de Schrader, représente toujours un anéantissement, une simple traduction physique d'une défaite générale beaucoup plus profonde. Les coups portés et reçus laissent moins de marques que l'incompréhension transmise de génération en génération. Cinéaste attentif à l'évolution de son pays, Paul Schrader écarte facilement toute réflexion facile et développe une pensée profonde, servie par l'efficacité d'une intrigue haletante et troublante. L'œuvre d'un grand moraliste.

Henry YAN
(avril 2007)

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